L'HOMME
Avant d'aborder la- diète d'Augsbourg, Messieurs, date fatale marquée par les hésitations de Mélanchthon, par ses défaillances, par ses projets de compromis, par ses négociations sans nombre; avant d'assister à cette crise formidable qui fit vaciller la doctrine aux mains mal affermies de l'ami de Luther ; avant de voir les puissances temporelles s'emparer du terrain qu'abandonne l'esprit, l'œuvre de rénovation naguère conduite et gardée par la Parole de Dieu, accepter les princes pour guides et pour protecteurs; arrêtons-nous devant le seul champion qui se maintienne inébranlable; devant celui qui reste le dernier sur les remparts; devant l'âme voilante et le solide cœur que ni considérations politiques, ni moyens termes, ni victoires achetées au prix d'une concession de foi, ne sont jamais parvenus à ébranler.
Vous avez nommé Luther,
Nous le connaissons ! pensez-vous. Je ne crois pas.
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Tant que nous n'aurons pas étudié Thomme, nous ignorerons, jusqu'à un certain point, le Réformateur.
C'est dans cette grande individualité, ne l'oublions point d'ailleurs, que le drame de la Réforme s'est préparé avant tout parce qu'il s'y, était accompli..
Allon«-nous faire une apologie? Dieu nous en préserve. Très-désireux de nous montrer justes, généreux, chevaleresques même vis-à-vis de nos adversaires ; nous ne sommes pas moins résolus à rester sincères envers nos amis, ne dissimulant ni une faute dans leur conduite, ni une erreur dans leurs convictions.
Il y a une intégrité historique, Messieurs; on ne la respecte pas toujours. Bien des livres, qui traitent de la Réforme et du Réformateur, pallient les torts de Tun, nient les chutes de l'autre, ou bien glissent et n'en parlent pas. La Bible ne fait point ainsi. La Bible ne nous cache jamais les péchés des serviteurs de Dieu. Parole de vérité, elle dit la vérité. Je ne suis pas encore parvenu à découvrir un homme parfait dans l'Écriture; mais dans nos modernes biographies, j'en rencontre tous les jours.
Luther, Messieurs, n'était point parfait. Je vous avoue que le voyant tel quel, révélé au vif par ses lettres et par ses livres, je le trouve et plus humain et plus grand qu'il ne m'apparaît perfectionné, c'est-àdire amoindri, dans tel récit qui en a fait un saint.
Ouvrez la première édition venue des œuvres de Luther, et regardez ce portrait. On lui voudrait plus de beauté, peut-être; Albert Durer, le peintre réaliste, n'a certes pas idéalisé Luther; et cependant quelle énergie dans l'expression, quelle virilité dans cette
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rude charpente du visage, quel éclair dans les yeux, camme elle est résolue cette bouche au trait ferme et droit — non sans un sourire — comme on sent que ce front carré ne ploiera pas !
Moscellanus disait, parlant de Luther au temps de la dispute de Leipzik : « Frère Martin est de taille moyenne, maigri par le travail de Tâme, n'ayant que les os sous la peau. La constitution est forte et mâle, il a la voix imposante et claire... En compagnie il se montre gai, vif, jovial; toujours content, toujours joyeux, d'une figure souriante, en dépit des menaces de ses ennemis. »
Un autre profil, moral celui-ci, non moins vrai, plus touchant, nous a été conservé par Mélanchthon qui Tesquissa tout baigné de larmes, le jour, des funérailles de Luther : « Il était affable— dit Mélanchthon — plein de bonté, plein d'aménité ; il n'avait pas rhumeur querelleuse et ne s'emportait point dans la conversation. Sans arrogance et sans entêtement, ses paroles et ses moindres gestes conservaient je ne sais quoi de grave et de sérieux, de martial, diraije, qui convenait parfaitement à un homme tel qu.'il était. Il avait le cœur loyal ; la grâce découlait de ses lèvres ; toutes les choses véritables, honnêtes, pures, aimables et de bonne réputation se rencontraient en lui. Et ceci prouve que la véhémence avec laquelle il combattait, dans ses écrits, les adversaires de la saine doctrine provenait, non d'aucune disposition haineuse ou méchante, mais du grand zèle dont il était saisi pour la cause de la vérité. »
Voilà bien la sympathique, la puissante physionomie de Luther; le voilà bien tel que l'ont connu
. ceux qui ont vécu dans son intimité ; voilà cette in* comparable énergie si étrangement associée aux constantes débilités du corps; le voilà, notre Luther, bon, cordial, grave et joyeux ; le voilà, Thomme pur, l'homme honnête , l'homme de prière et do foi ; rhomme qui jamais ne consentit ni aux défaillances, ni aux expédients.
Parmi tant de traits hors ligne, celui qui me frappe le plus, c'est la candeur simple dans ses sentiments et dans ses manières. Simple vis-à-vis des hommes et vis-à-vis de Dieu, comme nous, l'avons vu simple • à la Diète de Worms, nous le verrons simple jusqu'au bout. On ne trouve pas, durant le ooura de cette existence agitée, un seui instant de mise en scène, une seule pensée de vanité, le moindre retour sur soi. La naïveté de Luther devenait enfantine, ainsi que le veut notre Seigneur, sitôt qu'il abordait l'Évangile : déclarations , promesses, il en acceptait tout ; s'arrétant volontiers au sens littéral, comme un enfant aurait fait.
Luther est franc, parfois jusqu'à la rudesse ; pourtant il reste cordial, familier, abordable à tous ; il n'a rien ni d'empesé ni d'effrayant. Il vivrait de nos jours, que nous dirions sans hésiter : Allons chez lui ! Savez-vous pourquoi, Messieurs? C'est que Luther a la bonhomie, cette qualité charmante faite d'humilité, de vérité, de tendresse et de douceur.
Appuyer sur la probité de Luther serait presque lui faire injure; rappelons en passant, néanmoins, le propos d'un de ses entremis. Quelque imbécile s'étant écrié, parlant de Luther : a qu'il faudrait lui fermer la bouche avec deux ou trois cents florins! »—« Gela
ne servirait à rien — répondit l'interlocuteur — cette brute allemande n'estime pas l'argent et n'en prend point, lors même qu'on essaye de lui en offrir ! »
Luther, enfermé dans son œuvre, n'a jamais été ce qu'on appelle un savant. L'histoirq, même les événements contemporains lui demeuraient en quelque mesure étrangers. Nous dirions volontiers de lui qu'il lisait mal les journaux et ne se tenait guère au courant. Il écrivait Gus au lieu de Guise ; il exposait, contre le prêt à intérêt, des théories plus ingénues que raisonnées. Cela tenait au temps ; cela tenait encore à ce que Luther était l'homme de l'action, l'homme du principe, l'homme de l'idée dans sa mâle vigueur; il n'était l'homme ni des curiosités ni des mots : à mille lieues du dillettante, à mille lieues de l'amateur, à mille lieues d'Érasme. Il faut le voir dans son centre, dans la région qu'habite sa foi, pour le bien saisir. Luther alors prend toute sa taille, une taille de géant. Portant haut l'Évangile, combattant l'erreur, aimant les âme^ , chérissant les siens, priant pour tout et pour tous , usant avec Dieu de cette hardiesse qui a toujours caractérisé les grands chrétiens, sa forcç lui vient de ce que jamais il n'a mis en doute les droits de la vérité !
Dès que la vérité lui apparaît, Luther obéit. La connaissance d'un devoir ne lui a jamais permis l'hésitation. Aussi quelle confiance en Dieu, qui est le Dieu de vérité !
Dans son modeste intérieur de Wittemberg, l'homme s'épanouissait entouré de sa famille et de ses amis. C'étaient, outre les habitants, des visiteurs tels que Durer, Cranach, Hans-Sachs. De toutes
les parties de l'Europe , des auditeurs accouraient pour entendre prêcher Luther. Rien ne rendra ce mouvement d'idées, et rien ne rendra la bourgeoise simplicité de ces mœurs. La cité de Wittemberg, fière de posséder un pareil hôte, croyait lui faire grand honneur en lui envoyant tantôt un tonnelet de vin du Rhin, tantôt une coiffe de Souabe^ destinée à dame Catherine de Bora.
L*âme de Luther, cette âme profonde, où le sentiment du péché, où le recours à la grâce avaient pris une si tragique réalité ; cette âme gardait tous les instincts de la vie humble et familière, sans ostentation, sans apparat. Je me suis souvent demandé comment on s'y serait pris pour faire de Luther un pharisien ! Et Luther, notez-le, Messieurs, sortait des pratiques , échappait à la dévotion pharisaïque par excellence. La vérité dans les principes lui avait restitué la vérité partout. Gomme il n'affectait rien, il ne raffinait point. Vous l'auriez vu manier le tour; vous l'auriez vu,, après diner, ôter son habit et jouer aux quilles; oui, aux quilles; et il ne croyait pas compromettre pour cela sa dignité de docteur !
« Philippe — disait-il de Mélanchlhon — sait mieux que moi le grec ; mais aux quilles , je lui en revendrais! »
Ceci vous donne le mot des attaques auxquelles fut exposé Luther. 11 les connaissait : c Bien des gens — écrit-il à un ami — s'imaginent que je marche sur un chemin semé de roses. Dieu sait ce qui en est. J'ai souvent eu l'intention de me donner, pour l'amour du monde, une contenance plus sainte et plus aus* tère — je ne sais trop quels termes employer — j'y
ai travaillé vainement. On n'a, Dieu merci, aucun vice à reprendre en moi, et pourtant on se scandalise de moi. Qu'est-ce à dire ! Dieu les aveugle, afin qu'ils n'aperçoivent point les dons précieux qu'il a refusés à d'autres et qu'il a daigné m'accorder, pour le bien des âmes qu'il connaît. Quant à ceux qui n'estiment point la parole du salut, Dieu a voulu qu'elle leur fût présentée dans un vase de grossière apparence, afin que, pour leur châtiment, ils trouvassent en moi de quoi se scandaliser et broncher. Dieu comprend seul ses propres vues à cet égard. Je ne cesse, pour * ce qui me concerne, de lui demander journellement la grâce de ne point devenir, par mes péchés, occasion de chute à qui ce soit. »
Messieurs, j'ai promis de ne pas vous présenter un Luther de légende, mais un Luther vrai, un Luther avec ses beaux et ses. moins beaux côtés, même avec ses côtés laids; or, Messieurs, la vérité m'oblige à dire que Luther, si chaste et si retenu dans sa vie , dans ses paroles ne l'était pas autant. Jugez si les adversaires en ont profité ! Je vous épargne la citation des calomnieuses infamies que se sont plu à imaginer, et les antagonistes du temps, et maints pamphlétaires d'aujourd'hui.
Reste que Luther avait, parfois, le discours grossier. Bien qu'il existe une sainteté fort peu sainte ; bien que Luther éprouvât autant d'horreur pour les véritables obscénités qu'il sentait d'indulgence pour les extrêmes libertés du langage ; bien qu'en de telles questions, les réalités importent plus que l'apparence, l'apparence, convenons-en, importe aussi. La parole
iticonvenante, d'ailleurs, est plus qu'une apparence; elle est un fait que l'Écriture a condamné. Luther aurait dû s'en souvenir.
Pourtant, n'exagérons rien. Luther n'a pas proféré tous les mots qu'on lui prête, et le fond d'où on les tire est un fond suspect. Les Propos de table — il s'agit d'eux — ont paru vingt ans après la mort du Réformateur. ^
Pensées et saillies — le recueil se compose de cela — sont dues à la mémoire plus ou -moins fidèle des hôtes et des visiteurs de Luther. Il y a plus, les notes primitives, celles de Lauterbach, de Dietrich, de Besoldi, de Rôrer, de Mathusius et de Weber s'enrichissent, chemin faisant, de dits retrouvés après coup. On fait versions sur versions; on avait celle d'Aurifaber, vient celle de Staugwald, puis celle de Sellneuer, puis d'autres et d'autres encore; et le seizième siècle presque entier passe son temps à compléter, à grossir le recueîil, s'appuyant sur des souvenirs toujours plus éloignés, toujours plus in» certains.
Juger un grand homme sur de pareils témoignages, ce serait le comble de Finjustice et de la déraison. Serait-il juste, d'un autre côté serait-il raisonnable de rejeter entièrement les Propos ? Je le pense pas. Je le pense d'autant moins que les amis de Luther, tout en contestant bien des détails, semblent admettre l'ensemble, puisqu'ils le critiquent au lieu de le récuser. Nous avons donc ici l'écho plus ou moins exact des entretiens du Réformateur.
Qu'en résulte-t-il ? du scandale ? Pas le moins du monde, Messieurs, et je vais bien vous étonner en
CE QUETAIT LUTHEH i95
VOUS disant qu'on en sort édifié. Sous la forme parfois brutale, on trouve l'homme : le grand cœur et le grand esprit. Des trésors de foi, des paroles qu*il faudrait graver en lettres d'or s'y rencontrent à chaqpe instant. Le livre est presque illisible ;*et quiconque rétudie aura l'àme rafraîchie, se sentira monter !
Quant à l'intempérance, si regrettable, de Texpreasion, ne la mettons pas au compte de Luther. Le moyen âge et les couvents en portent chacun leur part. Luther avait été moine ; on connaît les coutumes des cloîtres et les mœurs du clergé. Les Augustins d'Erfurt faisaient^ls exception, se montraient-ils plus réservés que d'autres ? Franchement, je ne le crois pas. ,
Luther était de son temps, Luther parlait le langage de son temps. Thomas Morus, qui se plaint des termes grossiers qu'emploie le Réformateur, ne tarde pas à saisir les mêmes armes. Il s'en sert avec une dextérité qui montre le maître et Thabitué.
Vous citerai-je les tableaux populaires de l'époque? Ouvrirai'je une page de Rabelais? Personne n'en pourrait lire deux lignes à haute voix, ici ou ailleurs. Et cependant Rabelais a fait les déhces de cette génération.
Il est des pudeurs qu'on ignorait absolument alors. Je n'en veux pour preuve que cette reine charmante, Marguerite, la Marguerite deg Marguerites, l'idéal, la poésie du règne de François P% la mystique princesse dont les effusions pieuses ont ému tant de cœurs, la mère de Jeanne d'Albret pour tout dire; cette honnête Marguerite qui écrivait sans hésiter
les Contes de la reine de Navarre, et qui les publiait î Voilà ce qu'a produit le moyen âge. Messieurs; voilà ce qu'il a fait de cette Europe que durant des siècles il enseigna dans ses écoles, dont il forma l'esprit, dont il créa les mœurs; voilà ce qu'était le monde au sortir de l'éducation des clercs ! Parcourez au surplus la Légende dorée, ce livre de dévotion qui pendant des centaines d'années a presque exclusivement défrayé les besoins religieux, dans les couvents comme dans les châteaux, et vous me direz si les Propos de Luther vous scandalisent toujours !
Quelle est ma conclusion! Justifierai-je Luther? Non. Noblesse oblige, et Luther était un trop grand chrétien pour demeurer dans les bas niveaux. Luther ne devait pas faire comme d'autres , il devait faire mieux.
Quand Luther appelait le docteur Eck un âne^ et le roi Henry VIII un porc, on n'aurait pas de peine à prouver que le docteur Eck, et que Hochstratten, et que Tetzel ses adversaires, ne se montraient guère plus doux I Mais encore une fois, Luther devait agir autrement que Tetzel; et les coutumes du temps n'absoudront jamais un homme que Dieu a chargé de réformer son temps M.
1, Si les Précieuses et l'hôtel de Rambouillet ont en plus tard à créer en quelque sorte une langue nouvelle, c'est que le dixseptième siècle se décidait à rejeter loin de lui les brutalités avec les obscurités du moyen âge, héritées par le siècle de Luiiier. Encore, le travail des Précieuses ne fut-il pas bien complet, si l'on en juge par la nature des livres et des pièces de théâtre dont se nourrissait l'esprit des plus délicats. Le langage de la comédie italienne» si fort à la mode sous Mazarin, ne blessait les oreilles de personne. Ou se les boucherait aujourd'hui.
Et quel temps, Messieurs, que celui où Tarnbassadeur de Charles-Quint, Gattinara, en conférence avec le chancelier de France qui lui avait dit : a Sur ce point, j'engage ma tête! » répondait sans sourciller : « J*aimerais mieux la tête d'un cochon! »
La politesse, cette vertu, demeurait aussi bienque la pureté de langage, étrangère au seizième siècle. Sous ces deux rapports nous avons fait un grand progrès. Qui l'a produit, sinon Toeuvre de Luther ! Le retour à TÉvangile nous a donné le retour à la chasteté, de même que Tabandon de l'Évangile avait ramené le moyen âge aux turpitudes antiques, au paganisme dans les mœurs.
Comme va le cœur, la bouche parle. Le langage du monde moderne, qui à tout prendre est celui de la Réformation, diffère absolument de la langue du dixseptième siècle, née du moyen âge et de sa corruption.
Si vous en doutez, Messieurs, cherchez le nom des pays dont la littérature se maintient honnête, dont on peut laisser les journaux sur la table de famille, dont les romans ne renferment pas de situations équivoques, dont les revues ne contiennent rien qui puisse flétrir !
On a donné trop d'importance aux reproches de violence, adressés à Luther. Luther était véhément, il n'était pas emporté.
Parfois Luther se fâche parce qu'il a tort. Quand la foncière modération de son caractère, lorsque cet instinct conservateur qu'il garda toujours le pous-
sent à maintenir d'anciennes erreurs, Luther s'irrite et ne supporte pas la discussion.
Mais souvent aussi, la colère du Réformateur est une noble colère. Il en est de telles, Messieurs, et malheur à qui ne les ressentit jamais l Notre douceur actuelle, trop souvent doublée d'indifférence, a des leçons à recevoir du trop bouillant Luther. Ceux qu'indignait sa fougue étaient pour la plupart des poltrons, très-préoccupés de leur paix, fort peu des intérêts de Dieu. A tous ces gens tranquilles, qui s'irritaient de son courroux, Luther répondait en souriant : a La vérité a pour coutume de faire quelque bruit dans le monde. »
Du reste, il se connaissait bien : «.Mon style — écrivait-il, parlant à Brentius, dont il venait de louer l'aménité -- mon style, à moi, vomit un déluge, un chaos de paroles ; inhabile, inculte, turbulent et impétueux comme un lutteur sans cesse aux prises avec mille monstres qui vont se succédant sans fin. Si j'ose comparer ce qui est très-petit à ce qui est trèsgrand, je dirai qu'il m'a été donné quelque chose de ce quadruple esprit d'Élie, rapide comme le vent, dévorant comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les cailloux. Toi, au contraire, tu as reçu le doux murmure du souffle rafraîchissant et léger. Une pensée me console : Dieu, le Père de famille, a besoin, dans cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur : de l'àpre contre les âpres, du dur contre les durs, comme d'un mauvais coin contre de mauvais nœuds. Pour assainir l'air et rendre la terre féconde, ce n'est point assez de la pluie qui arrose et qui pénètre, il faut encore la foudre et ses éclats.
Puja, quand des lâchetés nouvelles, quand de nouvelles révoltes contre TÉvangile viennent compromettre rçeuvre de la Héformation et que le combattant sent l'amertume déborder, un cri de douleur ^'échappe de sa poitrine : « Je ne puis plus prier sans maudire ! » Et Luther en souffre, croyez-le.
Luther faisait plus, il cherchait la charité, il en éprouvait le besoin : a N'aurons^nous pas nousmêmes w- écrivait-il aux pasteurs de Niiremberg — un peu de cet esprit de pardon et de support que nous prêchons ? »
Ailleurs : « Que votre foi soit ferme comme le roc, mais que votre charité soit flexible ! »
Luther, ce furieux, usait de la plus exquise urbanité envers ses hôtes, de la> plus inaltérable patience envers chacun : « Il faut que j'aie de la patience avec le Pape — disait-il plaisamment — avec mes disciples, avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde ; ma vie n'est autre chose que patience ! »
Luther, ce mangeur et ce buveur, qui parlait librement de la bière écumeuse et du bon vin, usait d'une sobriété dont notre sybaritisme s'accommoderait mal : « Je Tai vu quelquefois — écrit de lui Mélanchthon — rester quatre jours sans prendre de nourriture, et cependant il ne s'en ressentait pas. D'autres fois, il mangeait un hareng avec un morceau de pain, et cela lui suffisait pour toute la journée * ! »
1. Sa femme lui dit un jour qu'il né restait qne trois vases de bière : « De ces trois, Dieu peut en faire quatre — répondit Lulher — je suis né de parents pauvres ; mon père était mineur, ma
Luther, ce vivsur, menait une si chaste vie, qu'Érasme, qui n*avait pas de faible pour le Réformateur, s'écrie : « La vie de cet homme est approuvée d'une voix unanime. Or, ce n'est pas un témoignage de peu d'importance en faveur de la pureté de ses mœurs, que ses ennemis mêmes ne trouvent rien à blâmer en lui. »
Luther, cet orgueilleux, cet ambitieux, écrivait à ses amis : « Je prie le ChVist qu'on veuille bien cesser de se servir de mon nom. On ne doit pas s'appeler luthériens, mais chrétiens. Qu'est-ce que Luther? La doctrine que j'enseigne n'est pas la mienne. Je n'ai été crucifié pour personne. Pourquoi donc les enfants de Christ prendraient-ils le nom d'un misérable réceptacle de vers tel que moi ! Laissons les noms de parti, appelons-nous chrétiens, car nous avons la doctrine du Christ, Je ne suis ni ne veux être un Maître !»
Au fait, entrons chez Luther, tout simplement, respirons l'air si pur de cette honnête maison, bien modeste et bien pauvre, mais largement ouverte aux amis, aux petits, aux enfants, au soleil et au bonheur. Luther est là, dans son cabinet, courbé sur ses cahiers, écrivant de sa droite et puissante écriture. Dame Catherine — dominus Ketha^ la riche et noble dame de Zailsdorfy madame la doctoresse Catherine
mère portait sur son dos le bois de la maison. Je suis plus riche que tous les théologiens papistes, car j'ai une femme et six enfants que Dieu m'a donnés. » — Nul n'a tonné plus fortement que Luther, contrôles ivrognes et les débauchés ; et quant à certaines maisons infâmes, il ne pouvait supporter qu'on les tolérât.
Luther^ ainsi qu'il l'appelait erf Jbadinant — dame Catheritie s'est assise auprès de lui. Elle le regarde, puis toutà coup: « Seigneur docteur — lui demande- t-elle avec son ingénuité de brave femme et son ignorance de nonne — seigneur docteur! la ville de Rome est-elle plus grande que Wittemberg? » et Luther : — «Catherine, mon épouse bien-aimée, tu as un' homme pieux qui t'aime; tu es une impératrice ! » — Bientôt les enfants font irruption, ils s'extasient sur la beauté de ces pèches, cadeau d'un ami, fruit rare et précieux dont ils savent bien qu'ils auront leur ' part. Luther leur raconte de belles histoires, pareilles à celle qu'il écrit à son fils : « Je sais un riant jardin, tout. plein d'enfants en robes d'or, qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires, des cerises, des noisettes et des prunes ; ils chantent, ils sautent, ils sont tout joyeux. Ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je demandais au propriétaire quels étaient ces enfants-là ? — Ce sont — me répondit-il — ceux qui aiment à prier, qui apprennent bien leurs leçons et qui sont pieux. — Jeîui dis alors : — Cher ami, j'ai aussi un petit garçon, ne pourrait-il pas venir dans ce jardin, manger de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis petits chevaux, et jouer avec les autres compagnons? — L'homme me répondit : S'il est bien sage, s'il prie, s'il apprend volontiers, il pourra venir, et le petit Philippe, et le petit Jacques avec luil... »
Tout ce bruit a réveillé le chien de Luther, couché sous la table aux pieds du docteur; ce chien « qui
m LUTHIER ET LA RÉFORME Alî XVle SIÈCLE
avait vu tant de livres ! plus peut-être que Faber * ! » Et voici que Jean, le vieux donaestique de Lifther, entre sans façon ; Jean, Tami des enfants, un peu leur précepteur, qui tantôt raccommode les habits de son maître, tantôt surveille avec une admiratio» jalouse l'attention prêtée a ses sermons, s'indignant lorsque la porte de l'église se ferme avec bruit ; Jean, le fidèle, le vrai chrétien, le serviteur respecté dont Luther annonça publiquement la mort et qu'il pleura comme un frère! Jean vient chercher le petit Philippe, le petit Jacques, Madeleine, cette douce Lennichen du docteur, cet ange bien-aimé, qui devait si vite étendre ses ailes et partir pour les cieux.
Et comme la fin du jour approche, tout ce petit peuple entraîne Luther au jardin. C'est le printemps^ les arbres sont couverts dé fleurs et de jeune ver* dure ; Luther a saisi sa bêche ; il sarcle, il arrache les mauvaises herbes, il va puiser l'eau pour arroser ; et tout en travaillant de ses mains, de même qu'il travaillait naguère de sa pensée^ avec kmême ardeur et la même impétuosité, de temps à autre il s'interrompt, il regarde les pommiers, il contemple les poiriers, dans leur blanche robe de noces : « Gloire à Dieu ! — s'écrie-t-il — qui de la créature morte fait ainsi sortir la vie au renouveau. Voilà une belle image du relèvement des hommes! l'hiver est la mort, le printemps est la résurrection! »
Ou bien ce sont des roses, des roses et des lys, qu'il considère à genoux pour les mieux voir : « rose, comme j'admire tes couleurs qui brilleraient