Son discoars devant la Diète
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LA WARTBURG Exécuter Tédit, arrêter Luther, n'était pas chose
Le proscrit de Worms rencontrait un accueil significatif.
A Hirschefeld, les sénateurs l'attendaient aux portes de la ville, l'abbé venait l'y recevoir; et malgré les représentations de Luther — en agissant ainsi, l'abbé s'exposait à perdre ses droits — Tabbé le retenait cinq jours et l'obligeait de prêcher.
A Eisenach, dont le curé se montrait hostile, c'est le peuple qui menait Luther à l'église, et Luther répétait au peuple : « Je ne peux pas enchaîner la Parole de Dieu. »
Mettre la main sur un malfaiteur pareil, cela donnait à penser, je le répète ; et je m'imagine que l'Empereur ne fut pas trop désolé lorsque tout à coup il apprit la disparition, je veux dire l'enlèvement de Luther.
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Voici comment l'affaire eut lieu.
Luther s'était détourné de la route pour visiter son village et passer un jour avec ses parents. Il les quittait et suivait un chemin creux, lorsque non loin d'Altenburg, en pleine forêt de Thuringe, sa carriole fut arrêtée par cinq cavaliers masqués. On le revêtit précipitamment d'un costume de chevalier, on le mit à cheval, après cinq heures de course on le fit entrer dans un château fort qui dominait le pays, on l'y enferma, c'était la Wartburg.
Je n'apprends rien à personne, Messieurs, en ajoutant que l'électeur Frédéric, le protecteur de la Réforme, avait fait le coup.
Luther, vrai chevalier, grand poète, allait passer dans ce château, rempli des souvenirs de la chevalerie, pénétré de la poésie d'autrefois, dix mois qui marqueront dans sa vie une période incomparable d'apparent repos, de prodigieux travail. Luther semble isolé du monde et Luther remue le monde. Luther semble oisif et ses labeurs épouvantent l'esprit. Luther semble privé des moyens de continuer sa mission, et c'est avec une énergie redoublée que sa mission va se poursuivre et s'affirmer * .
Et quels combats intérieurs, quel examen de la Bible, quelles larmes, quelles prières d'assaut!
Pourtant il était heureux.
J'aime à le suivre, Messieurs, à suivre le chevalier Georges — on l'appelait ainsi — quand il respire les brises qui ont couru sur les bois de Thuringe, quand
1. Le nombre de ses écriis élait si grand, qu'il avait fini par en oublier les titres.
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il soigne ses chères violettes, quand il contemple ces beautés de la nature que nul n'a comprises comme lui. Soldat fatigué que de nouvelles batailles attendent, j'aime à le sentir en possession d'un peu de repos. Dieu met de telles oasis sur les pas de ceux qui traversent les grands déserts.
Tous ne savent pas s'y arrêter, peu savent en jouir. Luther, avec son cœur d'enfant, s'emparait des plaisirs simples que son Père céleste avait pla?és devant lui.
Sa retraite dans la Wartburg, dans « sa Pathmos, » vient séparer la déclaration de guerre et le commencement de Faction. Le combat va s'engager sur tous les points. Des principes, la Réforme va passer à l'application ; les idées vont s'imposer aux faits. Il importe, chacun le sent, que le Réformateur se recueille, qu'il consulte de plus près la Parole de Dieu. Ne reconnaissez-vous pas ici la main du Seigneur, cette main qui n'a cessé de gouverner la Réforme? N'estelle point dans la Wartburg, plus visible que jamais?
Nul ne la saisissait mieux que Luther. Si Dieu le renfermait, le condamnant au silence, c'est que Dieu n'avait pas besoin de lui.
Un souci toutefois le préoccupe : « Pries-tu pour moi — écrit-il à Mélanchthon — pries-tu afin que le repos forcé où je me vois réduit produise de grandes choses pour la gloire de Dieu?.. N'ai-je pointla mine d'un homme qui a déserté le combat? »
Voyons un peu en quoi elle consistait, la paresse^ la léthargie, qui parfois pesaient à Luther, et dont il s'accusait.
Affaibli, malade, épuisé, Luther s'accordait trois
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heures de sommeil ! Sa paresse entreprenait, menait à bonne fin des travaux prodigieux. Mécontent de lui-même, il écrivait à ses amis : « Ma paresse vient de ce que je suis seuL Vous ne m'aidez pas : veillons et prions !»
Puis, dans une autre lettre : « Vous avez tort de tant me prôner, de m'attribuer un si grand zèle pour la cause de Dieu. Cette bonne opinion que vous avez de moi me confond et m'accable, attendu que je passe mes journées dans Toisiveté, étant insensible et dur, priant peu pour l'Église de Christ. »
Un moment, les amis de Luther avaient été consternés par sa disparition ; l'Allemagne s'en était émue ; bientôt cependant, adversaires et partisans apprenaient la vérité ; et bien que peu de gens connussent te lieu de sa retraite, tous savaient Luther à l'abri.
Ainsi s'achevait cette aniiée 1520, signalée par de si grands événements : la diète de Worms, la mor* de Léon X, le commencement des luttes d'Italie entre Charles-Quint et François I".
Luther, du haut de son donjon, reprenait les uns, encourageait les autres, repoussait une fois de plus l'appel aux armes, et, usant de ce pouvoir moral dont à certaines heures le monde reconnaît l'autorité, il adressait à l'archevêque de Mayence lui-même un sévère mandement.
Enhardi par l'absence de Luther, le cardinal s'étaii décidé à rétablir la vente des indulgences ; un nou* veau commissaire avait remplacé Tetzel ; la ville de Halle allait voir le marché s'ouvrir : « Je prie bien humblement Votre Altesse — écrit Luther — de ne
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point séduire ni piller le pauvre peuple Luther
n'est pas mort! »
L'archevêque répondit par une lettre amicale, et courba le front.
Luther cependant, sous son costume de chevalier, la barbe longue, faisait de fréquentes excursions aux alentours. Une fois même il poussa jusqu'à Wittemberg, vit ses amis, et, rassuré sur leur compte, regagna l'asile où le fixaient les ordres de l'Électeur.
11 prêchait le dimanche, en présence du gouverneur et de quelques voisins discrets. Dans la semaine, son grand travail, son œuvre de prédilection, c'était cette entreprise gigantesque, la traduction de la Bible, qui marque un moment décisif dans l'histoire de la Réformation.
Luther ne s'aidait d'aucun secours antérieur, les traductions existantes ne méritant pas qu'on s'y arrêtât. L'obligation où se trouvait le Réformateur d'en revenir purement et simplement aux textes, de ne consulter qu'eux, donne à sa version ce caractère profondément original, cette énergie incomparable qui saisit tous les lecteurs.
Seul, il traduisit le Nouveau Testament, à la Wartburg. Quinze années de sa vie furent consacrées, plus tard, à la version de l'Ancien Testament. Il y travaillait avec ses amis. Chaque mot é^nit pesé, débattu. Mélanchthon, Bugenhagen, Jonas, Cruciger, Aurogallus donnaient leur avis, Luther décidait. Il lui fallait parfois trois semaines pour arriver à rendre une phrase dans sa précision : « Souvent — dit-il — nous avons cherché un seul mot pendant quinze jours,
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trois et quatre semaines, sans être assez heureux pour le trouver. Combien de fois maître Philippe, Aurogallus et moi, ne restions-nous pas quatre jours à ne traduire que trois lignes dans le livre de Job ! Aujourd'hui qu'on Ta devant soi en bel et bon allemand, tout le monde peut le lire et le critiquer. L'œil parcourt plusieurs feuilles sans broncher une seule fois, il ne voit pas les grosses pierres ou les tronçons qui gisaient là où il va comme sur une planche rabotée, et ne songe point aux sueurs ni aux angoisses que nous avons souffertes pour ôter troncs et roches et pour faire au promeneur une route aisée ! »
Ce n'est pas tout. Résolu — son but Texigeait — à parler l'allemand et non le grec ou l'hébreu, Luther, qui voulait que chacun pût comprendre la Bible, demandait ses expressions à sa femme, à ses enfants, aux ouvriers qu'il rencontrait sur son chemin *.
Puis venait le travail de révision. Les amis, convoqués de nouveau, apportaient l'un sa vieille Bible latine, l'autre le texte hébraïque, celui-ci la version des Septante, celui-là une version chaldéenne ; sans compter les livres des rabbins. Si quelque savant étranger se trouvait dfe passage à Wittemberg, on ne manquait pas de l'inviter.
« Grand Dieu! — s'écriait Luther aux prises avec le prophète Isaïe — grand Dieu ! quelle lourde tâche, de forcer nos écrivains sacrés à s'exprimer en allemand! Combien ils s'en défendent ! que de peine ils ont à
1. « La femme dans son ménage — disait-il — les enfanls dans leurs jeux, le bourgeois sur la place publique, voilà les docteurs qu'il faut consulter. »
quitter leur costume d'Orient pour se revêtiï* de notre barbarie ! C'est comme si l'on voulait forcer le rossignol de renoncer à son chant mélodieux, pour imiter le cri du coucou. »
Ainsi s'acheva l'œuvre entreprise à laWartburg. Une traduction vivante, naïve, populaire, une vraie traduction, la première, en un langage accessible, incisif, familier, fut présentée au monde stupéfait et ravi. Les Livres saints avaient successivement paru. En 1534 l'Allemagne prit possession de la Bible complète : deux gros volumes in folio.
On vient nous dire qu'avant Luther, la Bible était traduite ; que de la fin du quinzième siècle au commencement du seizième, quatorze versions, pas une de moins, avaient paru. Messieurs, quand on veut savoir si la Bible existe en langue vulgaire, il ne faut compter ni les éditions, ni les versions, il faut compter les lecteurs.
Des éditions fort coûteuses, tirées à un petit nombre d'exemplaires, fournissaient la Bible à quelques savants, à quelques mystiques bien fournis d'écus, h quelques bibhothèques de couvent ou d'université. Le saint livre était là, illisible, inaccessible, parfois enchaîné comme au couvent d'Erfurt.
Plus abordable il n'aurait pas servi davantage. Ces versions, exécutées d'après la Vulgate, encombrées de notes, souvent mutilées, barbares de forme, restaient ifermées au peuple qui n'en pouvait user.
Aussi n'y songeait-il pas. Rome d'ailleurs y avait pourvu. Le concile de Toulouse, celui de Tarascon interdisaient la lecture des écrivains sacrés. Léon X lui-même, l'ami des lettres, dans sa terreur de la Bé*
vélatîon, avait, d'une façon générale, défendu de lire tout livre traduit du grec ou de l'hébreu. Vous savez si dès lors Tinterdit a été levé ! L'index publié par le pape Pie IV, les arrêts de la commission du concile de Trente, les déclarations d'un Fénelon, non moins précises que celles d'un Gerson; tout nous prouve à quel point est étrange le scandale de l'Église qui fait cela, et qui s'indigne, en même temps, lorsqu'on lui reproche de refuser au peuple la Parole de Dieu.
Au siècle de Luther on était plus sincère, les grosses vérités se disaient plus crûment. La Sorbonne ne se gênait pas alors pour proscrire, en termes exprès, toutes les traductions de FÉcriture.
On rapporte que l'archevêque de Mayence, jetant par hasard les yeux sur une Bible, à l'époque de la Diète d'Augsbourg, s'écria : « Je ne sais trop quel livre est cela; seulement, tout ce que j'y trouve est centre nous ! »
a Je ne sais trop quel livre est cela! » Évoques, moines et curés auraient été pour la plupart, alors, forcés d'en dire autant. Garlstadt, professeur à Wittemberg, ne commençait à lire la Bible qu'après huit années de doctorat. Luther lui-même déclare qu'à vingt ans il n'avait pas encore vu de Bible : « Je croyais qu'il n'existait d'autres évangiles, d'autres épîtres que ceux qu'on rencontre dans les sermonnaires. Enfin, je trouvai une Bible dans la bibUothèque d'Erfurt, et j'en fis souvent lecture au docteur Staupitz, avec un grand étonnement.
Maintenant, qu'on énumère tant qu'on voudra les versions antérieures à la Réforme, nous savon» ce qu'il en faut penser !
ii6 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVI« SIÈCLE
L'Italie n'avait-elie point ses traductions? — Voyez d*ici ce que devait être celle de Voragine, Fauteur de la Légende dorée ! ou celle que le moine Guido a vulgarisait » avec des explications de Simon de Cascia! ou celle de cet autre moine, Malermi, dont rimprimerie naissante donna douz^ éditions! Elle en aurait donné cent qu'un fait n'en demeure pas moins avéré : il n'y avait pjEis de Bible aux mains du peuple, avant Luther.
Mais aussi, comme le peuple s'en empara ! Le seul institut de Halle émit, durant le premier siècle de la Réforme, deux millions de Bibles, un million de Nouveaux Testaments, un million de psautiers ! Et ceci n'est qu'une partie de ce qui se faisait. Luft, l'éditeur de Luther, avait fondu des caractères tout exprès ; il tirait trois mille feuilles par jour; cent mille Bibles passèrent de ses ateliers dans la Saxe seulement !
Gochleus, auteur contemporain , très-hostile à la Réforme, raconte en ces termes l'accueil que reçut le travail de Luther : « Même les cordonniers, les femmes, et toute sorte de simples particuHers qui savaient lire l'allemand, lisaient et relisaient avec une grande avidité le Nouveau Testament, comme étant la source unique de toute vérité, et finissaient par en graver le contenu dans leur mémoire. Ils portaient ce livre avec eux- dans leur sein... Luther avait persuadé à ses disciples de n'ajouter foi à rien qui ne fût tiré de TÉcrittire. »
, La Bible traduite par Luther devint le livre à la mode. On le rencontrait partout. Les femmes le lisaient à la promenade ; on l'étudiait, on discutait, chaque âme se trouvait replacée en face de la vérité.
Ceci, Messieurs, remettait tout simplement Thumanité quinze siècles en arrière , dans cet heureux temps où le sacerdoce n'était pas encore inventé, oh les églises de croyants, sous la présidence et l'enseignement de leurs anciens, sondaient elles-mêmes la Parole de Dieu !
La version donnée par Luther en fit naître d'autres en tous lieux. Les catholiques romains d'Allemagne voulurent avoir la leur, reconnaissant ainsi que leurs versions antérieures ne comptaient pas. 11 y en eut en France, en Suisse, en Angleterre, en Danemark, en Pologne, en Hongrie, dans les Pays-Bas.
Vous semble-t-il pas, Messieurs, voir l'ange dont parle TApocalypse, voler par les cieux, avec l'Évangile ouvert!
Luther trouvait une incomparable joie à travailler ainsi. Qu'en passant, i} eût produit un chef-d'œuvre immortel, qu'il eût créé une langue, que l'allemand datât de sa version ; Luther ne s'en informait pas, ne s'en inquiétait pas, ne s'en doutait pas ! le fait cependant demeure certain. L'Allemagne, si féconde en écrivains illustres, n'en a pas enfanté un second de la taille de celui-là. Et ce n'est pas l'idiome allemand seul qui surgit ainsi, toutes les langues, modernes reçoivent une même impulsion. Au point de vue littéraire, l'événement reste sans pareil. La Réforme, condamnée à se servir du latin plus d'une fois encore * , la Réforme chasse partout le latin. Le faux, le convenu, le traditionnel vont s'effacer par-