‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 18 sur 50 · RÉFORME INTÉRIEURE DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

RÉFORME INTÉRIEURE DE CHARLES-QUINT

enlever, aux souillures de TÉglise dont il était le chef. En dépit des persécutions (Ju*il prescrivit, le pape Adrien Vî compte parmi les hommes les plus estimables de Boti temps.

La réforme intérieure, ainsi qu'on l'appelait, avait la chance belle. Pour la première fois, un pape se mettait de son parti. Voyonà ce qu'elle fera. Si dans de telles conditions, avec le Saint-Père et l'Empereur favorables^ l'effort aboutit à Téchec le plus complet, c'est que l'édiiSce est pourri, moisi, vermoulu, qu'il ne s'agit pas de r-eplàtrer mais qu'il faut rebâtir.

En Italie, tout échoua d'embléô. Rome, sur-lechamp, manifesta son opposition.

Adrien VI, sans hésiter, se tourna vers l'Allemagne; il envoya son légat Cherruguetô, à la Diète de Nuremberg. Cherruguete fit part à la Diète des instructions du pape. « La corruption s'est répandue de la tète aux membres, du pape aux prélats! » ainsi s'exprimait Adrien. Il ajoutait : « Nous avons tous dévié ! » Étranges aveux pour l'infaillibilité papale 1

La Diète ne fit pas un plus grand accueil que Rome, aux plans d'Adrien VL

Elle rédigea, ne ménageant rien ni personne, une liste de cent grieCs. A l'injonction du saint pontife, qui réclamait Texécution del'édit de W.orms, elle répondit qu'on s'y conformeraitcomme on pourrait I Quant au reste, répression dès abus, conciliation des différends religieux, la Diète remit et subordonna le tout à la convocation d'un concile œcuménique, dans l'Empire germain.

Ainsi s'évanouirent les projets réformateurs.

Ces projets, qui n'avaient pas^eu la puissance do

désarmer les adversaires du pape, eurent le pouvoir d'irriter ses partisans. On se plaignait partout autour de lui des imprudentes confessions envoyées à Nuremberg. Bien imprudentes, en effet, car elles ne permettent guère de prétendre que nous calomnions lorsque nous racontons les erreurs de l'Église romaine et que nous montrons son abaissement.

Contraint d*abandonner la réforme intérieure, Adrien s'efforça de renverser, au moyen des persécutions, la Réforme de Luther. Battu sur le terrain des idées, sur celui de la violence il eut quelques succès. Charles, inspiré par son ancien précepteur, rendit le décret de Burgos, signal odieux des plus cruelles poursuites. On sait avec quel emportement elles éclatèrent dans les Pays-Bas et ailleurs. Le duc Georges frappa du glaive les dissidents de ses États. Enfin la ligue catholique de Ratisbonne, la sainte ligue noua ses anneaux. Elle porte la responsabilité des excès qui ont suivi. Si Smalkalde a formé sa ligue protestante, s'il y a eu des guerres de religion, c'est à la ligue première, à la ligue papale, à Ja ligue de Ratisbonne qu'il faut s'en prendre. Remarquez-le, en Allemagne comme en France, une ligue, une sainte ligue se place à l'origine des guerres religieuses et de leurs désolations. .

La ligue d'Allemagne, au surplus, n'avait pas le caractère démocratique et révolutionnaire que prit la ligue française.

Les princes qui la composaient, s'engageaient à faire exécuter l'édit de Worms contre Luther et ses adhérents! Ils s'engageaient, en outre, à punir les prêtres et moines mariés; à bannir de leurs Ét^ts

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tout luthérien ; refusant asile aux fugitifs de ce parti. Aucun changement ne pouvait être admis dans le culte ou la doctrine. Des prédications de TÉvangile devaient avoir lieu, mais conformes aux Pères et aux docteurs. Les princes confédérés se prêtaient secours.

Sur ces entrefaites, Adrien écrivait à TÉlecteur — ce fut un des derniers actes de sa vie — la lettre foudroyante par laquelle il le menaçait d'excommunication. L'Électeur, ferme et modéré comme toujours, se contenta de protester contre la contrainte qu'on prétendait imposer à son clergé.

Adrien, l'apôtre de la réforme intérieure; Staupitz, encore plus dévoué que le pape à cette cause . perdue d'avance, moururent tous deux vers ce moment. Franz de Sickingen, le hardi chevalif^r, disparut à son tour. Un pape nouveau, un Médicis — cette fois les cardinaux s'étaient arrangés pour n'avoir pas de surprise — Clément VII, occupa le trône pontifical. On était bien sûr avec lui, que nul projet réformateur nOfc viendrait inquiéter personne.

Mais si les prélats dormaient en paix, l'Europe ne dormait guère. Deux luttes militaires, terribles toutes deux, l'ensanglantaient. D'une part c'étaient les Turcs, précipités sûr l'Occident ; d'autre part c'étaient François P' et Charles-Quint, acharnés à leur duel. . Soliman, à la tète de la plus puissante armée et de l'État le mieux organisé qu'il y eût peut-être, r^enaçait sérieusement la Hongrie. Ses flottes avaient pris Rhodes; les chevaliers se retiraient dans l'île de Malte, que Charles-Quint leur cédait.

Vaincus en Italie, les Français retournés chez eux se massaient au centre du royaume, dont la révolte

Ui LUTHER ET LA RÉFORME AU XVI* SIÈCLE

de Bourbon ouvrait les frontières à l'ennemi. Déjà la Provence, déjà la Picardie voyaient flotter les drapeaux de Gbarles-Quint et d'Henry VIII. '

Pendant ce temps Campeggio, le léga^ de Clément VII, souple, habile et ménageant chacun, échouait devant la seconde Diète de Nuremberg, comme avait échoué Cherruguete, l'envoyé d'Adrien VI.

Voilà pour les événements extérieurs.

Dans la région des idées, une rupture éclata, qui fit alors grand bruit. Je veux parler de la discussion qui, s*élevant entre Érasme et Luther, vint les séparer à jamais.

De part et d'autre on écrivit bien des livres ; mais les livres ici lie furent que Tincident, que l'occasion: ce sont les hommes qu'il importe d'étudier, chacun d'eux personnifie sa cause, son principe, et sa conviction.

Vous connaissez Luther.

Érasme nous arrêtera quelques instants.

Érasme n'était ni un lâche, ni même une âme irrévocablement vendue au juste-milieii. Érasme n'était pas même un sceptique. Érasme était un esprit dont les opinions — il n'avait rien déplus — se résumaient en un programme purement négatiL On rencontre dans ses écrits un fond de respect pour la Révélation ;

il la perçoit surtout par son côté critique, par les déclarations q[ui condamment et pulvérisent les abus romains; le côté régénérateur, affirma tif, le grand côté saisi par la Réforme épouvante ce cœur qui veut rester comme il est, sans mourir à lui-même, sans renaître à Christ. Un instant la Réforme l'avait attiré; il s'en sépara promptement. Pourquoi la Réforme était-elle si grave ? Pourquoi posait-elle à sa base, si résolument, le dogme du péché originel? Pourquoi brisait-elle sans pitié l'orgueil humain ? Pourquoi rendait-elle au renouvellement du cœur une si poignante réalité ? Entre les répulsions et les sympathies, vous voyez d'ici, Messieurs, lesquelles devaient l'emporter.

Toutefois je serai juste ; je le serai d'autant plus que ce caractère m'inspire moins d'attrait.

Érasme, par sa version du Nouveau Testament, a donné le signal du retour aux Écritures, c'est-à-dire qu'il a donné le signal de la Réformation.

Ce qui lui manque pour être un Réformateur, c'est la conversion ; c'est d'avoir passé par l'enclume où les combats du dedans avaient forgé Luther.

Érasme, ce grand démolisseur de l'édifice romain, ce grand moqueur, qui transperçait les erreurs à coup de sarcasmes, qui les transperçait mais qui ne les tuait pas; cet ennemi du célibat clérical, des vaines redites, de la fable traditionnelle, des scandales et de toute corruption, prouve un fois de plus l'impuissance pour créer, et même pour détruire, de l'élément destructeur.

Si vous voulez créer, retournez au Créateur; si vous voulez nettoyer, allez à l'eau vive. Il n'est que la vie

pour balayer les pourritures de la mort. Que Tàme retrouve Dieu, que TÉglise s'empare de la Parole de Dieu, que Dieu soit le maître absolu, que Jésus soit l'absolu Sauveur, et vous verrez s'émietter Terreur, le faux disparaître, les faits comme les cœurs s'imprégner de vérité.

Érasme n'en était pas là ; Érasme en était à mille lieues ; vrai type d'une tendance qui a toujours eu ses représentants ici-bas : beaucoup d'intelligence, beaucoup de science, mais de conscience peu ! Connaître la vérité, en renier les droits; ne prendre rien au sérieux, pas plus le bien que le mal ; écarter les principes, les regarder de haut; glisser toujours, ne s'engager jamais ; pratiquer la religion du gros monceau, tout au moins la maintenir; hausser les épaules à la rencontre des niais qni s'inquiètent d'avoir des croyances, une Église, un culte qui soient les leurs ; voilà le très-vieux et trfes-sage chemin qu'ont de tout temps suivi, où marchent aujourd'hui comme alors les amateurs en fait de religion. Ils peuvent être humanistes et lettrés ainsi qu'Érasme; ils peuvent avoir l'Évangile partout chez eux, dans levirs cahiers, dans leurs livres, dans leurs entretiens, partout excepté dans le cœur ; ils peuvent tout discuter et tout savoir; ils ignoreront toujours ce que sait le premier chrétien ^enu, qui a senti ses péchés, qui les a détesiés, et q<4 a levé les yeux vers la croix de Jésus^hristl

Ceci met un abîme entre Érasme et Luther.

On s'arrachait lé docteur bâlois. Le monde sentait en lui son homme, critique et gausseur, mais ne l'engageant point. Les rois cherchaient à l'attirer, les

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papes le consultaient. Il n'y avait pas, dans les régions moyennes pu se tenait Érasme, de ces orages maladroits, de ces tempêtes brutales qui empêchent les gens de dormir. Érasme était trop un homme de tact, il avait l'esprit trop délicat pour tolérer de pareils éclats. A toutes questions comme à toutes choses il préférait la paix. Elle prenait le pas, et de très-loin, sur la vérité. Ceci achevait de creuser le gouffre entre les deux docteurs.

« On doit tout souffrir ^ — écrivait Érasme — plutôt que de troubler TÉtat où Ton est, de peur de le rendre pire ! Il est d'une piété réelle de ne dire la vérité ni en tout temps^ ni en iout lieu^ ni tout entière partout ! »

Une autre^is, dans un aveu plus naïf encore, il s'écrie : « Je n'avais pas dessein de courir risque de la vie pour la vérité ! »

Enfin il avait pris cette devise : OU veritatem sedi^ tiosam !

Traduction libre : Je hais la vérité qui bouge.

Luther ne s'y méprenait pas. Il appelait Érasme , a Le roi de l'équivoque ! » Puis, avec sa franchise qui ne ménageait rien : a Vous voulez marcher sut les œufs sans les casser, entre les verres sans les briser ! — lui écrivait-il.-— Nous, chrétiens, nous devons être certains de notre doctrine et savoir dire oui ou non, sans hésiter ! »

Ce qu'Érasme avait par-dessus tout, c',était l'habileté. Ce qui manquait par-desôus tout à Luther, c'était l'habileté. La discussion le fit bien voir. Tandis qu'Érasme, se possédant toujours,, modérait les termes, évitant de nier trop, d'affirmer trop, rédiii-

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«ant tout à des moyennes raisonnables, acceptables, restant jusqu'au bout lliomme de la prudence et du dair-obscur; Luther, qui dans Érasme pressentait, on l'eût dit, Voltaire *, se laisse emporter à des violences de langage, à des exagérations de sa pensée (pi'on peut excuser, mais qu'il faut regretter.

Le libre arbitre^ te serf arbitre, tel était Tobjet du débat.

Érasme, en catholique romain qu'il restait, penchait vers Pelage, c'est-à-dire vers la complète indépendance de rame, sans le secours de la grâce ; du reste il ne sortait pas du vague et ne définissait rien.

Luther croyait à la chute, à la corruption, et que sans le secours de Dieu. Thomme est perdu.

Si Luther en fût demeuré là, s'il eût concentré la discussion sur le fait de la chute et de ses conséquences, évitant de systématiser, ne quittant pas le terrain de l'Écriture pour entrer dans le domaine des tiiéories, il aurait eu la vérité pour lui. Mais il advint ce qui arrive en pareil cas aux âmes ardentes, aux esprits logiques et bouillants, c'est qu'emportés par l'expression de la pensée, entraînés par la formule^ ils outrepassent leur opinion.

Luther poussa le $erf arbitre jusqu'à la négation

t. Moquaofs l'un Gomme Taittre, Émsne et Voltaire sortaient de la même orif iDe» Rome les avait faits ïillleiin et do«teurs Rome seule, à force de rendre FÉvangile odieux en le déiiatu- . ranl, crée ces scepticismes invétérés dont ?a dernière ressource ceatifite à se raiUer 4e lottt. kprès les wcès Om de<q>otismo romain, après le moyen âge« après Louis XIV, oa enleod retaalir ces gaietés funestes. A qui la faute ? Quels sont les plus coo* palite ? Le» Éiasoie et les Voltaire, on eevx qni les font?

de toute liberté. Scindant rÉcriture, etdansrÉcriture séparant de leur inséparable corollaire, la prescience divine, tous les passages qui affirment l'absolue souveraineté de Dieut Luther fit son système de la prédestination, fatale, inexorable, immorale; système faux, car on ne peut le soutenir qu'en effaçant de la Bible les appels à la volonté, les sommations à la conscience, les renvois à la responsabilité dont se trouve accompagné chacun des enseignements divins.

Luther ne voit que Dieu ; l'homme est supprimé pour lui.

D'après la thèse de Luther, Dieu agit uniquement. Il agit de la sorte, non-seulement dans l'âme chrétienne qu'il a destinée au salut, mais dans l'âme du méchant et dans Satan lui-même. '

a Dieu— dit Luther — ^ne prend point p' lisir, selon sa volonté révélée, à la mort du pécheur; mais il v^u^ cette mort, selon sa volonté sainte. »

Luther imagine cette hypothèse de \2i volonté sainte opposée à la volonté révélée ; il en a besoin, car la volonté révélée lui donne tort ; il lui faut cette chose énorme et absurde, car dans son système, le sort de l'âme est, en dehors de son état ou de son choix, irrévocablement fixé. Lçs décrets de l'Éternel s'exécutent indépendamment de la moralité individuelle. L'élu n'a aucune part à sa conversion. Il y sl nécessité dans le salut, nécessité dans la damnation, absolue passif vite de notre part!

Ces excès. Messieurs, ne se rencontrent pas chez Luther seulement. Presque tous les Réformateurs ont donné contre le même écueil. Badwardin, Jean Huss

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vont aussi loin que Luther. Zwingle pousse jusqu'au panthéisme à peu près ses négations de la liberté. Calvin ne reste pas en arrière, a La réprobation vient directement de Dieu — dit-il

— comme Télection. »

Œ Dieu, non seulement a prévu la chute des premiers hommes et en icelle la ruine de toute sa postérité, mais ainsi il Ta vouiue. »

Vous êtes indignés ! on ne saurait aller plus loin, il vous semble, Messieurs ! écoutez la duchesse de Ferrare dans une de ses lettres à Calvin :

« Si je savais que mes parents fussent réprouvés de Dieu, je voudrais les haïr d'une haiile mortelle et leur désirer l'enfer 1 »

L'enfer lui même — rappelez- vous le mauvais riche

— n'a pas des sentiments pareils I

Pendant tout le dix-septième siècle, au surplus, le même courant entraîne les Églises réformées de Suisse, de France, d'Ecosse et de Hollande. La double prédestination, celle au salut, celle à l'enfer sert de base aux articles du synode de Dordrecht, au Con- $ensus des Églises suisses, aux enseignements de Dumoulin. Abominable voie, où Rome, par sa doctrine du mérite des œuvres, du salut acquis au prix des œuvres, avait jeté la Réformation. Les hommes qui venaient de retrouver Jésus-Christ ne croyaient paa pouvoir s'écarter assez de Terreur qui leur avait dérobé Jésus-Christ. La grâce poussée jusqu'au machinisme,devait presque inévitablement servir de réponse au salut par les pratiques et par le travail humain.

Ceci, qui explique l'excès, n'en efface nullement le caractère odieux

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Mais si Rome y est pour sst part, le mysticisme y t la sienne, plus directe et sans contre-coup. Luther, pratique et de bon sens, nous Favons plus d'une fois remarcpié, ne s'était pas impunément nourri des mystiques allemands. Sa doctrine de la grâce porte les traces visibles de Fesprit de Staupitz et des tendances de la Théologie germanique. Il y a de la perte -en Dieu dans ce système de la puissance irrésistible, dans cette totale abdication. Placée sur une telle pente Fàme glisse bien vite jusqu'à ce point où l'on dit ; Ce que Dieu veut arrive nécessairement ; donc Dieu sauve toujours ceux qu'il a voulu sauver ; donc Dieu n'a pas voulu sauver ceux qu'il ne sauve pas ; donc Dieu a voulu la damnation aussi bien que le salut d'une partie des hommes; donc Jésus-Christ n'est pas mort pour tous !

Certains esprits, systématiques et secs — le mysticisme en a de pareils — trouvent tout simple d'admettre une volonté divine qui ne laisse plus à aucune créature le moindre atome de liberté. Ils trouvent tout simple, rencontrant dans FÉcriture et la grâce souveraine et le libre arbitre, d'effacer Fun des termes, pour se tirer d'embarras. Ils trouvent tout simple, confondant le Ubre arbitre avec la liberté plénière, telle qu'elle existait en Éden et comme elle n'existe plus, de conclure du péché qui nous asservit en une certaine mesure, à Fabsolue impossi* bilité de répondre par un oui ou par un non aux offres de la grâce de Dieu *. Ils trouvent tout simple.

1. Rappelons-nous la parole de Dieu à Caïn : « Les désirs du éché se rapportent à toi, mais tu as domination sur lui, » Bl

lorsqu'ils lisent TÉpItre aux Romains, d'en retrancher ce mot significatif : ceux que Dieu a préconnus. Ils trouvent tout simple d'oublier que Dieu nous a eon^ nuSy en effet, avant les siècles ; que Dieu a tout vu, tout sondé : nos péchés, nos résista nces, nos doutes nos recherches, nos prières, nôtre oui, notre non. Ils trouvent tout simple de bâtir une théorie étroite, arbitraire, forcément incomplète et par conséquent erronée, au lieu d'accepter humblement, dans l'ensemble de ses déclaratif)ns, la Parole de Dieu.

Ainsi l'on arrive à des assertions que démentent et l'Écriture, et la conscience, et le bon sens, et le cœur.

Non, Messieurs, il n'est pas nécessaire de retran-* cher l'homme pour maintenir Dieu. Cette suppression de rhomme est si violente, elle est tellement impossible, que ceux même qui font profession d'y croire n'en croient pas un mot. Nous sauver satis nous, de peur que nous pensions être sauvés par nouSy les théologiens peuvent imaginer cela, dans une heure d'emportement ou d'aberration ; mais ils agissent, mais ils prêchent, Dieu merci, contrairement à la démence de leur assertion. Ouvrez les livres.de Luther; en dépit de sa thèse du serf arbitre^ les appels au libre arbitre abondent chez lui. La chute, ses profondeurs, telle est la pensée dominante du Réformateur. L'homme perdu, le salut par Christ, telle est la base, ruinée par l'Église romaine, qu'il s'agissait de rétablir.

celle de Jésus aux habitanls de Jérusalem : « Combien de fois ai'je voulu vous rassembler comme une poule rassemble ses poussins, mais vous ne l'avez na j voulu ! »

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15« LUTHER ET LA RÉFOllME AU XVlc SIÈCLE

L'expiation vient de Christ, l'appel vient de Dieu, le secours vient du Saint-Esprit. Tout est don, tout nous prévient. Mais Dieu ne veut pas plus, il faut le répéter, nous sauver sans nous, que nous ne pouvons nous sauver sans lui.

Luther plus tard, vers la fin de sa vie, modéra ses opinions. Il vit où elles menaient. Son cœur Tarracha — aussi son bon sens — aux égarements de soa esprit. Il s'éleva plus d'une fois même contre le système absolu de la prédestination *.

Ceci nous prouve, Messieurs, que le serf arbitre n'est pas la clef de voûte du bâtiment édifié par Luther. Le serf arbitre s'en détache, et rien ne tombera *.

1, Voyez noie A à la fin du volume.

2. Il y a plus. Cette même doctrine, exprimée par d'autres Réformateurs, cette théorie extrême dont leurs enseignements s*étaient pénétrés, a fini par disparaître sans que l'ensemble des croyances en ait été le moins du monde ébranlé. C'est qu'il n'y avait là qu'une superfétation, indépendante de la Réforme, et que la Réforme tout entière portait ^ur l'inébranlable rocher, sur la Parole de Dieu.

Tandis qu'Érasme et Luther combattaient dans la région des idées, la France repoussait' les impériaux ; François I*' les poursuivait en Italie, il y rencontrait cette grande bataille de Pavie où il perdait tout, fora Fhonneur; il remettait au général espagnol, qui la recevait à genoux, son épée vaillante ; il envoyait sa bague à Soliman, au Turc mécréant, l'appelant à son secours contre le catholique Charles-Quint.

En même temps une autre guerre, intérieure et terrible éclatait dans les États germains; c'était la guerre des paysans.

Miinzer la conduisait. Serfs exaspérés par le despotisme des maîtres, enfiévrés par les prophètes de Zwickau ; mécontents de toutes les conditions ; et même un Goetz de Berlichingen, représentant de la chevalerie étrangement fourvoyé parmis ces ennemis de la féodalité; tous marchaient du même pas dans les mêmes rangs.

Les adversaires de la Réforme s'écrièrent qu'on -commençait, à en recueillir les fruits.

Les partisans de la Réforme, effrayés de l'espèce de connexité que s'efforçaient d'établir les catholiques entre le mouvement révolutionnaire et le mouvement réformateur, éprouvèrent le besoin de séparer avec énergie deux drapeaux qui ne devaient pas être confondus.

La Réforme n'est pas, i\'a jamais été, ne sera jamais la Révolution. Loin de déiruire l'autorité, la Réforme -établit l'autorité suprême : l'autorité. de la Parole de Dieu. L'expérience des siècles a prouvé qu'à cette ^cole se forment les seules âmes qui sachent obéir, parce que seules elles savent résister. Si les pays réformés sont les plus indépendants, ils sont les phis soumis aux lois. En*apprenant à pratiquer la liberté, ils ont appris à respecter Tordre public. Cherchez ailleurs que dans ces pays-là les troubles elles insurrections*

Tout s'émut en Allemagne quand la conscience s'y réveilla: qui songe à le nier? Le droit de croire fit jaillir du sol les autres droits ; qui pourrait s'en affliger î Le joug de Rome brisé laissa les autres jongs à découvert, ceux dont ils courbaient le front se redressèrent; qui oserait le regretter? Le mal vint gâter le bien, les violences révolutionnaires prirent prétexte -de la liberté; qui s'en étonnera?

Les fastes de ITiumanité nous racontent-ils une autre histoire !

Tous les peuples et tous les temps ont eu leurs ébranlements. Le moyen âge n'est que lutte d'un bout à l'autre bout.

Deux ans à peine avant Tinsurrection des paysans d'Allemagne, la France, bien étrangère encore au grand réveil de la Réforme, voyait se lever ses Mauvais garçons. En Espagne, où TÉvangile n avait pas môme fait entendre sa voix, c'étaient les Cotnmuneros, dont Télan général allait, malgré Théroïsme de Juan de Padillâ et de sa femme, périr sous l'impitoyable glaive de Charles-Quint. L'Italie, l'Angleterre, les Flandres, rien n'échappait aux secousses du volcan.

C'est qu'il faut le dire, Messieurs, l'oppression dépassait les forces de la patience humaine; le despotisme des grands et des petits seigneurs pesait trop ; tout ce qui s'était amassé de souffrances et de haine dans le cœur, durant des siècles, en jaillissait à la fois. Si vous voulez avoir une idée de ces emportements, écoutez la chanson de Miinzer :

« Dran Idran! drani Voici le temps. Les méchants seront chassés comme des chiens. Point de pitié pour ces athées ! Ils vous prieront, ils vous caresseront, ils pleurnicheront ainsi que des enfants : point de pitié! c'est le précepte de Dieu, par la bouche de Moïse. Dranf dran! dran! carie feu brûle. Que le sang ne se refroidisse pas sur vos épées! Pink !pank! sur Tenchime de Nfemrod ! Que les tours s'écroulent sous vos coups! Dran! dran! dran! voîci le jour. Dieu va devant; suivez-le ! »

Au bruit de ces accents sauvages l'insurrection éclatait partout ; les serfs commençaient à piller châteaux et couvents; l'association se formait; les révoltés présentaient leurs douze articles. Luther apparaît alors, et lance au milieu du conflit son ExhorMionà lapaix.

156 LLTllEK KT i A RÉKOKME AU XVIc SIÈCLE

En homme vaillant qu'il est, loyal, intègre avant tout, Luther s'en prend d'abord aux puissants : « Si cette révolte a éclaté — dit-il aux seigneurs — n'en accusez que vous. Vous écorchez, vous accablez le pauvre peuple pour satisfaire votre ruse et votre orgueil. Le glaive est suspendu sur vos tètes. Vous croyez-vous si fermes sur vos étriers qu'on ne puisse vous désarçonner? Changez vos cœurs et soumettezvous à la Parole de Dieu. Si ce n'est de bonne grâce, ce sera par force. Si ce n'est par les paysans, ce sera par d'autres. Quand bien même vous les feriez tous périr, Dieu en susciterait de nouveaux; car il veut vous châtier, et il le fera... Au nom de Dieu, mes chers seigneurs, désarmez par quelques concessions la fureur des révoltés. Ne tirez pas Tépée contre eux; employez les voies de la douceur, de peur d'allumer par toute l'Allemagne un incendie que rien n'éteindra. » Puis, se tournant vers les insurgés, après avoir reconnu la légitimité de beaucoup de leurs griefs et de quelques-unes de leurs réclamations : a Vous dites : — s'écrie-t-il — le despotisme de nos maîtres est intolérable! ils ne veulent point nous laisser la Bible ! ils nous accablent de corvées et d'impôts ! ils nous ruinent âmes et corps ! A cela je réponds que les torts du pouvoir n'excusent point la rébellion. Si votre conduite était louable, il serait donc permis à chacun de se faire justice par ses propres mains ! on ne verrait dans ce monde ni autorité, ni légalité, ni bon ordre !... Je crains qu'il ne se trouve parmi vous des prophètes homicides, qui se font un jeu de sacrifier à leur ambition vos vies, vos biens, votre honneur et votre âme, votre bonheur terrestre

et votre salut éternel... Voilà que vous venez de jeter le sabre dans la balance, et que sous prétexte d'aider la cause de l'Évangile vous en étranglez les progrès ! N'inscrivez pas au moins le nom chrétien sur votre criminelle bannière, je ne le souffrirais pas, je vous l'arracherais au prix de la dernière goutte de mon sang!... Je ne prétends pas me faire l'apologiste des notoires injustices de vos seigneurs; ils font mal, j'en conviens ; mais il ne vous sied pas de vous faire justice à vous-mêmes... Et si vous persistez à prendre l'Évangile pour drapeau de votre révolte, c'est à moi que vous aurez à faire, c'est moi qui relèverai le gant. Je vous traiterai comme des adversaires, je vous combattrai comme des ennemis, plus dangereux que ne l'ont été ni le Pape ni l'Empereur, puisque c'est au nom même de l'Évangile que vous lui faites les outrages les plus sanglants. » Aussi ferme que le granit, Luther tenait tête aux seigneurs, aux paysans, parlant à * tous vrai, portant haut la Parole de Dieu. Noble et triste condition des témoins de la vérité ici-bas! il faut qu'ils la défendent contre ceux qui la gâtent, après l'avoir défendue contre ceux qui l'attaquent.

Freundsberg ne savait pas lui-même à quel point il avait raison, lorsque frappant sur l'épaule du petit moine^ il lui déclarait que sa campagne serait plus périlleuse que celle des reîtres ou des lansquenets.

Les paysans fermèrent l'oreille aux conseils de Luther. Miinzer était leur homme. Ils avaient pour l'écouter de bonnes raisons. Miinzer leur annonçait le règne des saints, leur prêchait l'extermination des adversaires, leur promettait la souveraineté du peuple, la communauté des biens, la suppression du culte

extérieur, l'extinction des sciences, l'abolition des lois, la domination des inspirés l

Sous la direction du prophète, « armé de Tépée de Gédéon, » la guerre des paysans prit vite un ca-. rarctère d'atrocité. Des scènes féroces, d'effroyables meurtres froidement accomplis venaient de toutes parts épouvanter l'imagination. On n'entendait pkts parler que d'incendies et de massacres, exécutés au nom de la Parole de Dieu.

Luther ne put garder le silence. Mais cette fois, l'indignation l'emporta, « Tout homme, s'écrie-t-il, est de plein droit juge et bourreau de ceux qui ren»^ versent l'ordre légal. Il en va pour les insurrection» comme pour le feu ; on ne saurait ^op se hâter d'en arrêter les ravages. Chacun doit courir sus aux ré*voltés, les frapper, les écraser, les tuer, en secret comme en public. 11 ne faut pas les épargner pla& que do» bétes furieuses. Si tu ne les frappes point, ce sont eux qui te frapperont, et toot le pays avec toi. »

Et comme on reproche à Luther la violence de ses paroles, il saisit la plume, encore une fois, et loin de les désavouer en redouble la rudesse, déclarant qu'à son avis : « il valait mieux que tous les paysâfns fussent massacrés, plutôt que l«es princes et les magistrats, attendu que les paysans s'étaient saisis du glaive s»ds la permission de Dieu I »

Si k répression conseillée par Luther était trop •nclentey le courroux excité par tant de crimes ne pouvait être trop véhément. Il y avait là d'ailleurs — et le regarrd perçant de Luther l'anrait reconnu d'emblée — un grave danger poar la Réformation. En condam* «agiles» priiMî%)es de Munzcr, en écartant avec toute

k clarté de son esprit lucide, avec toute la décision de son caractère viril, avec tout le sérieux de ses convictions, Tespèce de solidarité qu'on essayait d'établir entre le mouvement religieux et le mouvement révolutionnaire, Luther a puissamment servi l'Évangile, la civilisation et la liberté. Que par faiblesse il eût laissé confondre ces deux termes : Réforme et Révolution, la cause de l'Évangile était perdue, et avec elle périssait la cause du progrès.

Luther, il faut le dire au surplus, ne négligea rien, jusqu'au bout, pour calmer, pour éclairer les égarés. 11 parcourait les villes de la Saxe, parlant partout de soumission et de paix. Les *esprits étaient lancés, les haines déchaînées, le Réformateur ne put amener un accord.

La bataille décisive eut lieu dans les plaines de Frankenhausen. L'armée des paysans, pauvres gens malhabiles à la guerre, crédules exaltés, ne résista presque pas. Ils attendaient tout du Dieu de Mùnzer. Mùnzer ne leur avait-il point montré l'arc-en-ciel, garant de la protection .divine? Miinzer ne s'était-il point engagé à recevoir dans sa manche les balles et les boulets?

Presque tous furent massacrés. Beaucoup chantaient des cantiques. Il y avait là bien des âmes naïves, plus dignes de pitié que de colère, et qu'il eût fallu sauver. Luther s'empressa d'intercéder pour les vaincus. Cette fois on l'écouta ; d'autant mieux que Mùnzer, pris à Frankenhausen, avait subi la mort, et que la guerre des paysans finissait avec lui. On était saturé de tueries et de ravages. En Thuringe, en Souabe, en Saxe, on ne voyait plus queïemparts abat-

tus, églises saccagées, monastères brûlés. Cent mille personnes avaient péri !

v L'Électeur Frédéric, cet homme débonnaire entre tous, ce disciple de l'Évangile, n assista pas impunément aux troubles qui venaient d'ensanglanter l'Allemagne. Son cœur était brisé. La douleur le fit descendre au tombeau. Il mourut à Lochau, le 5 mai 1525, recommandant à son frère Jean, qui allait lui succéder, la clémence envers les coupables écrasés.

Frédéric expira sans bruit, comme il avait vécu. Il remit son esprit au Seigneur, qu'il avait aimé. Homme de paix, il avait la paix. Des enseignements de Luther, celui qu'il comprenait le mieux, c'était la gratuité du salut, la justification parla foi, l'expiation du Christ. Enclin autrefois à s'appuyer sur des pratiques, sur des messes, sur l'intercession de la Vierge et des saints, il ne regardait plus qu'à Jésus; il le dit, avant de mourir, à Spalatin, son ami.

Frédéric fut le premier de ces Électeurs de Saxe qui, par leur conduite et leur foi, servirent bien la Réformation.

Moins décidé que son frère Jean, moins éclairé que son neveu Jean-Frédéric, celui-ci, Frédéric le Sage, ne se montra pas moins fidèle qu'eux dans l'œuvre que lui avait imposée sa conscience ; protéger contre l'oppression les témoins de la vérité.

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