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Hormis celle de Charles I«r

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390 LUTHER ET LA RÉFOiiME AU XYI» SIÈCLE

procèdent-ils de Genève ou de Rome? les pays protestants seraient-ils les pays anarchiques?

Messieurs, je pose la question. Je crois que vous y avez répondu.

Au surplus regardez FAmérique ; trouvez-moi un autre peuple qui, saisi par cet épouvantable problème de l'esclavage, en plein régime de discussion, traversant une guerre intérieure terrible, acharnée, soit sorti de cet enfer sans que des violences aient souillé la bonne cause, sans anarchie, sans honte, sans compromettre la liberté !

Voilà ce que produit la Réforme; voilà les fruits de la Parole de Dieu.

Vous vous souvenez des ténèbres du moyen âge, de ces profondeurs d'obscurité, amassées par un clergé dominateur de Thumanité, qui croupissait dans les bas-fonds!

Ne rejetons pas la faute sur les barbares. Si l'Écriture et l'Église avaient alors resplendi, si le principe païen ne les avait point supprimées, l'invasion des barbares n'aurait rien détruit, la lumière eût été la plus forte. Les conquérants finissent toujours par être les conquis, lorsque les conquis valent mieux que les conquérants.

Que valait, au quatorzième siècle, l'Occident chrétien ? tout juste ce que valait le pouvoir absolu qui gouvernait tout, maître des princes, maître des peuples, maître des âmes, seul souverain et seul instituteur I >

11 y^a eu, qui en doute? des écoles au moyen âge. Mais ces écoles, ouvertes par les églises et par les

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couvents, ne formaient guère que des clercs. Si elles instruisaient quelques rares enfants destinés aux carrières lettrées, ceux-ci mendiaient leur pain, comme nous Tavons vu faire à Luther. L'école du peuple n'existait pas.

Or fonder l'école, établir l'école du peuple, a été l'œuvre favorite et de la Réforme et des Réformateurs. Tous y ont travaillé. Tous les centres réformés sont des centres éducateurs. Une fois le temple édifié, bâtir l'école est le premier soin; les pays protestants ne se passent ni de savoir lire, ni de savoir écrire; prenez le dernier gamin du hameau le plus déshérité, il vous fera proprement ses quatre règles, et de la géographie, et de l'histoire, et parfois du dessin linéaire, et dévorera tous les livres que vous lui donnerez.

Je rappelle ingénument ces détails. Messieurs, pensant faire l'éloge de la Réformation. Peut-être que je la discrédite aux yeux de bien des gens. Que voulezvous? je suis de ceux qui toujours ont cru que l'Évangile aimait le soleil.

Certes il existe des écoles redoutables ; telle école pratique un mauvais enseignement. La conclusion à tirer n'est pas de ne plus avoir d'enseignement, c'est de l'avoir bon *.

En définitive et quoi qu'on en puisse penser, grâce à la Réforme, l'Europe sait lire ! l'Europe protestante, entendons-nous.

1. Former des instituteurs dévoués et chrétiens sera toujours le premier de nos devoirs. .Nous ne Taccomplirons pleinement que lorsque l'Église aura reparu. L'Église et l'école sont les deux formes de l'enseignement chrétien.

LE MOUVEMENT liNTELLECTUEL 393

Fait énorme.

Ce mot: Lisez! prononcé par le seizième siècle, c'est toute une révolution.

Luther Ta dit : « Les écoles gouvernentle monde ! » Et Luther ajoutait qu'après Toffice du pasteur, aucun n'était plus beau que l'office du régent, — Je le crois bien ! L'école dirigée sous l'œil de Dieu, l'école nourrie de la Parole de Dieu, l'école réchauffée par l'amour de Jésus est chose sainte : l'instituteur a charge d'âmes, tout comme le pasteur.

M'arréterai-je à prouver plus longtemps que la Réforme tient l'école par la main? Un mot exprime tout. Le protestantisme a besoin que ses fidèles sachent lire ; la Bible exige des liseurs. Impossible désormais de mettre la lumière sous le boisseau. Vérité, lumière, Bible, école, nous voici loin des doctrines qui, pour première condition de la foi, exigent que l'homme ferme les yeux/

Maintenons-le, notre noble drapeau! Prenons la place qui doit être la nôtre, a l'avant-garde de la civilisation. Et souvenons-nous que si les pays franchement protestants sont les pays libres, c'est peut-être, Messieurs, parce qu'ils sont les pays où le peuple lit.

Passe pour l'instruction I Mais la Réforme, rigide, austère, prosaïque, anguleuse et mesquine, est l'ennemie de la poésie, de la littérature et des arts !

Messieurs, je ne réfuterai pas un non-sens par une exagération. Je ne referai pas le Génie du christianisme au profit des protestants. Certains développements de certains arts, d'ailleurs, semblent se rattacher aux

erreurs religieuses, plutôt que se faire Tapanage de la vérité.

Si le beau est an des aspects du bon et du vrai, si Kant a bien fait de le soutenir ; si l'Évangile, ici comme partout, nous donne les plus jaillissantes sources du progrès ; si mil n'est en droit de mépriser la preuve esthétique et de la récuser, il faut s'entendre cependant, et prendre cette preuve pour ce qu'elle vaut.

Lui donner trop d'importance, ce serait la mettre contre nous.

Les idolâtres de l'Egypte, les païens de l'ancienne Grèce, les Hindous et les bouddhistes d'Orient pourraient certes adresser une belle réponse à Chateaubriand. Us pourraient lui opposer un brillant Génie du paganisme. Leurs cérémonies, plus éclatantes cent fois que celles du catholicisme romain ; leur culte, plus impressif; leurs mystères, plus redoutables; leurs sanctuaires, plus grandioses et plus imposants — pensez à Karnak, àThèbes, aux temples de Nubie, taillés dans le vif de la montagne — leurs couvents, plus nombreux ; leurs ascètes, endurant plus de souffrances volontaires; les théories qui déroulaient leurs anneaux le long des rivages du Péloponèse, tout cela n'aurait-il pas jeté quelque ombre sur les cloîtres, les cathédrales, les cloches et les clercs ?

Que ces jeux d'esprit aient un moment servi le christianisme, il se trouve des gens pour l'affirmer. Quant à moi, j'en doute, et très-fort. En tous cas, n'allons pas les renouveler ; ils nous réussiraient mal. Trop de vérités appuient TÉvangile pour qu'on l'étaye sur des erreurs. Je déteste les mauvaises preuves : elles discréditent les bonnes.

La Grèce antique, il y faut revenir, nous présente un développement de Tart auquel nous, chrétiens, nous n'avons rien à comparer. Cette beauté plastique, dépourvue d'expression mais parfaite, cette simplicité géniale dans la reproduction du corps humain, nos sculpteurs Font-ils jamais atteinte? Ont-ils refait une Vénus de Milo? Nos architectes ont-ils inventé un Parthénon?

Or, si le catholicisme rom^ân demeure vaincu dans cette rencontre avec l'art antique, je ne fais nulle difficulté de reconnaître que nous pouvons Tétre à notre tour par le catholicisme romain, sur certains points spéciaux. Notre culte, pas plus que celui des apôtres, ne créera les cathédrales du treizième siècle ou n'inspirera les peintures du siècle de Léon X.

Ces réserves exprimées, je n'oublie pas, croyez- le bien, que l'âme humaine est une, et que Dieu, qui nous appelle à tous les progrès, établit entre eux une magnifique solidarité. Il faut donc qu'il y ait un art protestant, une poésie protestante, disons mieux, un art, une poésie évangéliques, et que la supériorité morale de l'Évangile éclate là comme ailleurs.

Cela doit être. Messieurs, cela est.

Là Réforme, en ramenant l'homme à Dieu, en plaçant l'homme dans la vérité, en rendant à l'homme la grande morale, en réveillant l'esprit de l'homme, en le purifiant, en le portant aux suprêmes régions de l'idéal, a par cela même rencontré une expression nouvelle et plus émue delà poésie et de Tart. Cet immense ébranlement religieux, d'où procède le mouvement tout entier des temps modernes, a fécondé riuagiaatîon, ce beau don de Dieu, qu'il nous siérait

mal de rabaisser. L'émancipation démocratique des intelligences s'est opérée; au lieu du latin, voici les langues populaires ; au lieu des écoles pour les prêtres, voici les écoles pour tous. L'âme ravie assiste, dans l'univers des idées, à des découverte^ qui dépassent en grandeur celles des Vasco de Gama et des Colomb. Tout un monde inconnu ivéritéssur Thomme, vérités sur Dieu, émergeant de la nuit, apparaît au grand jour!

Ah ! soyez tranquilles, il y aura, pour correspondre a de telles conquêtes, des accents encore ignorés et dans la poésie et dans l'art.

Nous, Welches, nous restons secs et froids, cela nous arrive trop souvent; mais Luther, mais le pays de Luther, mais l'Allemagne ! comme elle sait peindre et comme elle sait chanter I

L'art dans la Réforme, c'est en grande partie l'art allemand.

Voyez à quelles prodigieuses hauteurs s'élève la musique — l'art protestant par excellence — au sein de cette vaste Allemagne dont toutes les voix s'unissent en d'instinctives harmonies, depuis la moindre chaumière jusqu'aux centres musicaux les plus* renommés. Et notez-le bien : l'Allemagne entière a subi rinfluence de la Réforme ; si, dans le domaine des dogmes, quelques contrées germaniques sont parvenues à réagir contre Luther; dans le domfaine de la pensée et de l'imagination, l'empreinte du grand Allemand est restée, frappée au coin d'acier. Les symphonies de Vienne n'y ont pas plus échappé que les toiles de Munich. Il y a une musique allemande, et cette musique allemande part de Luther. Elle ne

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vient pas seulement de lui parce qu'il est musicien, parce qu'il ressent pour la musique cette passion que vous savez ; elle en procède parce que Luther est Réformateur et qu'il a ramené la musique au pur Évangile. Entre l'Évangile et la musique, le lien est étroit. La musique habite les cieux ; elle habitera la terra nouvelle. Elle accompagne de ses accents douloureux l'humanité tout au travers des âges, elle en raconte les détresses en déchirantes mélodies ; elle dira les victoires de Jésus, elle éclatera d'un bout à. l'autre de l'univers en hymnes triomphants. Les siècles ténébreux pleuraient, ils avaient des sanglots, ils n'avaient pas de cantiques ; le moyen âge ne chantait point. La Renaissance essayait sa voix, comme font en avril les oiseaux émigrants qui reviennent dans nos bosquets encore défeuillés. Il y avait en Allemagne quelques associations de maîtres chanteurs. Mais l'élan 'décisif date des deux Réformateurs, des deux musiciens allemands : Zwingle et Luther.

Depuis ceux-là, le peuple a chanté.

La musique serait-elle pour nous, protestants, la seule forme de l'art? Avons-nous proscrit la peinture ? Je vois à Wittemberg, dans l'intimité de Luther, deux hommes qui protestent contre une telle exclu- • sion. Durer et Kranach, partisans décidés l'un et l'au tre de la Réforme, brisent avec la tradition, et, saisissant la Bible tout comme Luther l'avait saisie, en font revivre les scènes, auxquelles ils restituent un ncisif caractère de simplicité, de sobriété, de sérieux chrétien.

L'art païen n'est pas tout. Dieu merci. L'art païen

n'a pas proféré le dernier mot» A côté^ bien au-dessus de la forme parfaite^ je vois quelque chose qui s'appelle la pensée; et oe quelque chose, un immense progrès, la Réforme nous Ta donné. Ne vous est-il point arrivé, devant les saintes familles des musées d'Italie^ d'éprouver d'incommensurables ennuis? Pureté, coloris, perfection, tout y est; seulement oii bâille» Pourquoi? je vais vous le dire : il n'y a point d'àme» L'idée, l'émotion, l'humanité — ce mot résume tout -^ manquent absolument. Passez de Florence à Munich, regarde* ces grandes toiles de Kaulbach où la pensée déborde; regarde» ces Schnorrj ce Déluge, page de la Genèse, le plus impressîf commentaire du texte que j'aie jamais rencontré î Venez h Paris, contemplez les Ary Scheffer : son roi de Thulé à la joue flétrie, aux mains tremblantes, avec cette lafme^ lentement amassée^ qui remue notre cœur jusqu'au fond ! sa Monique, assise devant la fenêtre d'Ostie, près du fils de sa dUection, tous deux les regards enfoncés au plus éthéré des cieux, des qieux de la promesse, de la radieuse éternité! voyez sa Frùttcêsca^ si touchante, blottie au sein de l'homme qu'elle a tant aimé; Voyez ce mouvement sublime de Paolo, ce bras protecteur qui semble s'interposer entre l'infortunée et le châtiment 1 Arrêtez^vous devant les Robet-t ; devant ses Moissonneurs, mélancoliques et pensifs au milieu des splendeurs du jour; devant les Pécheurs, plus tristes encore, eii face de l'immensité des mers ! Un abîme est franchi, c'est une autre peinture; celle du pœur, celle de l'expression, celle qu'a touchée de son ailé Tange qui portait l'Évangile ouvert et

lumineux, à travers Tobscurité des siècles- asservis.

Je suis hérétique, je suis de mon temps, que voulei-vous? Sans refuser mon admiration à Tart païen, mè* sympathies appartiennent à l'art qui pleure, qui prie, qui a retrouvé Dieu, qui a retrouvé l'homme; à Fart qui nous parle un langage que nous entendons.

Les artistes légendaires, prosternés devant les madonet qu'ils peignaient à genoux, obéissaient à une inspiration plus haute que celle de la beauté parfaite et de l'impassible sérénité. Fra Angelico me touche ; Ary Scheffer me remue bien plus. L'Évangile, dans sa vérité nue, dans sa palpitante humanité, a des secrets d'émotion que la fable, même christianisée, ne posséda jamais.

Et tout comme le christianisme et la foi nous ont donné des artistes selon notre cœur, ils nous ont donné des poètes. Portée par nos tendresses chrétiennes, sous l'austère impulsion de nos combats, de nos allégresseset de nos douleurs, la grande poésie a pris sort essor. C'est d'abord le Gantique ; il fallait des cantiques pour fortifier les martyrs d'Anvers, pour relever les faibles, pour pleurer avec ceux qui pleuraient ; il en fallait, dans ce temps plein de détresses, pour raconter les splendeurs de l'avenir. Le Cantique de Luther, c'est une ère nouvelle. La poésie monte et monte encore, 'semblable à cet oiseau dont parlait Hans Sachs — songeant au Réformateur — à cet oiseau qui joyeux, battant des ailes, chante à pleine gorge le soleil naissant, et va se perdre dans les cieux *.

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