‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 36 sur 50 · A Rensa Bohême · texte numérisé non relu

A Rensa Bohême

dbyGoOgk

mieux mourir dix fois que d'avoir sur la conscience du sang versé par les nôtres, pour défendre l'Évangile contre TEmpereur, Nous sommes ceux qui devons mourir, et non point nous venger nous-mêmes. Que si parla, Votre Altesse demeure continuellement exposée au péril^ peu importe l Notre-Seigneur Jésus-Christ est assez puissant pour vous garder !... Voulons-nous être chrétiens? nous ne pouvons prétendre, sur cette terre, à une vie plus commode que ne fut celle de Notre-Seigneur et de ses saints!... Que nos mains restent pures de. sang. Si l'Empereur vous sommait de me livrer à lui, moi et les autres, nous comparaîtrions, avec le secours de Dieu, sans mettre Votre Altesse en danger pour nous. C'est ce que j'ai déclaré souvent à feu votre frère, le pieux duc Frédérik. Votre Altesse ne doit pas me protéger par les armes, dans le cas où Ton m'attaquerait à cause de ma foi . Il faut que chacun affronte le péril que sa foi peut déchaîner sur lui ! »

Plus tard encore — « le 6 mars 1530, toujours avant Augsbourg, Luther consulté par PÉlecteur sur la convenance de résister à Charles-Quint, dans le cas où le monarque abuserait de son pouvoir, répondait ceci : « L'Empereur resterait notre empereur quand bien même il pécherait contre les commandements de Dieu, voire même s'il était païen ! Nous devons reconnaître en lui notre supérieur, quoiqu'il agisse mal, et nous n'avons pas le droit de lui opposer les armes, à pioins qu'il n'ait été légalement déposé par les États!

» Comment donc faire, si l'Empereur marche contre nous pour opprimer notre religionî

» Voici : laissez-le librement entrer dans votre pays, et recommandez toutes choses à Dieu. Nul n*aura du reste à vous demander protection contre les actes de l'Empereur. Ce sera l'affaire personnelle d'un chacun de rester fidèle à sa foi, fût-ce au péril de la vie.

» Que si Charles, allant plus loin, ordonnait aux princes évangéliques d'emprisonner eux-mêmes, de bannir eux-mêmes, de tuer eux-mêmes leurs sujets pour cause de religion, la question changerait. Les princes, sachant qu'obéir ce serait offenser Dieu, devraient hardiment refuser la soumission. Ils ne pourraient participer à l'exécution du crime, sans se rendre coupables du crime ; ils ne pourraient le faire sans pécher contre cette déclaration : il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes !

» Laisser agir l'Empereur sous sa propre responsabilité, parce qu'il est l'Empereur; refuser en même temps de lui servir de bourreaux contre l'Évangile ; telle doit être la conduite des princes souverains. »

Après la Diète d'Augsbourg, on verra Luther fléchir. On le verra rétrograder. A la Réforme constituée en parti, Luther concevra qu'il faut une armée, tout comme il concevra que la Réforme use d'intolérance pour maintenirTunité.

Messieurs, je suis aussi sensible qu'un autre, croyezle bien, au spectacle de la valeur militaire; je n'ignore pas ce que, sous un tel rapport, les guerres religieuses ont présenté de grand. La splendide campagne de Gustave-Adolphe, la sainteté des premiers camps huguenots, tout cela me remue le cœur. Néanmoins, quelque chose me remue davantage : c'est l'héroïsme des doux, des pacifiques, des martyrs !

On méconnaît trop la puissance de ces armes-là, tenez-le pour certain. Le monde ne croit qu'à la force, et les chrétiens trop souvent, sont en pareille matière plus du monde qu'il ne faut. Aujourd'hui surtout, je ne vois que dès causes impatientes, qui se croiraient perdues sans l'appui du canon. Nous semblons oublier, on le dirait, ce que savent faire la bonne conduite, les nobles exemples, la persévérance au droit chemin. Nous semblons méconnaître les victoires qui se gagnent ainsi. La force, la vieille idole, semble plus que jamais avoir l'homme pour adorateur.

Protestons, Messieurs, contre de pareilles tendances ; elles ne mènent pas en haut, elles mènent en bas. Ayons foi dans la vérité ; croyons au Dieu qui sauve la vérité. Oui, la vérité, oui le droit sont encore debout sur la terre. Oui, les idées sont plus fortes que les faits. Le dernier mot appartient aux fidèles; à ceux qui persévèrent^- et qui attendent en priant *.

Faire entrer Dieu dans nos calculs, tout est là. En présence même du pouvoir absolu, aucun glaive n'est plus tranchant que la soumission qui obéit à cause de Dieu dans les choses de César, et qui

1. Entendons-nous. Avec Tapôtre, je dis : « {a puissance établie, » Je n'ajoate pas, avec quelques-uns : la ptUssance établie est un homme, toujours! — H n'y a plus ici de doctrine chrétienne, c'est de l'obéissance passive, telle que Font imaginée les champions du pouvoir absolu. Lorsqu'un pays possède des institutions légalement reconnues, ces institutions légales sont le pouvoir établi. Nul ne doit se révolter contre elles, ni le roi, ni la nation. Lorsque Dieu nous enseigne que les puissances établies a viennent de luiy » Dieu ne dit pas qu'il n'établira que des pouvoirs despotiques, représentés par un empereur ou par un dictateur. Prenons la doctrine comme elle nous est donnée, et n'en altérons pas la sagesse par nos subtilités.

2Te LUTHER ET LA RÉFORME AU XVle SIÈCLE

résiste à cause de Dieu dans les choses de Dieu.

L'expérience a été faite, voilà dix-huit cents ans! Les empereurs romains étaient bien despotes, les chrétiens étaient bien faibles ; les faibles ont vaincu. , C'est qu'ils avaient pour eux leur foi, leur débonnaireté, leur acceptation du sacrifice. Ils priaient pour leurs bourreaux, ils mouraient en bénissant. Pouvoir incomparable, que le Seigneur envoie à ses témoins ! Allez, faites des ligues de Smalkalde, tirez Tépée, tirez le canon ; vous n'obtiendrez jamais ce que conquièrent ces chétifs, qui savent obéir, qui savent ré-r sister, qui savent souffrir, qui savent mourir.

On nous montre des. pays, l'Espagne et PltaUe, où la Réforme a été étranglée, faute -^ditron — de s'être dressée devant l'ennemi, les armes à la main !

Pour saisir les armes, avant tout il faut une armée; or, c'est par individus que se comptaient les réfor^r mes. Un facile triomphe offert aux adversaires, voilà ce .que la révolte aurait produit; écraser quelques insurgés, les flétrir après les avoir écrasés, voilà ce que l'ennemi aurait fait.

Soyons francs. La Réforme n'a pas péri en Espagne, n'a pas succombé en Italie parce qu'elle ne s'y était point révoltée ; la Réforme s'est évanouie parce qu'elle n'avait pas pénétré jusqu'au fond. Lorsque les oppresw seurs s'y prennent à temps, ils obtiennent de ces apparents triomphes ; Dieu le permet. Dieu toutefois tient les solutions suprêmes ; sous sa vivifiante haleine, bien des ossements revivent, qu'oie croyait morts, bien des soleils se rallument, qu'on croyait éteints. Regardez du côté de ces poussières, Messieurs,

elles s^émeuvent, on y pressent la résurrection; regardez du côté de ces ténèbres, elles s'atténuent, on sent venir le jour.

Au surplus, il ne serait pas bien malaisé de trouver d'autres contrées, où la Réforme armée a sombré. La Bohême protestante, qui donnait le signal de la guerre de Trente-Ans; une bonne partie des États a\itrichiens qui s'étaient rattachésà la profession de rÉvangile ont vu leurs Églises ravagées, leurs troupeaux anéantis, et la Réforme disparaître du sol ensanglanté par Ziska et par Wallenstein.

L'exemplq iBst éclatait.

Si nous en voulons un autre ; si nous nous deman* dons, que sais-je, pourquoi la Belgique a perdu cette profession de TÉvangile que la Hollande a conservée ? ce n'est pas Tesprit pacifique des provinces du Sud, ce n'est pas Tesprit guerrier des provinces du Nord qui résoudront le problème : on s'est également soulevé partout. L'explication très-naturelle nous viendra du fait très-simple qu'ailleurs déjà nous avons signalé : l'Evangile, dans les provinces du Sud, s'était arrêté aux surfaces ; dans les provinces du Nord, il avait pénétré.

Vous faut-il une preuve de plus? Regardez la France. Les guerres de religion, certes, n'y ont pas manqué ; elles n'y pnt pas conservé la Réforme. Elles l'ont, au contraire, compromise, souillée, abaissée ; le cœur se serre quand on compare, en France, la Réforme des soldats avec la Réforme des martyrs, et si la France garde encore quelques réformés, c'est grâce aux chrétiens qui ont souffert pour la Réforme, c'est en dépit des insurgés qui ont combattu.

dbyGoogk

Les véritables représentants de l'esprit guerrier allaient se montrer en Allemagne. On les avait entrevus lors de la guerre des paysans ; au moment de la ligue de Smalkalde ils reparaissent, plus terribles, et dans tout leur éclat.

L'anabaptisme, qui s'était timidement essayé avec les prophètes de Zwikau ; qui s'était, avec Mûnzer, réalisé d'une manière presque complète; arrivait (en 1535) à sa pleine maturité.

Rien ne pouvait empêcher l'explosion.

Voici vraiment, Messieurs, les hommes de la violence et de l'épée ! D'autant plus extrêmes qu'ils agissent au nom de l'Esprit.

Ces partisans effrénés de la force matérielle ont une prétention : celle d'appartenir au spiritualisme absolu.

Que ce nom d'anabaptistes ne vous fasse, du reste, aucune illusion. La doctrine des anabaptistes ne se

rattache en rien à la question du baptême des petits enfants. Leur doctrine, toujours la même depuis la guerre des paysans, se résume en deux traits : le rejet de la Bible, l'appel à l'inspiration : — Bible, Babel ! — s'écriaient-Ûs.

Ce mot dit toiit.

Loin d'appartenir à la Réforme, les anabaptistes se posent par là comme ses antagonistes déclarés *. Impossible, en effet, d'imaginer deux principes plus contraires. La Bible, voilà le principe de la Réforme. Le principe de Tanabaptisme, c'est la Révélation du dedans. Les prophètes et les prophétesses ont remplacé la Parole de Dieu. Règne actuel des saints, extermination des impies, destruction de tout ordre civil, établissement de Tordre théocratique, communisme sans merci, telles sont les conséquences de l'inspiration. Devant ce pouvoir démolisseur, tout devait disparaître : sociétés, lois, propriété, famille, morale même; car pourquoi la conscience resterait-elle debout, lorsque Dieu parle en l'homme et sanctifie ses passions ?

Plus de loi ! ce mot suprême de la révolte, les anabaptistes l'ont bruyamment proclamé.

Plus de loi I car l'autorité des Écritures est abolie, chacun désormais n'écoutera que l'Esprit.

Plus de loi! car les commandements divins ont disparu, l'homme spirituel n'accepte aucun joug.

Plus de charges ecclésiastiques I qu'en feraient les inspirés?

i. S'il fallait à toute force leur découvrir une généalogie, oh'la trouverait chez certaines sectes du moyen âge, pas ailleurs.

Plus de gouvernement civil 1 gouverne-t-on les inspirés ?

Plus de science, plus de livres, plus de docteurs ! qu'enseigneraient aux inspirés les docteurs^ la science et les livres?

La révolution politique et sociale eét au bout, chacun le sent ; le règne des saints ne signifie pas autre chose. L'anabaptisme j essentiellement révolutionnaire, par conséquent^despôte, armé du glaive^ ester* minera les dissidents*

Dieu parfois permet le triomphe momentané de certaines démences, afin qu'on connaisse l'arbre à son fruit;

L'anabaptisme du seizième siècle a quelque tempt^ régné dans Miinster, et ce temps a suffi pour le faire périr sous l'universelle réprobation.

Jean Matthis, boulanger de Harlem en Hollande, tout à coup s'annonça comme étant le grand prophète chargé d'établir le millénium. Il proclamait, cela va sans dire, la déchéance des Écritures, Tavénement des inspirations, l'égalité des saints, la destruction des Amalécites, et promettait toutes sortes de délices à ses adhérents.

Jean Backelshon, tailleur à Leyde, fameux sous le nom de Jean de Leyde, se joignit bientôt à Matthis.

La ville de Munster, en Westphalie j devint le théâtre de leurs exploits.

Ils y avaient trouvé de l'appui; un des prédicateurs les plus écoutés, Rothmann, s'était déclaré pour eux, et 'de nombreux prosélytes, séduits par l'attrait des révélations particulières, ne tardaient pa« à donner

dans les places et dans les rues, le spectacle de leurs extases, de leurs appels à la révolte, et de leurs cris forcenés *.

Le conseil de la ville hésita, se laissa renverser, et Matthis devint chef suprême. On pilla les églises, on confisqua les biens des bourgeois épouvantés et fugi^ tifs, on réalisa la théorie du partage, on se gorgea de plaisirs. Ce n'était pas la première fois que le plus abject matérialisme donnait la main au spiritualisme le plus outré.

Cependant TÉvêque, seigneur de la ville, assiégeait Miinster ; les protestants lui avaient sans hésiter prêté leur appui; Matthis venait de périr dans une sortie et Ton se croyait maître des insurgés, lorsque Jean de Leyde se présentant devant eux et les relevant par sa fermeté, leur déclara que l'Esprit l'appelait à rem^ placer Matthis. Le même Esprit l'appelait, quoique marié, à épouser la vèùve de Matthis; puis d'autres femmes, et d'autres encore, si bien qu'il en eut dixsept à la fois. Chacun s'empressa de suivre l'exemple du prophète inspiré : polygamie, communauté dea biens, tout cela marchait d'accord.

Les révélations ne s'arrêtèrent pas en si beau chemin. Par ordre du Saint-Esprit, toujours, Jean de Leyde prit le titre de roi. Il portait triple couronne, comme le pape, car il était roi spirituel : roi de la nouvelle Jérusalem. Il traversaitles rues escorté de ses femmes, suivi de ses pages, ayant à son côté Knipper DoUing,

1. Les femmes se distinguaient par leur» emportements; échevelées, elles parcouraient la ville; elles accoururent du dehors en si grande quantité, que leur nombre finit par être quadruple de celai des hommes.

ancien bourgmestre qu'il venait d'élever à la dignité de bourreau !

Et la place n'était pas une sinécure. Quelque bourgeois à l'esprit soucieux paraissait- il mécontent? vite, une révélation ordonnait d'exécuter le rebelle. Jean de Leyde faisait la besogne lui-même, en certaines occasions. Une des femmes du roi-prophète ayant osé manifester sa pitié pour le peuple qui mourait de faim tandis'que la débauche régnait au palais, Jean de Leyde lui trancha la tête, après quoi les reines et le pontife-roi se mirent à danser autour du corps décapité !

Ces ihfernales turpitudes ne pouvaient durer longtemps. Le souverain qu'entourait une cour s^lendide et qui ne marchait que précédé de la Bible et de l'épée, emblèmes de son double pouvoir; le communiste qui créait à profusion les maréchaux et les chambellans ; régalitaire à qui l'on ne parlait que prosterné sur les deux genoux ; Jean de Leyde touchait l'heure où il allait éprouver à son tour ce que peut la cruauté des hommes et l'abus du pouvoir.

Une trahison livra la ville aux ennemis. Jean de Leyde fut pris, enfermé dans une cage de fer, promené par toute l'Allemagne, puis ramené à Munster, où l'horrible supplice des tenailles ardentes le fit longtemps mourir. On réintégra son cadavre dans la cage de fer, on hissa celle-ci jusqu'au faîte de l'église Saint-Lambert, et peut-être que les ossements du prophète achèvent d'y blanchir aujourd'hui, secoués des tempêtes' et brûlés du soleil.

Le règne des anabaptistes, à Munster, ne fut pas seulement un scandale doublé d'atrocités ; il fît, en détournant la Réforme du principe qu'elle avait retrouvé, qu'elle avait servi, qui était le sien — principe de la liberté religieuse — il fit à la Réforme un mal durable et profond. Munster à peine rentrée dans l'ordre, on décréta l'ouverture du synode de Hombourg.

Or le synode de Hombourg, Messieurs, est un de ces souvenirs que les amis de la Réforme voudraient effacer , que les historiens de la Réforme essayent parfois d'omettre, et dont je vous parlerai, parce que j'aime la Réforme, parce que j'ai foi dans la vérité, parce qu'il vaut mieux, j'en garde la conviction, signaler nos fautes que célébrer ilos vertus.

On était en 1536. Les excès de l'anabaptisme laissaient l'esprit épouvanté. On s'en prenait à la liberté religieuse, qui n'en pouvait mais. Cela se conçoit;

dbyGoogk

les causes chrétiennes qui consentent à être défendues par la force perdent le droit de comprendre et de pratiquer la liberté.

Quand je parle de liberté religieuse, Messieurs, je n'entends pas réclamer la liberté des sectes qui , pareilles à l'anabaptisme du seizième siècle, font de la politique sous couleur de religion. Les lois ont le droit de sévir contre ceux qui attaquent les lois. A-t-on jamais réclamé la liberté religieuse pour les Turcs, alors qu'à grands coups de cimeterre ils propageaient le Korari? A-t-on jamais réclamé la liberté religieuse en faveur des Mormons^ alors qu'ils levaient des légions et qu'ils établissaient des législations nou- Telles?

L'anabâptiôittô, tûême désarmé, et quoiqu'on puisse regretter la rigueuf avec laquelle il a été traité en plusieurs cas ; Fànabaptisme ne marchait qu'escorté de ses doctrines subversives : le renversement des magistrats, k tyrannie des saints, l'égorgement des contradicteurs, le nivellement violent des conditions, k destruction totale de la famille et de la société.

Vis-à-vis des anabaptistes, la question de liberté religieuse n'exhtait même pas. Il s'agissait de ramener l'ordre politique par tous les moyens dont Tordre politique a le devoir d'user. Que la révolte rencontrât le châtiment, rien de mieux. Mais le synode de Hombourg, qui n'avait pas à s'occuper de politique, mêla partout la politique à la religion ; il posa le problème de liberté dans les termes les plus généraux, et lui donna la plus intolérante des solutions :

Est-il permis de punir ceux qui attaquent la vérité? — telle était k demande.

Oui I — telle fut la réponse des docteurs *.

On opina pour la confiscation des biens, pour l'exil, puis pour la mort, en cas d'impénitence et de retour opiniâtre de Fexilé dans son pays.

Les décrets du synode concernaient les anabaptistes et ne concernaient qu'eux ; mais la lettre et Pesprit portaient beaucoup plus loin.

Vous retrouvez ce même caractère dans la réponse de Luther au Landgrave de Hesse, qui s'inquiétait du despotisme des arrêts.

Luther commence par les anabaptistes, qu'il appelle avec raison des factieux ; puis, sans peut-être s'en apercevoir, il passe aux hérétiques et à l'hérésie, ce qui certes est fort différent : « On doit punir ceux qui nient les dogmes de la foi!... Le magistrat doit imposer silence à ceux dont la doctrine ne concorde pas avec les saints livres!'... Veillons à ce que nul prédicant, lors même qu'il vivrait en saint, ne vienne usurper la parole!... Chassez-le comme un apôtre de l'enfer ; et s'il ne s'enfuit pas, livrez-le au bourreau !»

C'est effrayant, Messieurs ! et c'est humiliant. C'est la réaction fatale, graduellement opérée chez Luther et ehei ses amis, d'abord par les excès des prophètes de Zwikau, puis par la guerre des paysans et ses horreurs, enfin par le hideux spectacle de l'anabaptisme triQoipbant à Miinster, J'expljque, j'excuse peu. tutber plus fidèle à l'Évangile aurait résisté. Il n'au-

1. a Qui transgresse les ordres des magistrats, qui prêche contrt les impôts» qi4 enseigne la commiinaaté des biens, qni usurpe le gaeerdoee, qui tient des assemblées illicites^ qui prêehe eontrê la foi, qu'il soit mis à mort l »

dbyGoogk

rait pas admis qu'un désordre religieux pût être réprimé par la force du bras séculier. Il n'aurait consenti ni à laisser ni à faire protéger la vérité par TÉtat. Il ne serait pas retourné aux formulaires de l'Église , aux interprétations de l'Église, à l'autorité de rÉglise en matière de foi ; ruinant en fait cette exclusive autorité de TÉcriture' qu'il avait, à Worms, invoquée avec tant d'éclat *.

Encore un coup, Messieurs, les Réformateurs sont des hommes, prenons-en notre parti. Mais la Bible, la Bible replantée par Luther au milieu de la chrétienté, la Bible est de Dieu. Jusqu'à la fin du monde, elle réformera. Luther a beau retourner vers les vieilles traditions et répudier la jeune liberté; nous, les enfants de la Bible, nous n'en sommes plus là. C'est que, grâce à Dieu, le principe de la Réforme est plus puissant que Luther.

Ne le sentez- vous pas, Messieurs, il y a quelque chose en nous qui repousse pour toujours et l'intolérance, et le gouvernement du spirituel par l'État, . et le recours aux armes , et l'autorité de l'Église, et l'étroitesse des formulaires, et toutes les doctrines contraires à la liberté! ce quelque chose, c'est la Bible, c'est la Bible qui s'est réveillée, et qui recom* mence à travailler.

Nous y reviendrons.

j. Il en est résalté que PÉcriture à nni par ne plas occuper, daAs la Réforme allemande, le rang qui lui était dû. Le centre des doctrines se- rencontre moins dans la Révélation écrite que dans une des doctrines révélées. Ce ne fut pas autour de la Bible, mais autour de la justification par la foi qu'on se réunit. Les autres vérités se subordonnèrent à celle-là. Ainsi se forma une nonvello scolastique, qu'âne nouvelle Réforme balayera.

Contraint par ma conscience de constater l'abaissement progressif de la Réforme au seizième siècle, j'ai voulu cependant vou? montrer du doigt, dès à présent, une autre Réforme, la Réforme du dix-neuvième siècle, qui se prépare à relever l'œuvre d'alors, en la complétant par l'œuvre d'aujourd'hui.

A Hombourg, les Réformateurs s'étaient violemment retournés vers les remèdes d'un autre âge. Leur éducation première, leur ancien catholicisme romain reprenant le dessus, ils avaient fait de l'ordre à tout prix.

Les justifier serait commode. On s'en est occupé souvent, trop souvent à mon gré. De quelque manière que l'on s'y prenne, il n'y a pas deux morales, et le sentiment qui nous dit que la conscience d'autrui ne peut être contrainte, doit rencontrer dans tous les temps l'assentiment de notre propre conscience, qui revendique ses propres droits. Elle le rencontrait au seizième siècle. Quand on prétend le seizième siècle incapable de comprendre l'idée de liberté religieuse, on le {ait trop niais, décidément ; et la preuve, c'est qu'au seizième siècle nombre de docteurs l'ont comprise > et que Luther en avait d'abord saisi la beauté.

Je sais tout ce que les luttes religieuses soulèvent de poussière ; je sais que l'âme humaine, préoccupée de vérité, oublie parfois la liberté ; je sais que la pensée de protéger la foi par la force est bien séduisante, surtout quand on a \? /orce pour soi ; je sais ce qu'on peut dire et ce qu'on dit sur le sacrifice momentané d'un principe qui reparaîtra plus tard, dans

des temps plus opportuns; je sais qu'au seizième siècle on ne s'est rencontré que sur un point : celui-là; je sais que les catholiques *et les protestants ne se sont donné la main qu'un jour : devant le bûcher de Servet ; mais ce que je sais mieux encore, c'est que les hommes qui venaient de rouvrir l'Évangile, devaient le lire plus couramment que ceux qui le tenaient fermé.

En présence des décrets de Hombourg ne nous écrions donc pas : C'est tout simple ! la Réforme n'a fait qu'obéir à l'esprit -général ! — - La Réforme était faite pour lui résister; son œuvre a été de lui résister.

Dieu l'avait chargée de remonter les courants, non àe se laisser emporter par eux *.

Page 1