‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 39 sur 50 · LA LIBERTÉ RELIGIEUSE AU XVI« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ RELIGIEUSE AU XVI« SIÈCLE

dividu ; et cependant c'est l'État qui va choisir .pour le peuple, et décider quelle religion il prendra!

En Allemagne, dans le nord de l'Europe, ce fut l'État qui abolit la messe. Il n*aurait pu le faire, disons-le hautement, si l'Évangile n'avait, avant tout, ruiné la messe dans les cœurs. Oui, les âmes étaient remuées, elles étaient souvent convaincues, néanmoins les princes ont fait en Allemagne ce que faisaient en Suisse les grands conseils ou les plm. Sous lel souverain il était défendu de croire au pape, sous tel autre il était défendu de ne pas y croire; le classement s'est opéré par nations, et non par individus.

L'Allemagne appartenait en grande partie à la Réforme. Les écrits de Luther allaient partout, la Bible pénétrait jusque dans les hameaux les plus reculés; à travers bien des hésitations^ bien des obscurités, souvent des persécutions sanglantes, l'Évangile avançait rapidement; un jour venait où la Réforme se révélait dans sa force, il fallait compter avec elle ; peut-être pouvait-on s'en servir; ce jour-là, un Gustave Vasa, un Albert de Brandebourg se rencontraient, qui faisaient de sa cause leur propre cause : les résistances étaient brisées, et le pays se trouvait protestant!

De véritables, de profondes conversions, disons-le, s'opéraient en masse ; le progrès marchait d'un tel pas que Ferdinand d'Autriche voyait ses sujets lui demander la Réforme, à lui, le frère de Charles-Quint! La Hongrie, la Bohème, la Pologne, la Livonie et la Couriande avaient leur puissant parti réformé. A Cologne, l'archevêque-électeur Hermann embrassait sérieusement l'Évangile malgré les menaces de ses chanoines et du pape. Hermann faisait lire, en pleine cathé-

dbyGoogk

3»0 LUTHER BT LA RÉFORME AU XVi« SIÈCLE

drale, le Uvre de la Réformation queMélanchthon venait de terminer. Pendant/cette lecture, qui dura huit jours^, Tarchevôque cherchait lui-même dans la Bible les passages cités. Le Livre fut condamné par les États du pays, l'archevêque fut déposé, et la Réforme étouffée.

Vous sentez, n'est-ce pas, les palpitations de ce mouvement prodigieux. Si les États décidaient, si les majorités l'emportaient, si le droit des minorités était méconnu, si la Réforme enfin, négligeant d'aller tout au bout de son œuvre, ne portait pas tous ses fruits, les âmes pourtant et les consciences saisissaient rÉvangile ; les victoires de l'Évangile étaient incontestables, elles étaient magnifiques, et depuis Notre- Seigneur Jésus-Christ, je ne sais pas d'époque où les anges qui sont dans les deux aient eu plus souvent à se réjouir de la converfeion des pécheurs.

dbyGoogk

Nous touchons, J[essieurs, à ces heures du soir où la lumière qui va nous quitter prend des teintes mélancoliques, se décolore, s'attriste et s*éteint, on le dirait, avant d'avoir disparu.

Luther, fatigué, souffrant, las de vivre ici-bas, aspire de toutes ses forces au ciel.

C'est un spectacle à la fois navrant et doux.

Que ces hommes, qui ont beaucoup accompli, ploient à la fin ; qu'ils éprouvent, au moment où les ombres descendent, un impérieux besoin de' repos, nul ne saurait s'en étonner. D'éclatants exemples, Chatam, Burke, tant d'autres, nous ont habitués à ces suprêmes lassitudes du combattant vieilli.

Mais ce qu'il y a de beau chez Luther, c'est, à côté des destructions de Tâge, Téternelle jeunesse de l'âme et l'immortelle vigueur de la foi. Ainsi le chrétien demeure, lorsque le penseur et le travailleur ont fléchi. Fait admirable dont chaque jour nous montre la

dbyGoogk

réalité. Chezrhomme de foi, tout s'use et tout s'évanouit de même que chez les autres hommes;- intelligence, mémoire, activité, force physique, ressort moral, tout s'en va, tout, excepté l'âme qui croit, le cœur qui aime, excepté la prière et la foi, excepté ce qui ne peut pas mourir.

Ceci ne ressemble en rien aux mornes découragements du sceptique. Si Luther se sent fatigué de la terre, il désire ardemment remonter vers le Christ, « ce qui lui est beaucoup meilleur. » Relisez la seconde épître à Timothée, vous y entendrez les mêmes soupirs, vous y trouverez la même tristesse, vous y verrez les mêmes souffrances du lutteur épuisé ; et les mêmes joies, le même espoir, la même couronne y resplendiront de leur pur éclat.

Quelque chose manquerait à la\ie de Luther, à ce drame arrangé par la main du Seigneur — passezmoi l'expression — si nous ne rencontrions, vers l'heure du crépuscule, cette période assombrie qui précède un glorieux départ.

Remontez le cours de cette existence, Messieurs ; quelle épopée ! D'abord les humbles années de l'enfance et le chant du pauvre étudiant qui mendie son pain; bien vite après, le cloître d'Erfurth et la tragique bataille éclatant au fond de ce cœur que brise le sentiment du péché, que va faire rayonner d'allégresse l'assurance du salut ; le voyage de Rome ensuite et ses révélations ; les indulgences et leurs scandales ; la résistance de ce moine intègre, qui proteste au nom delà parole de Dieu; son indomptable énergie en face de Cajetan ; son intrépidité lorsque arrive la bulle ; puis la grande journée de Worms et ce cri :

Je ne peux autrement! qui va par toute l'Europe réveiller les consciences ; puis la Wartbourg solitaire et cette Bible qui en jaillira; puis le choc contre Tesprit de désordre, personnifié tantôt par les nouveaux prophètes, tantôt par les paysans révoltés, tantôt par les anabaptistes et leur roi Jean; puis le mariage, le chaste et doux mariage, la bonne vie de famille, cette sainte réaction contre les fausses saintetés! Ne sentez-vous pas l'ampleur du poème, et que la Réforme, ainsi que le Réformateur, atteignent leur zénith ! Un instant ils y demeurent comme immobiles et radieux. La Réforme proteste à Spire; soutenue du bras puissant de Luther, elle résiste à Augsbourg et proclame sa foi. C'est le dernier éclat. Les compromis de Charles-Quint viennent Tobscurcir; devant l'œuvre politique l'œuvre de l'esprit se retire ; Luther s'efface devant les princes protecteurs. Au milieu du tumulte des ligues, des colloques, des conciles qui vont s'ouvrir et des habiletés qui se multiplient, le vieux serviteur de Dieu, reployé sur soi-même, pleurant l'idéal qu'il rêvait, demande à son maître de le reprendre. Et son maître le reprend à l'heure propice, à l'heure où se réunit le concile de Trente, oh la guerre de religion va se déchaîner. Luther s'endort, les regards arrêtés sur le ciel. Son dernier : oui! mot puissant et simple, confirme l'Évangile qu'il a confessé sans faiblir- La vie de Luther ! connaisse^vous, Messieurs, des fictions à la hauteur de cette réalité î Le déclin a sa grandeur, croyez-le bien ;>je m'en approche avec respect;on y pressent bien plus l'arrivée que le départ î

Mais Luther était las : « Je suis fatigué de vivre! » écrivait-il, « j'ai achevé ma route, me voilà rassasié de vie, je ne sais rien in iota vita à quoi je prenne plaisir! Que Notre-Seigneur arrive vite et m'emmène ! » Alors vient ce retour sur l'existence passée, si mélancolique, si humble et si désenchanté : « Pauvres que nous sommes ! nous ne gagnons notre pain que par nos péchés. Jusqu'à sept ans, nous ne faisons rien que manger, boire, jouer et dormir. De là jusqu'à vingt et un ans, nous allons aux écoles trois ou quatre heures par jour; nous suivons nos caprices, nous courons, nous allons boire. C'est alors seulement que nous commençons à travailler. Vers la cinquantaine, nous avons fini, nous redevenons enfants. Ajoutez que nous dormons la moitié de notre vie. Fi de nous I Sur notre vie, nous ne donnons pas même la dîme à Dieu, et nous croirions, avec nos bonnes œuvres, mériter le del! Qu'ai-je fait, moi? J'ai babillé pendant deux heures, mangé pendant trois, resté oisif pendant quatre. Ah ! Domine^ ne intres in jtidicium cum serve tuoi t>

Or on sait si Luther commença tard à travailler, et s'il finit tôt!

Après, la note grave reprend. C*est toujours la nostalgie du ciel : « Pour moi, 5® soupire après l'heure de grâce, pour passer à Dieu. Je suis rassasié, fatigué, inutile 1 » — Il avoue, dans la même épître, qu*aceablé de lettres et de livres à écrire ainsi que d'affaires de toutes espèces, rassemblant ses dernières forces pour continuer les cours de théologie, il ne peut trouver un instant de répit. — « Je ne suis plus rien. Priei pour moi sérieusement, je vous en conjure, afin

yGoogk

que 16 Seigneur retire mon &me dans la paix. » « Att^ Ralt, Ungestalt — s'écrie*t-il ailleurs.— Que mon âme fatiguée monte maintenant vers le Seigneur ! »

« Je suis rassasié du monde, et le monde Test de moi. Nous iserons donc faciles à séparer, comme un hôte qui quitte son auberge! » --* « Ses pensées, dit Mathésius, étaient constamment tournées vers la mort et la vie future ; » il avait écrit ces paroles sur son psautier : « Le monde t'a-t-il donc si bien traité, que tu aies tant de peine à lui dire adieu! Seigneur, laisse-moi m'endormir en paix, et sortit d^ici en ta jt)ie, s'écriait le vieux Siméon. Misérable que j6 suis, disait saint Paul, qui me délivrera de ce corps de péché et de mort ? — Oh ! romps les liens ! ou, comme l'explique le pieux Philippe : cher Père, détèle^^moi ! Ceci est un signe certain qu'on a reçu la Parole de vie, si Ton désire de mourir, et qu'on ne voie que gain dans la mort. Car quiconque ayant reçu par la Parole le Seigneur et le Dispensateur de la vie garde cette Parole, ne verra ni ne souffrira la mort éternellement. — Je sais que je ne suis rien ; adieu en Christ! et priez pour moi que je déloge bientôt de ce corps de mort et de cette chair de péché. » Puis à rÉlectrice qui lui avait demandé de ses nouvelles, Luther répondait en son poétique langage : t La cruche a été souvent à l'eau ; elle se brisera tout à coup. J'ai assez vécu ! » Quel embrasement dans son attente de la venue

du Christ : « Vienne le Seigneur! Bon Dieu, viens

avec le jugement dernier !» — Et comme il tenait en main un chapelet d'agates blanches : — « Dieu,

veuille que ce jour vienne bientôt. Je mangerais aujourd'hui ce chapelet, pour que ce fût demain ! » Alors, il tourne le regard de la foi sur son œuvre et s'écrie : « Je crois que nous sommes cette trompette suprême, qui prépare et devance la venue du Christ. Ainsi, quelque faibles que nous nous sentions, quelque petit son que nous fassions entendre devant le monde, nous sonnons fort dans l'assemblée des anges du ciel, qui reprendront après nous et se chargeront d'achever. »

Luther était souffrant. Son corps usé par les austérités de la jeunesse, par les rudes batailles de l'âge mûr, par les travaux accablants de toute la ,vie, lui rappelait constamment cette destruction delà « maison terrestre » dont parle Vapôtre Paul. Et Luther suppliait avec une ferveur plus intense son Rédempteur de venir. Il sentait vieillir ses facultés : « Ma tête, ' écrivait-il, ressemble à une lame dont l'acier est enlevé, qui ne contient que du fer ; le fer ne coupe plus. »

La mort de Lennichen l'avait atteint au cœur. A dater du départ de son enfant, nous l'avons dit, Luther ne trouve que rarement un pâle sourire.

D'autres douleurs l'assiégeaient. La persécution sévissait partout. On brûlait, on tenaillait les hérétiques, c'est-à-dire les réformés. L'édit de Charles- Quint relatif aux Pays-Bas — pour ne citer que celui-là -— condamnait les relaps au bûcher^ les autres à Vépée, et les femmes à la fosse : on les enterrait vivantes, tout simplement! Luther ne pouvait pas voir mourir ceux-là qu'un cri ne se formât dans sa poitrine : Ils ne seraient pas morts sans moi ! Voilà ce

dbyGoogk

qu'il se disait. — Les apôtres, il le savait bien, avaient accepté la même responsabilité. Jésus, a ce prince de la paix, » avait apporté l'épée ici-bas. « Tous ceux qui le servent souffriront persécution *. » Gela est écrit; cependant le cœur se déchire au contact répété d'impressions pareilles.

L'âme s'use aussi lorsque vient le temps où les ardents champions de la vérité commencent à se détourner d'elle, où ils désertent son camp, où ils maudissent les remueurs de questions ! Les amis sont alors plus lourds à porter que les ennemis, et plus d'un témoin a redit le mot de Moïse : Ce peuple est trop pesant pour moi ! — Luther le sentait. « Quand je commençai à écrire contre les indulgences — s'écriet-il quelque part, — je fus pendant trois ans tout seul; personne ne me tendait la main. A présent, ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frères. Mais qui peut résister à tous? Ce sont des jeunes gens tout frais, qui n'ont rien fait jusqu'ici ; moi, je suis vieux maintenant, et j'ai eu de grandes peines, de grands travaux ! »

La "Réforme baissait, la politique envahissait la religion, l'ascendant des princes croissait; ils essayèrent même de soumettre à une sorte de censure les écrits de Luther. Le vieillard n'avait pas attendu cet acte inouï pour déplorer la déchéance de son œuvre. Mais de quel air, mais avec quelle verve il relève la prétention des souverains protecteurs : « Si mes ouvrages — dit-il — étaient envoyés à la cour

Page 1