I.ES RÉFORMATEURS ET LA RÉFORME Ml
venir de cette époque naïve et puissante où, dans la Bible restituée, les chrétiens retrouvaient les grands dogmes du salut. A mesure que les princes se substituent aux docteurs, les docteurs se substituent aux croyants. A mesure que la forte et simple foi se retire, on voit arriver les subtilités. A mesure que la confiance en Dieu s'en va, c'est Thabileté qui vient. Impossible d'accorder le moindre intérêt à des tiraillements qui manquent autant de vérité que de grandeur. Étonnez-vous après, si les vives lumières du début se sont obscurcies ; étonnez-vous si les instincts généreux se sont effacés; étonnez^vous si l'on se met à forger de bonnes raisons pour tout, même pour Tautorité de TÉglise, même pour la persécution des dissidents, même pour l'emploi du glaive au profit de Jésus-Christ !
La ligue de Smalkalde, née des décisions d'Augsbourg, venait de se former. Un projet de Charles- Quint, celui d'assurer le trône impérial à son frère Ferdinand, cimentait l'union des princes. Ferdinand, c'était l'ennemi. L'Allemagne n'envisageait pas sans frémir cette hérédité redoutable, qui la plaçait en face d'un second Charles-Quint. On éprouvait le besoin de se compter et de serrer les rangs. Protéger la vérité par Tépée, tel était l'engagement des confédérés, qui s'adressaient au roi d'Angleterre, au roi de Danemark, surtout au roi de France pour être secourus, à l'occasion, contre l'Empereur.
Cette levée de boucliers, soudaine et résolue, fit réfléchir celui-ci; il y avait de quoi. Soliman renouvelait ses attaques, les princes protestants, rudement traités à la Diète d'Augsbourg, refusaient de marcher
contre le? Turcs. Que décider? Charles-Quint prit un grand parti j il fit ce qu'il avait fait à Worms : il recula. Par ses ordres, la Diète se réunit à Nuremberg, puis à Ratisbonne, et dans Tune et l'autre assemblée, on convint que f jusqu'à l'ouverture du prochain concile, il y aurait une paix générale et permanente dans Tempire, et que nul n'y serait molesté pour sa foi! »
Les protestants n'en demandaient pas davantage. Dévoués h leur pays, encouragés par les fermes paroles que leur adressait naguère encore Luther, dans son Sermon de bataille contre les Turcs, ils amenèrent des troupes à Charles-Quint, et le débarrassèrent de Soliman.
Vous le voyez I -^ s'écrient les utilitaires et les habiles ^- le recoprs aux armes a son mérite, puisqu'une simple menace a suffi, puisque Niiremberg eu Ratisbonne suivent âmalkalde de si près !
Les habiles et les utilitaires oublient un détail; c'est que sur le terrain des négociations armées, l'Empereur avait aussi gagné sa bataille : Ferdinand lui était accordé pour syccesseur.
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LA FORGE kV SERVICE DE LA FOI
Messieurs, je ne reculerai pas devant cette question : remploi des armes pour l'Évangile, Finsurrec^ tion contre le pouvoir légal, sont-ils bons, ou sont'ils mauvais?
Elle avait longtemps troublé Luther. Le premier jet de sa pensée s'était montré juste, merveilleux de bon sens, comme toujours ou presque toujours. Il avait condamné remploi des armes et Tinsurrection. Les déclarations de Paul, dans TÉpître aux Romains, tranchaient le problème aux yeux du croyant.
Mais depuis que les princes étaient devenus les chefs de la religion, depuis qu'on faisait de la politique au profit de l'Évangile, les exigences de la religion, les commandements de l'Évangile, tout avait pâli; bien des gens sages se moquaient des scrupules de Luther, et Luther se sentait ébranlé.
En Allemagne, dans cette vaste agglomération d'États, soumis jusqu'à un certain point à TEmpe**
reur, mais dont les souverains particuliers conservaient chacun son pouvoir indépendant et royal, le problème se compliquait.
Les jurisconsultes, intervenus dans l'affaire, démontraient le droit des princes allemands, maîtres chez eux, à repousser, même par la force, l'intervention abusive de l'Empereur qui prétendait leur dicter la manière de gouverner leurs propres États.
On aurait pu répondre aux jurisconsultes que les princes réformés, ep prenant part à tant de Diètes où les questions d'organisation religieuse avaient été portées et débattues, semblaient reconnaître aux Diètes et à l'Empereur le pouvoir d'établir en ces matières des règles obligatoires pour tous.
Il vaut mieux signaler et constater ici le réveil de l'indépendance au contact de la vérité chrétienne. Le doute qui toutà coup se lève dans l'esprit des princes protestants, cet ébranlement soudain d'une autorité jusqu'alprs indiscutable, c'est le premier progrès politique accompli. L'Évangile, qui redresse les âmes, enseigne la liberté. On commençait à s'aperceyoir, en Allemagne, que la majorité des Diètes et les décrets de l'Empereur ne peuvent pas décider toutes les questions. La conscience des princes — on ne songeait guère à celle des individus : le péché du moyen âge, celui du catholicisme de tous les temps, consiste à supprimer l'individu — la conscience des princes, révoltée, n'admettait pas le rôle qu'on voulait leur imposer : celui d'oppresseurs, dans leur propre pays, aux dépens de leurs frères en la foi.
A cela je n'ai rien à dire ; cette indignation, je là comprends; je salue en elle un des plus nobles
résultats de l'œuvre de Luther. Les protestants protestaient, c'était leur devoir.
Mais voici le mal. Les princes, qui en qualité de princes pouvaient maintenir leur autorité par les moyens qu'il leur aurait convenu d'employer, les princes étaient autre chose que souverains : ils étaient chefs religieux. Réformateurs de leurs États, dirigeant ce qu'on appelait leurs Églises — ce qui, au fond, n'était que leurs peuples — ilâ associaient nécessairement ces Églises à la responsabilité de leur action. Ici comme ailleurs, la confusion du temporel et du spirituel embrouillait tout.
. L'obéissante à l'Évangile aurait tout éclairci. Des Églises apostoliques, des Églises exclusivement composées de croyants, des Églises semblables à celles de Corinthe, de Philippe ou d'Éphèse, ces Églises seraient restées absolument distinctes de l'État. Protégées ou délaissées par les princes, la conduite des princes ne les aurait compromises en rien *.
Comme l'Église n'existait pas, comme la confusion des deux domaines existait, Luther finit par se troubler. Il écouta les jurisconsultes. Leur argumentation, légitime dans l'ordre politique, Luther la transporta dans l'ordre religieux. Cela ne se fit pas d'emblée, le grain qu'on sème en terre met du temps à germer, mais cela se fit.
« Que les armes de votre guerre ne soient point charnelles I Restez soumis aux puissances établies ! » Le moyen âge n'avait été qu'une perpétuelle révolte contre ces deux commandements de Dieu. Frapper