‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 19 sur 50 · LE MARIAGE DE LUTHER · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE LUTHER

La mort de TÉlecteur mettait le comble aux épreuves qui de tous côtés s'abattaient sur Luther. Ses douleurs étaient sans nombre ; il lui fallait, à l'exemple de l'apôtre Paul, traverser la bonne et la mauvaise réputation. Il sentait la lutte s'envenimer et les persécutions venir. Lui, que son immense popularité soutenait si puissamment naguère, il se voyait méconnu par le peuple, depuis la résistance qu'il avait opposée à l'insurrection des paysans. Un autre que Luther aurait perdu courage. Son ferme cœur ne se démentit point. C'est à ce moment qu'il organisa partout des écoles, complément indispensable de la Réformation. C'est à ce moment qu'il abandonna le froc du moine pour revêtir la robe que portaient les docteurs. C'est à ce moment qu'il fit un pas plus décisif, qu'il prit une résolution plus importante, qu'il accomplit un acte sans lequel jamais la Réforme n'aurait conquis son essor ; c'est à ce moment que Luther se maria.

Laissons Érasme s*écrier : t la Réformation finit en comédie ! » Laissons ricaner et se gausser avec lui les gens qui n*ont rien compris, ni à l'œuvre, ni à l'ouvrier. Laissons les esprits superficiels déclarer qu'après tout, ce grand mouvement du seizième siècle est l'expédient ingénieux d'un moine fatigué du célibat. Il y a, Messieurs, des sottises historiques auxquelles, en les réfutant, on ferait trop d'honneur.

Le mariage.de Luther, les enfants de Luther, la maison de Luther, cet ensemble honnête et bon, ces pures tendresses, cet Évangile pratiqué chaque jour, les amitiés qu'abritait ce logis, l'exemple de vraie sainteté que cette famille donnait, tout cela, loin de prêter à rire, fait naître le respect. Si l'on voulait trouver matière à quolibets, ce n'est .pas de ce côté qu'il faudrait regarder. Les couvents et les clercs, l'effroyable chasteté créée par le célibat romain, voilà qui prêtait aux risées du seizième siècle, voilà qui défrayera les moqueurs de tous les temps. Pour nous, plus tristes et plus honteux qu'égayés du mal, nous cherchons nos armes ailleurs.

Messieurs, le jour où cet ordre de l'Écriture : «Que l'évéque — ancien — soit mari d'une seule femme, qu'il gouverne bien sa maison, qu'il élève bien seg enfantsi» le jour où cet ordre reçut son appUcation, ce jour fut un grand joux. Supprimez-le, et l'une des plua graves questions qu'aient remuées les consciences, une de celles qui ont le plus directement agi sur la Réforme et sur la civilisation, cette question reste en suspens. Parlons mieux : cette question reçoit^ du maintien des faits, une solution détestable. Tant qu'il existe quelque part un céUbat religieux, un célibat

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qui dépasse le mariage en sainteté^ le mariage descend à un rang inférieur.

Il s'agissait donc de reconstituer la famille. Il s'agissait de tourner le dos à la sainteté fausse, à la prêtrise, à la direction. Il s'agissait de créer le vrai sacerdoce, le sacerdoce universel.

La rénovation prenait sa forme la plus résolue, elle affrontait ses adversaires les plus ardents. Le système romain tout entier portait, alors comme aujourd'hui, sur lé célibat sacré. Un frémissement d'indignation et de terreur parcourut le monde, alors qu'on vit Luther en revenir, sur ce point comme sur les autres, ii la Parole de Dieu. Quelques prêtres y étaient jevepus avant lui, quelques clercs s'étaient mariés ; mais aussi longtemps que Luther ne le consacrait point par son exemple, le principe n'était pas acquis.

Il fallut du courage au Réformateur pour prendre sa décision et pour l'exécuter. Nul mieux que lui ne savait à quels sarcasmes il s'exposait, quelle apparente victoire il donnait à ses adversaires, quel chagrin il allait causer à beaucoup de ses partisans. Mis au pied du mur par un propos que nous citerons tout à l'heure, Luther se résolut *.

Voici comment la chose se passa :

Parmi les religieuses qui avaient reçu l'Évangile et q«itté le couvent, l'une d'elles, Catherine de Bora,

i. Quelque temps après son mariage il écrivait à Tud de ses amis : « Priez pour moi, demandez à Dieu qu'il lui plaise bénir et sanctifier par sa grâce Tunion que je viens de contracter, car les sagei; de ce monde, ceux même de notre parti en sont dans un yioleiit courroux. II.4 doivent cependant reconnaître que le mariage est d'instUoûon divine. J'ai voulu sanctionner par mon exemple mes propres dojctrines, ei rassurer les consciences timides. »

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s'était abritée dans la famille du bourgmestre Philippe Reichembach*. Là, plus d'une fois elle avait vu Luther. Mais Luther était si loin alors de penser pour luimême au mariage, il songeait si peu à devenir Tépoux de Catherine, qu'il lui proposa l'un après l'autre plusieurs de ses amis. Catherine les refusa tous.

Sur ces entrefaites, Luther que depuis longtemps son père poussait au mariage et qui toujours avait résisté, Luther apprend le mot de Jérôme Schurff : « Si le moine Luther se marie, le monde entier et le diable lui-même en riront aux éclats, et il défera tout ce qu'il a fait jusqu'ici ! »

Telle contradiction éclaire parfois notre esprit comme un jet lumineux. La vérité mise en saillie, sort du plan et nous saisit. Il en fut ainsi pour Luther. Sans perdre une heure, prenant avec lui Poméranus, le légiste Appel et Kranach le peintre, Luther alla droit chez Catherine : il avait proposé ses amis, il se pro-» posa. — Cette fois, Catherine de Bora ne refusa plus.

Le jour même, tant Luther était pressé, l'union fut bénie par le Docteur Poméranus. La ville offrit aux époux deux anneaux et douze bouteilles de vin vieux. Un des anneaux, en or excellemment ouvré, a pour chaton un crucifix ; la partie intérieure porte les initiales C.V.B. et M.L.D. avec la date du mariage : des 13 /uny 1525. Le second anneau, qui enchâsse un rubis et un diamant et qui reproduit les mêmes lettres, porte gravée en vieil allemand cette parole de TÉcriture : « Was Gott zusammen fiiget soU kein mensch scheiden! »

i. Luther plaça plasiears de ces nonnes chei d'honorables bourgeois de Wittemberg; an moyen de collectes il poonroyait à leurs

besoins.

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