LA GÊNE DU SEIGNEUR
ce fut le jour où on lui dit que Zwingle, mutilé, sanglant, et priant Dieu, venait d'expirer sous le poirier d'Appel.
Nous faisons de l'histoire, nous ne faisons pas de la théologie. Vous me permettrez cependant, Messieurs, d'appeler un instant votre attention sur la question sacramentelle qui préoccupait Luther.
Qui aurait cru que la Cène, que le souper du Seigneur — le mot de Cène n'a pas d'autre signification — qui aurait pensé que l'institution si touchante fondée par Jésus, la nuit de son sacrifice, enfanterait les systèmes étranges dont je vais, en passant, esquisser le profil l
L'abandon des Écritures explique tout. Dès que l'esprit humain cesse de regarder au phare, il dérive et se perd.
On connaît le dogme du catholicisme romain . Celuici suppose la transsubstantiation, c'est-à-dire le remplacement effectif et complet du pain et du vin par le corps et le sang de Jésus. Au moment même où la consécration est prononcée, le pain et le vin n'existent plus; le corps et le sang de Jésus, quoi qu'en puisse dire le témoignage de nos sens, s'y sont totalement, absolument substitués!
Zwingle et Carlstadt, à Textréme opposé, loin de veir dans la Cène un sacrement, la réduisent au rôle inférieur d'une sèche commémoration.
Luther, entre les deux systèmes, mais aussi rapproché, qu'il le peut du dogme romain, Luther imagine la consubstantlation. Le pain et le vin demeurent; toutefois, le corps et le sang de Christ sont aussi là,
1S2 LUTHER ET LA RÉFORME AU XVIe SIÈCLE
positivement, matériellement; tout est même à ce point matériel dans la théorie de Luther, (jue les impies, lorsqu'ils prennent la communion, participent d'une façon aussi réelle que les croyants, au corps et au sang de Jésus-Christ»
Je vous fais grâce des mots inventés à cette occasion : le corps est reçu substantiellement^ essentiellement, localement, quantitairement, qualitatairementi ubiquitativement !
L'Écriture ne contient pas un, ne reconnaît pas un de ces mots-là ; pas plus qu'elle ne contient ou ne reconnaît les termes de transsubstantiatioity de consubstantiûtiofi, auxquels de longs débats ont accoutumé nos oreilles; pas plus qu'elle ne contient ou qu'elle ne reconnaît les formules théologiques, ces lits de Procuste où les docteurs de tous les temps s'efforcent de faire entrer.les textes, les tirant et les mutilant tour k tour, selon! 'occurrence et les besoins.
Calvin, le représentant de la Réforme française, eut rhonneur de ramener les chrétiens à l'intelligence naturelle et vraie des paroles de Jésus-Christ. Voici son explication, bien simple et bien belle : Oui, à la lettre, ceci est mon corps; oui, Jésus-Christ est en réalité présent dans la Cène; oui, son sang est un véritable breuvage; oui, sa chair est une véritable nourriture. Mais c'est notre âme qui s'alimente ainsi ; mais c'est d'une façon toute spirituelle qu'elle se nourrit du Seigneur crucifié ; mais, ainsi que s'écriait le martyr Anne du Bourg : a Ceux-là seulement reçoivent Jésus-Christ à salut* qui le portent avec eux par une vive et vraie foi. »
Luther sentit vaguement que l'interprétation saine
Lk CENS DU SfilONEUH 163
était là. Revenant un jour sur la question sacramentelle^ il dit à Mélanchthon :
fFaites quelque chose,vousautres, après ma mort! »
^ J'ai lu avec un plaisir extrême — écrivait-il à Calvin — la partie de rinstitutwn qui a trait au sacrement! »
Et plus tard, parlant du. Réformateur français, il s'écriait : « C'est certes un homme savant et pieux ; dès le commencement, je m*en serais remis à lui, pour toute controverse. Je suis allé trop loin, je le reconnais.
Tel est le pouvoir de la vérité.
Nous l'avons reconnu, nous aussi, n'est-ce pas, Messieurs? Dès que nous avons, avec Calvin, ressaisi l'Écriture, nous avons retrouvé le vrai. Nul ne voudrait aujourd'hui retourner à la froide commémoration de Zwingle, si éloignée de ce don de lui-même que Jésus a clairement annoncé, si déshéritée de ces grâces particulières que Jésus nous a promises et qu'il nous fait, lorsque d'une âme croyante, nos lèvres s'approchent delà covpe, lorsque notre bouche reçoit le pain, et que spirituellement nous buvons le sang du Christ et nous mangeons son corps !
La consubêtanttaHon de Luther a ses partisans en Allemagne. C'est affaire de conviction, sans doute, aussi de tradition, peut-être de patriotisme et de nationalité. La Réforme allemande, il faut s'en souvenir, n'a pas été jusqu'au bout de son principe ; l'obéissance à la Révélation,- en tout et partout.
Quant à la trammbstantiation^ on n'y croit plus à Rome, je ne sais pas si Pon y croit ailleurs.
Messieurs, le Réformateur, le chrétien, nous a laissé
voir ses misères ; l'œuvre aussi, héroïque et vaillante au début, s'est altérée en chemin. Il en va de la sorte quand le voyage est long et qu'il est difficile : hâle, poussière, la furie des orages et les tiédeurs énervantes, tout a fatigué le marcheur. Comparez Worms et Spire, comparez le Luther de Wittemberg et le Luther de Marbourg! A Spire on proteste; mais qui? des princes, des villes, des consciences collectives ! J'aimais mieux la protestation individuelle du petit moine de Worms.
A Marbourg on cherche la conciliation ; mais qui la cherche, et quel est le but qu'on poursuit? L'Électeur Jean veut à tout prix l'accord ; il assiste aux discussions, il presse les consciences; la crise approche, on en va venir aux mains, les protestants doivent rester unis. Et Luther aigri, le Luther de la justification par la foi, refuse d'appeler frères des chrétiens qui ont la foi, et l'on se quitte plus divisés que jamais !
Les prophètes de Zwickau, la révolte des paysans, la grêle et la tempête ont passé par là : le voyageur est meurtri.
Faut-il désespérer? La vérité n'est-elle plus vraie? Verrons-nous toujours triompher le mal ?
N'en croyez rien, Messieurs. Au-dessus de la route poudreuse, il y a le soleil. Au dessus des erreurs passagères, il y a l'éternelle affirmation du livre éternel.
Un témoin peut faillir, nous pouvons nous égarer ; qu'est-ce que cela prouve?
Ceci messieurs : Grâce à Dieu, notre principe vaut mieux que nous. Grâce à Dieu, la Réforme vaut mieux que les Réformateurs 1