LA GÈNE DU SEIGNEUR ITT
« Bien que nous ne soyons pas maintenant d'accord — ainsi s'exprimait la déclaration — sur la question de savoir si le vrai corps et le vrai sang de Jésus- Christ existent réellement dans le pain et dans le vin, nous nous témoignerons les uns aux autres une charité chrétienne, autant que la conscience le permettra, et nous prierons tous ardemment le Seigneur de nous affermir dans la saine doctrine, par le Saint- Esprit. »
On se quitta sans trop d'aigreur, on promit de se supporter; Luther cependant, et c'est ici que le cœur se sent oppressé, Luther, le disciple de Jésus, l'homme de la justification par la foi, Luther refusa le doux nom de frères aux Réformés suisses qui ne partageaient pas son opinion.
Non-seulement il le refusa dans l'emportement de là dispute, mais plus tard, à tète reposée, il réitéra ce refus, aggravant sa faute, usant d'intolérance, faisant interdire les livres de ses contradicteurs, faisant exclure des alliances et des traités conclus en Allemagne quiconque n'adhérait point, sur l'article de la cène, à ses propres déclarations!
Ahl Messieurs, je n'avais pas besoin, pour détester l'esprit sectaire, de voir où il a conduit Luther !
Nous ne sommes pas sectaires quand nous nous séparons dç ce qui n'est pas vrai ; nous ne sommes pas sectaires quand nous battons en brèche Terreur; nous ne sommes pas sectaires lorsque nous refusons de voir l'Église dans ce qui est, dans ce qui reste le monde, ni plus ni moins ; nous ne sommes pas sectaires lorsque nous ne parvenons pas à considérer comme chrétiens les gens qui déclarent ne pas croire
«m LUTHER ET LA RÉFOJUffiE AD XVI« SIÈCLE
en Jésus-Christ! Mais rompre avec une Église réelleiii«Qt évangélique, parce qu'elle ne reproduit pas toutes nos vues; mais ne point considérer comme des frères, ceux qui, tout en ne partageant pas notre avis sur tel sujet spécial, font cependant profession d'appartenir au Rédempteur, c'est entrer dans la voie funeste des étroitesses croissantes et des divisions à l'infini.
Il n'y a p^s de vérités indifférentes ; n'en abandonnons aucune, si petite qu'elle soit. Il n'y a pas de convictions qui puissent rester inertes; défendons les nôtres, faisons-les triompher. Seulement, souvenons-nous de ceci : toute vérité n'est pas, bien s'en faut, un motif de rupture; touteconviction n'entraîne pas la nécessité de haïr.
€eci nous amène, pour demeurer justes envers Luther, à signaler deux circonstance^ qui expliquent et, dans une certaine mesure, excusent sa dureté-
En premier lieu, Luther était resté sous l'influence de la tradition. Il ne s'est que graduellement détaché de Rome et du Pape. La persistance qu'il mettait à s© confesser, à célébrer la messe ; l'importance qu'il attachait à l'action des sacrements, à celle du baptême entre autres; nous montrent que sur bien des points encore, il demeurait, au moment dont il s'agit, le moine ignorant d'Erfurt.
Un autre motif — c'est le second — poussait Luther dans un sens conservateur, Luther se rappelait Miinzer et Carlstadt. Le mal, en grande partie, vient de là. Les innovations, la négation de la présence ïéelle entre autres, se liaient dans son esprit à toul
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an enseroWe âe âocîrixïes subversives, qui avaient failli perdre la Réformation. Aussi, bien que cette nouvelle expKcation et la Cène « Teût fortement tenté, » c'est luî-même qui le dit ; Luther réagissait contre elle aivec toute Fénergie de ses souvenirs et de ses «{qjréhensicms. Elle lut apparaissait comme «on ennes»] particwïier. Les sacramentaires étaient un peu pour lui des briseurs d'images et des nîveteuFs. Dams Zwîngle, sa prévention découvrait un proche parent du propriété de Ewictau. Contre Técole qui sj^ritoalisait tout, Luther se sentait porté â tout HUfctérialiser. Dès lors, ne nous étonnons pas trop lorsque nous voyons Luther, sitôt qu'il est question de la Cène, fermer en quelque sorte les oreilles et ehercher à s'étourdir, en répétant : « Ceci est mon corps, ceci est mon corps 1 »
Luther, il ne faut pas roublier davantage, tenait fortement» non-seulement à l'esprit, mais à la lettre des livres saints. Je le trouve respectable et grand, cet homme qui, sentant venir les destructions du rationalisme, se cramponne au rocher du texte, et ne le lâche pas^
« Les eomment nous réussissent mal — disait-8 avec raison — c'est un comment qui a causé la ruine d'Adam i»
CBcotempade et Zwingle kti semblaient mettre le pied sur celatal terrain ûucommeni. Et Luther, soumis à la Parole de Dieu, décidé à recevoir tout ce quî est écrit, refusant à sa raison le droit de rejeter ce que la raison ne comprend pas , Luther faisait, à bonne intonftion, une fausse application d*un principe excdlentv ■ ' ' '
Tout en déplorant les hautaines rigueurs de Luther, n'admirez- vous pas, Messieurs, cette forte confiance en Dieu qui repousse les compromis, qui dédaigne les habiletés, qui passe à côté des considérations de succès pour marcher droit? En demeurant inflexible, Luther nuisait à sa cause, il le savait bien; n'importe, dans sa candeur il immole, même les intérêts de la vérité, aux droits de la vérité. En cela, Luther nous donne une grande leçon. S'il se trompe sur le fait, il ne se trompe pas dans l'esprit. Si Luther ne ménage pas plus Zwingle, le Réformateur suisse, qu'il n'a ménagé le savant Érasme ou le monarque Henry VIII, c'est qu'après tout, Luther est encore l'homme qui s'écriait devant Charles-Quint : c Je ne puis autrement ! »
Ajoutons un mot.
Luther s'est repenti, bien des années après, de la façon dont il avait soutenu ses opinions^
Je ne parle pas ici de l'accord qui fut conchi vers 1529, à Wittemberg. Sous couleur d'entente, il n'y avait là qu'un acte de rétractation, signé par Bucer et par ses amis. Or, Luther répudia toujours l'infamie des transactions qui s'opèrent au moyen de ces mots ambigus, derrière lesquels chacun voit ce qu'il veut voir, sachant bien que la signature est menteuse comme le texte est menteur. L'hypocrite harmonie dans les phrases tandis que l'hostilité règne entre les convictions lui causa d'un bout de sa carrière à l'autre, une invincible horreur. Luther, à Wittemberg, resta donc ce qu'il était à Marbourg. Mais un jour arriva, où le remords de sa dureté le saisit rudement :