‹ Luther et la réforme au XVIe siècleChapitre 47 sur 50 · Lui aussi, Hans Sachs, savait ce que c'est que de monter · texte numérisé non relu

Lui aussi, Hans Sachs, savait ce que c'est que de monter

Messieurs, nous avons nos poëtes. Sans parler de Shakspeare, de Goethe, de Schiller, qui ont respiré, à pleine poitrine, les fécondantes haleines de la Réformation, nous avons nos poëtes ! L'Évangile a ses poëtes épiques, il a ses Klopsiock et ses Milton ; TÉvangile a ses poëtes désespérés, Byron en est un, quoi qu'il en dise; sans l'Évangile, Byron ignorait son âme, il ne traversait ni les combats suprêmes ni les suprêmes douleurs. La Bible a ses chanteurs agrestes ; écoutez, de l'autre côté du détroit, ces doux accents qu'émeut la brise du soir, vibrations de l'œuvre divine, comme si une création nouvelle dans les régions de l'âme émanait de la terrestre création révélée par la Parole de Dieu. Notre Bible a ses poëtes humains, ses Longfellow, ses Tennisson, pour raconter les mystères du cœur, pour nous dire les histoires naïves des pauvres bonheurs qui n'ont duré qu'un jour. Notre ciel est étoile, notre Évangile a ses harpes d'or !

Redescendons, Messieurs. Les lettres, dont il nous reste à constater le mouvement, ne sont pas sans grandeur.

Avec la Renaissance, nous retournons au latin et au grec. La Renaissance n'a rien créé. La Réforme a prouvé sa vigueur littéraire en créant les langues modernes ; le fait a sa valeur, qu'en pensez-vous?

Par ses versions de l'Écriture, par ses prédications populaires, par ses écoles, par son génie tout entier, la Réforme a poussé l'intelligence du côté où il fait

d'abord poëte de taverne, à la rencontre de TÉvangile son àma s'était épurée. Il a composé de nombreux cantiques et transcrit

la Bible en vers.

jour. Le créateur de la prose allemande se nomme Luther. Le créateur de la prose française s'appelle Calvin.

Il y a plus; l'affranchissement des âmes pouvait seul produire des historiens. L'histoire digne de ce nom veut des consciences libres, des esprits en possession d'eux-mêmes ; il en faut de tels pour jeter un ferme coup d'oeil sur les annales du genre humain.

Et quel foyer que la Bible ! nous le devinerions, quand nous ne le saurions pas. Là, autour d'elle, se forgent incessamment des armes; le marteau bat l'enclume ; nuit et jour l'étincelle jaillit. Tout ce qui sort de là porte un sceau dont l'étrange empreinte confond et scandalise les vieux lettrés : c'est le sceau populaire, le sceau de la Réformation. Plus rien de pédant; les écrits sont courts, accessibles à tous. La Réforme a inventé le traité, le pamphlet, ces tirailleurs de la grande armée. Messieurs, c'est un événement. Les petits livres, ici- bas, ont plus agi que les gros.

Et n'oublions pas les imprimeurs : cette noble dynastie des Estienne, chrétiens et savants; n'oublions pas ces braves ouvriers, qui travaillaient avec prière; n'oublions pas ces trente imprimeries, qui poursuivaient à Genève leur œuvre colossale, projetant partout la pensée avec la foi!

Le mouvement s'est-il arrêté ? Regardez aux pays de la Bible, ils vous répondront.

Si vous voulez une littérature honnête, incisive,, sincère, originale parce qu'elle plonge au fond du cœur et qu'elle possède la vérité ; si vous voulez des

études sérieuses, telles que les prescrit la consciônce; si vous voulez un prodigieux mouvement de revues et de journaux ; si vous voulez un monde intellectuel ouvert au peuple; l'Angleterre, la Suiase, l'Allemagne, l'Amérique vous montreront cela.

Le LIVRE a créé les livres. Ceci dit tout.

Reste la philosophie.

La philosophie s'est-elle soustraite à la Réformation? Avons-nous deux âmes? Faut-il distinguer, dans le même homme, entre le philosophe et le croyant? Je ne le pense pas.

Chez les Réformateurs, la philosophie est trèssimple — sans en être moins philosophique, tenez-le pour certain. — Elle consiste à reconnaître que rien n'est démontré comme la Bible et que rien, par con séquent, n'est certain comme les doctrines proclamées par la Parole de Dieu.

Qu'on puisse aller au delà, que la philosophie proprement dite trouve sa place chez un chrétien', personne ne le niera. Gardons-nous seulement d'ac* cueillir le système ai faux et si répandu, d'après lequel la foi qui accepte serait une faculté spéciale, parfaitement étrangère à Tintelligence qui n'accepte paSy de telle sorte que nous croirions les yeux fermés, pour douter les yeux ouverts.

Là est le péril. Là se brise très-heureusement cette généalogie qu'on a voulu établir entre Luther et Descartes. Le procédé de Descartes n'est plus du tout celui de Luther. Si l'un et l'autre esprit font table rase des traditions scolastiques; l'un, qui conserve et restaure l'autorité par excellence, soumet à l'Écriture

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LE MOUVEMENT INTELLfiCTUfiL 403

toutes les répugnanoBs de ta raison, tandis que l'autre, abolissant toute autorité, montant sur le tribunal, y trône et y juge, en arbitre unique et souverain.

Luther et Desoartes conservent cependant un point commun. Ils en appellent tous deux à la conscience, aux convictions de l'individu ; voilà leur parenté. Elle mérite qu'on la signale.

Sans la forte secousse imprimée par Luther, Descartes aurait-il senti se déraciner en lui les vieilles traditions philosophiques? Sans la Réformation, Descartes aurait-il opéré sa réforme? Sans le souffle de spirituahsme projeté sur le monde par Luther, Descartes aurait-il accueilli les notions vraies sur l'âme et sur Dieu ? on en peut douter. Il est des influences générales auxquelles ne sauraient échapper même les plus puissants esprits.

Constatons avec soin et ce trait d'union, conséquence imprévue de la Réforme, et l'opposition absolue qui sépare Descartes ^e Luther : la raison, suprême arbitre; la raison, courbée devant l'autorité suprême de la Parole de Dieu.

Le contraste demandait à être souligné. Les ennemis de la Réforme se plaisent trop souvent à montrer en elle les premiers essais d'un mouvement de négation, qui commence par rejeter l'autorité de TÉglise au seizième siècle, pour répudier toute autorité au dix-septième, et proclamer au dix-huitième les plus effroyables maximes d'incrédulité !

La Réforme n'a pas été une négation. La Réforme a puissamment affirmé. Si, dans le caractère individualiste et spiritualiste des cartésiens, l'impulsion de la Réforme se fait reconnaître et sentir ; elle con-

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tredit nettement le procédé cartésien; elle ne cesse pas de soutenir, contre Descartes et contre ses partisans, que la plus philosophique des philosophîes c'est de reconnaître comme absolue l'autorité de la Parole de Dieu,

Messieurs, je vais avancer un paradoxe qui est une vérité.

L'influence de la Réforme s'est exercée au profit du catholicisme romain !

Cela vous étonne ? Nul plus que Rome n'a profité, je répète le mot, de l'œuvre de Luther. Cette œuvre, qui ôte à Rome un tiers de l'Europe, lui conserve les deux autres tiers. Supprimez la Réforme, supprimez cet impétueux réveil, la Renaissance prenait tout.

En France, déjà les classes éclairées se détachaient ; le doute filtrait plus bas. A l'exception de la magistrature, qui semble garder quelques vestiges de ferveur dévote ; à l'exception du peuple ligueur, qu'un mot des prêtres suffit à soulever ; la nation entière se met à rire avec Érasme des moines et des clercs.

Ailleurs, en Italie, les prêtres riront aussi, et le chef des prêtres, le pape, rira plus fort qu'eux.

C'est alors que, grâce au Seigneur, l'Évangile sur-

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git. On cesse de rire; le combat devient sérieux. Rome s'aperçoit du péril. Par trois actes importants, Pome rétablit son pouvoir : elle accomplit une espèce de réforme intérieure, elle formule sa doctrine à Trente et rassemble ses bataillons, elle approuve Tordre inventé par Loyola.

Un mot sur chacun de ces faits.

La réforme intérieure ne fut pas telle que l'auraient exigée les compromis de Charles-Quint; elle ne répondit guère aux projets honnêtes d'Adrien VIL On avait reculé bien vite devant l'austérité de ces plans. Mais tout en se réduisant, tout en s'amoindrissant, la ré-, forme intérieure s'était appropriée assez denouveautés pour faire bonne figure en présence de l'ennemi.

Par voie d'antagonisme, par voie d'imitation directe, Rome avait emprunté beaucoup ^ l'œuvre de Luther.

On serait étonné si Ton comptait tout ce qu'elle lui a pria : la Bible, traduite, lisible, même lue, par le clergé; les études fortifiées; des écoles et des catéchismes organisés; Ja prédication établie ! C'est quelque chose, ce n'est pas tout, Rome va plus loin, elle opère un changement dans sa doctrine et dans ses mœurs. Comme il y a là une question de vie ou de mort, tous les instincts de conservation se coali^ sent pour amener ce double progrès. On voit alors des cardinaux à peu près évangéliques — Sadolet — s'efforcer d'intioduire dans la doctrine romaine le dogme même de la justification par la foi. A Trente, il y eut un élan dans ce sens ; si Ton échoua — ce qui d'avance était certain — on parvint cependant à faire

reculer de plusieurs pas les plus grossières formules du salut, celles qui le rattachaient aux actes extérieurs.

Quant aux mœurs des couvents et des prêtres, il suffit de comparer Tétat actuel à la dissolution que nous dépeignent les écrivains du moyen âge, pour comprendre que l'Église romaine a rencontré son Réformateur, et que ce Réformateur s'appelle Luther.

Aujourd'hui, nous voyons le même phénomène sa manifester. Partout où le contact et la rivalité des protestants demandent un maintien austère, l'Église de Rome y veille avec soin, quitte à se négliger ailleurs. Certaines provinces d'Italie ou d'Espagne, certains États de l'Amérique du Sud conservent et pratiquent les traditions du moyen âge; mais en France, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, on n'a garde, vous pouvez m'en croire, de prêter le flanc.

L'Église de Rome ainsi réformée trouve au dix* septième siècle une sorte d'âge d'or. Sous le sceptre de Bossuet, le gallicanisme atteint en France ces extrêmes limites du spiritualisme chrétien par delà lesquelles 11 n'y a plus que la rupture avec Rome et l'alliance avec la Réformation. Si la naïveté fait défaut à ce système, trop habilement arrangé par l'évêque de Meaux, les Jansénistes sont là pour manifester des tendances plus sincères, pour s'emparer de la grâce, sans hésiter ni fléchir. Chrétiens étranges, respectables, inconsé(}uents ; forçant certaines vérités pour se dispenser d'en admettre de plus décisives^ et dépassant les Réformateurs, pour conserver le droit de dire qu'ils n'avaient rien de commun avec eux.

La rénovation intérieure demandait à s'affirmer par

un acte solennel ; le concile de Trente vint répondre à ce besoin.

S'imaginer que le concile de Trente a consolidé les abus, c'est se tromper du tout au tout. Le concile a réformé, pour autant qu'il a pu. Si le résultat du vote de Trente nous paraît monstrueux, c'est que même arrangé, même adouci, le romanisme^ dès qu'il se formule, devient effrayant.

Avoir formulé le romanisme, c'est le grand tort du concile. Tort involontaire au demeurant, et qu'on ne pouvait éviter. En face des dogmes précisés par les Réformateurs, le silence du parti romain n'était plus admissible. Il fallait relever le drapeau, le montrer, rallier Tarmée autour de lui.

Triste drapeau, Messieurs, car voici ce que, après longues réflexions, les Pères assemblés à Trente ont fait : ils ont inscrit les Apocryphes au canon ; ils ont déclaré la tradition égaie à l'Écriture ; ils ont proclamé Faction sacramentelle indépendante de la foi; ils ont établi le mérite des œuvres; ils ont retiré la Bible aux laïques; ils ont décerné au pape l'autorité suprême ! Après le concile de Trente, on le sent, l'Église est tout entière aux mains de la papauté.

C'est dans ce sens qu'elle marchera désormais, moralement plus pure, dogmatiquement plus infidèle; et l'avenir le fera voir.

L'Église romaine, aux abois, ne se contenta pas de réformer, elle fonda. A Luther, elle opposa les Jésuites.

Ignace de Loyola était un cœur sincère, je le crois Selon la règle immuable qui veut que les meilleurs,

quand ils s'égarent, fassent le plus de mal , la plus mauvaise réaction contre l'Évangile devait venir d'un homme pieux et vaillant.

Au siège de Pampelune, Ignace avait bien combattu ; blessé par des éclats de pierre, il renonçait aux armes, et comme Luther il revêtait l'habit religieux.

La similitude ne s'arrête pas là. Gomme Luther encore — trait saisissant — Içnace éprouve d'une façon poignante l'horreur de ses péchés; comme Luther il cherche en vain le secours ; comme Luther il épuise, sans arriver à la paix, les pénitences et les macérations.

Mais voici que la dissemblance éclate entre le moine d'Erfurt et le moine de Manresa ; dissemblance profonde, qui chaque jour ira s'élargissant.

Deux voies s'ouvrent, nous l'avons vu, devant les âmes tourmentées : le chemin biblique, le chemin mystique. Luther prit le premier, Loyola prit le second.

La Bible mène à Christ, elle fait trouver le pardon en Golgotha. La Bible nous affranchit et nous soumet; elle nous affranchit des hommes pour nous soumettre à Dieu.

Le mysticisme mène aux extases, aux visions, à la révélation du dedans ; il mène moins au pardon de Dieu qu'à la perte en Dieu. Tuant l'individu, le mysticisme ne peut lui donner, ni la vraie obéissance, ni la vraie liberté. La règle de Loyola soumet l'homme à l'homme, elle brise sur lui le joug de Dieu.

Ainsi, au moment même du concile de Worms et de la Wartburg — l'histoire présente parfois de ces

coïncidences — s'élaboraient les deux doctrines opposées qui devaient lutter durant des siècles, qui lut<» tent encore, et que personnifiaient, toutes réserves faites, deux hommes éminents.

A l'époque des grandes crises, Rome a toujours enfanté, pour se défendre, un grand ordre religieux. Contre les Albigeois, pour assurer la suprématie pa* pale dans la personne d'Innocent III, Rome inventait lee Dominicains et les Franciscains. Contre Luther, pour conjurer une crise bien autrement redoutable, Rome créa Tordre des Jésuites, car les congrégations mendiantes ne suffisaient plus.

L'ordre des xfésuites ! organisation merveilleuse'ment appropriée au péril. LâRéforme remue le monde, elle descend aux profondeurs de l'humanité, elle éclaire, elle enseigne, elle élève. Les Jésuites se mê* leront à la société, à toutes les classes de la société, ils s'en distingueront aussi peu que possible, ils se feront laïques, spéculateurs^ tout ce qu'on voudra, ils entreprendront l'éducation en gros et en détail, ils excelleront à plaire, ilis sei*ont directeurs et confesseurs, ils s'accommoderont aux circonstances les plus diverses, ployant, cédant, s'effaçant : maîtres absolus des consciences, j'allais dire des événements, partout où ils ont mis le pied.

Ne voyons pas dans Loyola un homme qui, du premier coup, aurait conçu le système tel qu'il se développera plus tard. Les choses ne se passent point ainsi. Nous pouvons choisir notre route, mai» nous ne saurons Jamais, au commencement du voyage, jusqu'où notre route nous mènera.

Avant que son œuvre définitive fût entreprise ou

même conçue, Loyola, dès le début, écrivait ses Exercices spirituels.

Spirituels ! les Exercices ne sont autre chose qu'un révoltant procédé de matérialisme religieux.

Ce mystique — il n'est pas le seul — arrive par l'extase aux pratiques, aux pèlerinages, à la représentation sensible des mystères, à la répétition des formules, à la concentration de toutes les facultés et de tous les sens sur une image; il arrive au mécanisme religieux, il arrive à la recette de salut! C'est l'opposé du mysticisme, en apparence du moins; et cependant l'intuition mystique a mené là. Ne nous en étonnons pas trop ; une fois que l'homme s'isole de la Révélation écrite pour se livrer aux révélations intimes, il va jusqu'au bout de ses instincts, car en fin de compte, le Révélateur, c'est lui.

Mettre en jeu la sensibilité nerveuse, supprimer autant que possible le raisonnement, réduire à rien la partie intellectuelle de notre être, rabattre la religion aux coutumes et aux talismans, abaisser la morale aux minuties , c'était le moyen le plus sûr, convenons-en, Messieurs, de pousser à son point extrême le principe romain par excellence : la direction.

Ce principe est le contraire absolu de la Réforme ; il est anti-protestant au suprême degré. Prenez toutes les vérités que le protestantisme a retrouvées dans l'Évangile, vous reconnaîtrez qu'à chacune d'elles le jésuitisme répond par une erreur *.

1, Aussi la Bible — le véritable réformateur — est-ello

Je connais peu de revues plus sinistres; il me semble que j'assiste à un assassinat : Thomme moral s'affaiblit, s'affaisse, se refroidit, jusqu'au moment où, suivant l'expression consacrée par les Jésuites, il n'est plus qu'un cadavre : perinde ac cadaver.

La Réforme en appelle à l'âme; elle veut que chacun, examinant l'Écriture, écoute parler Dieu. Les Jésuites ont aboli l'âme humaine ; ils ont mis sous clef la Bible, cette lettre que Dieu écrit à ses enfants.

La Réforme proclame la justification par la foi. Les Jésuites établissent le salut par les œuvres, par les pratiques, par les expédients.

La Réforme prêche le changement du cœur, qui produit la sanctification. Les Jésuites, laissant le cœur, perfectionnent ia casuistique; ils excellent aux cas de conscience; ils adoptent la Somme de Thomas d*Aquin; ils font des commentaires de commentaires; ils noient le devoir simple et vrai sous des flots de distinctions et de raffinements.

La Réforme ouvre le ciel, elle nous appelle à prier, à prier nous-mêmes, de plein cœur, apportant à notre Père céleste toutes nos inquiétudes, toutes nos misères, toutes nos douleurs. Les Jésuites ont exagéré, s'il se peut, le formalisme romain ; ce ne sont que récitations, que répétitions, heure par heure, minute par minute, jusqu'à complet engourdissement — j'allais dire hébétement — de l'être moral.

La Réforme détruit les faux pouvoirs ; sa grande

proscrite par les Jésuites, et les index^ qui se rédigent sons leur influence, contiennent-ils, depuis Trente, i'inlerdictioD des versions en langue vulgaire de la Parole de Diea.

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émancipation est celle de la conscience*, sa grande restauration est celle de la responsabilité. Les Jésuites ont supprimé la responsabilité, supprimé la conscience, supprimé Tautorité de Dieu. L'obéissance au directeur a tout remplacé. Il s'agit de ne plus croire que par la foi d'autrui, de ne plus voir que par les yeux d'autrui, de ne plus vouloir, de ne plus exécuter que par la volonté d'autrui; il s'agit de laisser là sa conscience, et d'admettre comme bon ce que le supérieur déclare tel, jusqu'au péché inclusivement, car la loi d'obéissance englobe tout, répond de tout, prime tout !

Sur ces débris du christianisme et de la morale, on n'est pas surpris, de rencontrer le devoir de la dénonciation mutuelle et de l'espionnage en grand : manifestare sese invicem !

Il ne manquait plus que cela pour achever l'individu.

La Réforme s'est donné pour mission de ressusciter l'individu. Le jésuitisme s'est donné pour mission de tuer l'individu.

Ce mot résume l'antagonisme des deux principes ennemis.

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Nous avons raconté, nous avons jugé, il nous reste à conclure.

Ce qu'a fait le seizième siècle, nous le savons.

Ce que doit faire le dix-neuvième, Messieurs, nous allons chercher à le savoir.

Il ne suffit pas de contempler ce temps, qui s'appelle : « un temps de grands hommes et de grandes choses I » Il ne suffit pas d'assister au réveil splendide qu'opère la Bible retrouvée par Luther. La Parole de Dieu retentit, la grâce descend, le pardon gratuit est annoncé, les consciences revivent, la conversion remplace la pénitence, les bonnes œuvres anéan-^ tissent les pratiques, le sacerdoce s'en va, la direction s'efface, les écoles se multiplient, les sources jaillissent, le sol est fécondé, le monde entier se fait nouveau,! Et notre cœur, n'est-ce pas ? loue Dieu, pour cette merveilleuse rénovation.

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Mais la Réforme a-t-elle tout accompli? Ce qui manque à la Réforme nVt-il point compromis, un moment, tout, ce qu'elle avait fait? Tandis que nous suivions, d'un œil attristé, les défaillances de la Réforme, n'avons-nous pas senti qu'un problème se posait devant nous, et que nous ne pouvions nous quitter sans Tavoir résolu.

Le temps où nous vivons est sérieux ; il rappelle les approches du temps de Luther. Une sorte de renaissance, sinon littéraire, du moins scientifique, exerce de toutes parts son pouvoir générateur. Les inventions d'aujourd'hui ne sont pas très-inférieures, à les juger par l'étendue de leurs conséquences, aux découvertes qui jetèrent, vers là fin du quinzième siècle, un si vif éclat.

Ces triomphes de l'intelligence humaine portent leurs fruits d'orgueil, aujourd'hui comme alors.

Sans prétendre au rôle de prophète, je puis vous annoncer une époque très-voisine, où Thomme tentera de se faire Dieu, où la raillerie élégante attaquera toutes les convictions, où le scepticisme poussera de grandes clameurs de victoire; à moins que la seconde Renaissance ne rencontre une seconde Réforme, pour la combattre et pour la désarmer.

Comment on désarme les Renaissances, Messieurs, vous ne l'ignorez point. La foi seule accomplit ces miracles. Surmonter le mal par le bien! il n'y a pas d'autres secrets. Apologies, discussions, tout resterait inutile, si la vie de l'âme ne venait dire ce que seule elle sait dire ici-bas. En présence de la vie, ce prodige qu'aucun inventeur n'imita, l'homme s'arrête et réfléchit.

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416LUTHI;R et la réforme au XVle SIÈCLE

Ce qu'il nous faut donc,c*est d'avoir la vie,c'est d'avoir la grandeur morale, l'indépendance des caractères et la fermeté des convictions.il faut qu'à des signes certains, l'Évangile manifeste son pouvoir. Il faut que l'œuvre de Luther se reprenne et s'achève. Nous savons ce qu'il ne savait pas ; l'histoire nous a raconté ses fautes ; rÉcriture nous enseigne le moyen de les réparer.

C'est parce qu'il en est ainsi, c'est parce que nous entrons dans un temps de renouveau que je me félicite, Messieurs, d'avoir avec vous étudié le seizième siècle. En considérant ce qui s'est fait alors, nous devinons ce qui doit se faire aujourd'hui.

Tout ce passé nous crie : Chrétiens, continuez la Réformation ! On n'y demeure fidèle qu'en la continuant. Les réformés qui l'accepteraient telle quelle lui donneraient le plus sanglant des démentis. L'accepter telle quelle, ce serait revenir à la tradition; ce serait dire que Luther a laissé l'explication définitive, que Calvin à formulé le dogme obligatoire; ce serait passer de la Bible aux confessions de foi, du terrain de la Réforme à celui de la papauté.

On cherche à nous mener là, quand on nous prêche l'adoration de l'histoire, de l'Église historique, des faits accomplis. Nous protestons contre cette tyrannie des faits. Loin de nous prosterner devant eux, nous prétendons les juger au contraire d'après l'immuable critère de la Révélation. Ce qui est, ce qui a été, ce qui sera, relève, quoi qu'on .en puisse dire, du tribunal divin.

En ce sens — j'ose à peine exprimer ma pensée — ne regrettons pas outre mesure les fautes des Réformateurs. Elles nous ont empêché de faire d'eux nos

maîtres; elles nous empêchent d'accepter leur parole à régal de la Parole de Dieu.

Eux-mêmes, au reste, ont protesté d'avance. Luther ne supportait pas qu'on s'appelât luthérien; en toute occasion il déclinait le commandement; il renvoyait les âmes à leur seul chef, Jésus-Christ, à leur règle unique, la Révélation.

Luther comprenait donc — s'il fléchit plus tard, c'est à l'heure où tout fléchissait — Luther comprenait que les chrétiens, pour demeurer chrétiens, doivent se faire perpétuels réformateurs. Réformateurs au dedans, réformateurs au dehors, ramenant les pensées, les coutumes, les innovations au modèle apostolique, les soumettant au texte sacré, ne s'arrétant pas plus que ne s'arrête celui-ci dans la voie de la lumière et des progrès \

Réformer la Réforme, combler ses lacunes, refaire l'Église de Christ, prévenir par là le retour des scandales qui ont déshonoré 'notre belle histoire au seizième siècle; répudier l'appel aux armes, réprimer les déviations politiques, empêcher la confusion du temporel et du spirituel, ce sera ressaisir notre principe : l'absolue autorité de la Parole de Dieu. Ressaisi, notre principe, soyez-en sûr, fécondera l'avenir comme il a fécondé le passé.

On élève un monument à Luther.

Je propose de poursuivre l'œuvre de Luther.

Ce monument-là sera plus glorieux que l'autre, car il montera jusqu'au ciel.

Avant de réformer la Réforme, toutefois, sommesnous certains de la maintenir?

Prenons-y garde, Messieurs, un infernal travail s'opère. Nos principes, l'un après Tautre, sont minés en dessous. Nos principes, ce sont nos forces; qu'ils s'affaiblissent, nous devenons impuissants.

Où en sont nos principes, qu'en avons-nous fait?

Le plus grand, celui qui les contient tous, l'autorité des Écritures, est gravement compromis. Luther avait prévu cela : « Le mal futur *— avait-il dit — • ce sera le dégoût de la Parole de Dieu. »

Ce mal, la patrie de Luther nous l'a transmis. Je suis à mon aise, moi qui viens de vous avouer à quel point j'aime Luther — l'Allemand par essence — je suis à mon aise pour dire aux Allemands : Entre Hegel et Luther, vous avez à choisir; je vous en supplie, ne choisissez pas Hegel I

Or on choisit Hegel — mêiîie eh rejetant son sy&^ tème — lorsqu'on incline vers la souveraineté de l'homme, vers sa divinité. Dès que la révélation progressive de l'histoire vient ren^placer Fimmuable Révélation de Dieu, dès que nous écoutons les voix intérieures au lieu de courber la tête devant ce qui est écrit, nous répudions Luther. Qu'on ne nous parle plus de lui. La Réforme, telle que la conçoit une science qui s'élève au-dessus de la Révélation, la Réforme n'est plus le premier pas du côté de la vérité, la Réforme est le premier pas du côté de l'erreur. Simple philosophie, elle devient la mère des plus mauvaises philosophies, de celles qui mènent à l'incrédulité, de celles qui déchaînent les révolutions*

Cette réforme-là n'est pas la Réforme du seizième siècle. Elle ne sera pas davantage la Réforme du dixneuvième, j'en veux gatder l'espoir.

La nôtre, celle de Luther, docile aux Écritures, renonce à contrôler, surtoufà reviser par la raison ce qu'elle sait par la Parole de Dieu.

Une fois Tauthenticité de l'Évangile prouvée, elle s'en tient là.

O^iitt^r ce ferme rocher pour la critique du canon, pour la négation de Tinfaillibilité biblique, pour la formation du dogme, c'est rebrousser chemin vers la Renaissance, c'est tourner le dos à la Réformation.

Messieurs, ce que nous deviendrions sans l'autorité biblique, je ne puis y penser qu'en frémissant. Dans notre triple combat, contre la papauté, contre le rationalisme, contre nous-^ mêmes, je ne parviens pas à découvrir un autre défenseur. Si l'on nous ôtait la Parole de Dieu — une Bible faillible n'est plus la Parole de Dieu — l'édifice ébranlé s'écroulerait bientôt. Ce que n'ont pu faire ni les persécutions de nos ennemis, ni même nos propres fautes, la moindre atteinte à la Révélation l'accomplirait inexorablement.

Il faut pourtant s'appuyer sur quelque chose! quelque chose pourtant s'appelle la vérité! Si vous niez la vérité, si vous m'ôtez la Parole de mon Dieu, je ferai ce que font tant d'autres, j'irai chercher le faux : l'autorité de Rome, l'autorité de la raison ; je n'y verrai pas plus clair, la Réforme sera perdue, et le retour à l'Écriture n'aura plus de sens.

Le travail de démolition s'y prend de deux ma* nières. Tandis que la révélation biblique est battue en brèche, la révélation historique, théorie à la mode, s'organise grand train.

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On nous montre la religion^ indépendante des religions. Celles-ci naissent à tour de rôle, expressions successives et toujours respectables du besoin universel. L'astuce des prêtres, on n'en parle plus; on n'accuse plus le clergé d'avoir inventé les religions. Le moderne rationalisme s'incline avec un respect parfois sincère devant ces cultes indispensables aux ignorants et qui renferment quelque parcelle de vérité, puisqu'ils répondent à de généreux instincts. Vis-àvis de ce rationalisme-là, réservé, poli, accommodant, il n'est que la foi dans l'Écriture, une foi complète, aux angles vifs, pour résister.

Messieurs, nous garderons notre Bible et nous resterons protestants.

N'oublions pas toutefois que ce titre oblige. On n'est point protestant sans être réformateur.

La grande Réforme d'aujourd'hui, vous l'avez nommée, c'est l'Église. de Jésus-Christ.

Entre l'Église invisible où se réfugiaient les protestants du seizième siècle et l'Église visible que Rome prétend réaliser, une place demeure vacante, celle de l'Église conforme à la Parole de Dieu.

Rétablir l'Église, fonder l'Église sur les bases de la vérité, tel est le devoir. Qu'ils l'admettent ou non, ce devoir s'impose aux chrétiens; on le voit en quelque sorte jaillir de partout. Il n'est pas jusqu'à h papauté qui ne pose le problème, prouvant une fois de plus ce qu'a de monstrueux la confusion du spirituel et du temporel.

Les paresses de l'âme résisteront longtemps. Le grand nombre s'attachera forteiçent à ces vastes

Églises où Ton entre par cela seul qu'on naît, où l'hérédité fait la conviction, où la profession est insignifiante à force d'être collective, où la douce passivité nous permet de ne rien décider, de ne rien choisir, au besoin de ne rien croire, nous dispensant à la fois d*être chrétiens et d'être douleurs.

Mais il y a des esprits que. ce clair-obscur inquiète; ceux-là veulent redevenir hommes, individus; ils éprouvent le besoin de faire sauter les formes pour retrouver la vérité. Sans le savoir, sans le vouloir, ceux-là travailleront pour l'Église de Christ.

Entrer dans le détail pratique de la question ne convient pas ici.

Je me contente de placer le problème sous vos yeux et de vous dire : Celte œuvre nous attend !

Abordons -la de bon courage. Interrogeons les Écritures, obéissons aux Écritures; plus nous nous rapprocherons de la Parole de Dieu, plus s'effaceront les distances entre nous.

On suppose parfois que retourner à l'Église apostolique, c'est pousser aux fractionnements. Rien n'est si faux. Les fractionnements s'évanouissent devant la vérité. Les fractionnements tiennent tous à des traditions, à des symboles, à des confessions parlicuUères, à des dénominations spéciales : on se rattache à Calvin, à Luther, à Wesley; on pprte des noms d'hommes, ou porte des noms de pays.

Mais je vois venir le temps où l'Église appuyée sur la Bible nous rendra la vraie unité, l'unité des Églises locales, se rattachant au même Sauveur, obéissant à la même Révélation, se tendant la main par-dessus toutes les frontières, et réalisant ainsi, sous sa forme

visible, la soci'été mélangée des hommes qui font profession de croire en Jésus-Christ *.

Bien des questions qui divisaient le seizième siècle ne nous séparent plus.

Sur la cène, sur le libre arbitra, sur la prédestination, sur le sort des païens, nous nous entendrions aisément. Mais, pour saisir Tunité dans là vérité, nous avons à retrouver la profession de Tindividu, nous avons à distinguer entre les Églises et leurs auditeurs, prenant notre parti de ne parvenir souvent à organiser que de très-petites Églises, en présence d'auditoires très-nombreux.

L'Église, qui est « la colonne et VappUi de la vérité^ » nous débarrassera des formulaires humains, ces foyers de divisions. L'Église absorbera wesleyens et luthériens, épiscopaux et calvinistes. Elle nous rappellera que nous sommes les disciples, non de tel ou tel docteur, mais de la Révélation* Nous avons compris l'indignation de Luther, qui ne voulait pas du titre de fondateur. Nous comprendrons l'indignation de Calvin, qui voulait qu'on « raclât son nom » afin que la gloire demeurât à Dieu.

L'unité n'est pas l'uniformité. Dieu nous garde d'attenter à ces diversités vivantes, signes précieux d'indépendance, que maintenait et que respectait le premier siècle chrétien.

Quant à la séparation des deux domaines, il suffit de jeter un coup d'oeil sur les Églises composées de baptisés volontaires, pour voir qu'elles ne peuvent plus conserver aucun lien avec FÉtat.

Ik L'Alliance éyangèlîqtie à commencé ce mouvement reté> l'unité*

Luther exigeait qu'on espérât beaucoup. Messieurs, espérons.

Nos conquêtes ne nous viendront, Dieu merci, ni d'un prince qui décrète le progrès, ni d'un grand conseil qui abolit la tradition. Nos conquêtes se feront par notre foi, par nosi prières, par notre soumission à tout ce qui est écrit.

La vie est le grand propagateur. Qu'on voie chez nous plus d*amour, plus de courage, plus de patriotisme, plus de lumières, plus de progrès, plus de libertés généreuses, plus de caractères indépendants; et le jour naîtra, soyez-en certains, où toute âme qui a faim et soif de justice se tournera de notre côté, du côté de la Parole de Dieu!

Je ne vous dis pas que nous aurons les masses pour nous, je ne vous dis pas que nous serons admirés et glorieux; je vous dis que si nous obéissons, je vous dis que si nous achevons la Réforme, je vous dis que si la vérité retrouve TÉglise, sa colonne et son appui, la grande démonstration du christianisme éclatera, sans que personne puisse la contester ou la nier.

A ceux qui demandent où est le bonheur, où est la sainteté, où sont les nations honnêtes et fortes, où sont les durables institutions, où sont les familles qui savent aimer, où se trouvent les sacrifices énergiquement accomplis, où Ton rencontre le support mutuel, où circulent les vifs courants de la pensée et de la civilisation, à ceux-là nous montrerons l'Église; et l'Église du Christ, qui résolvait ces questions il y a dix-huit cents ans, les résoudra, aujourd'hui comme alors.

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On parle d'un avenir menaçant. L'esprit romain se réveille! Messieurs, ne craignez rien. La cause de l'Évangile repose en des mains plus sûres que nos mains. Répétons avec Luther :

Le bras de -l'Éternel combattra pour nous! le bras de l'Éternel agira pour nous ! le bras de l'Éternel fait vertu!

Parvenus au terme de notre étude, nous en prononçons le dernier mot. Le dernier mot de l'histoire, pour les hommes de conscience et d'avenir, c'est toujours le mot d'ordre du combat : En avant I — Voilà ce que aous crie le passé.

La crise religieuse est dans l'air. Non qu'il n'y ait aujourd'hui d'impérieux besoins de vérité ; mais, entre les convictions et les idées, un profond désaccord se manifeste; l'équilibre moral est rompu. Or, quelque durée qu'on accorde aux hypocrisies sociales, la croyance officielle qui n'est que cela finit toujours par succomber.

On a dit de l'avenir, qu'il était protestant ! Messieurs, je n'en crois rien. Protestante par certains côtés,notre civilisation moderne se rattache bien plus à la Renaissance qu'à la Réformation.

Les principes de la Réforme n'ont pas cessé d'agir ; ils impriment leur caractère au mouvement, ils exercent leur influence sur les méthodes même de la pensée. En dépit de l'-esprit latin qui complète son œuvre de centralisation et de nivellement, qui efface les familles après les individus, les nations après les familles, et qui nous donnera quelque jour peutêtre un genre humain organisé comme un corps

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unique, avec des télégraphes pour nerfs de la sensation, avec des chemins de fer pour nerfs du mouvement, avec une direction unitaire pour centre cérébral ; malgré cet esprit-là, une tendance opposée, fille de la Réforme, se produit et s'exprime ; le fait est certain. L'émancipation des consciences, l'adhésion personnelle, l'examen, la révolte contre le joug clérical, l'impossibilité croissante d'accepter la direction , le besoin des libertés, on sent remuer tout cela.

Le moyen âge ne nous ressaisira pas; on ne prend pas deux fois le chemin du désert. Mais où ironsnous? Comment se concilieront nos incompatibilités? Qui l'emportera, de l'instinct centralisateur, de l'inerte passivité qui engourdit nos masses, ou de la soif d'indépendance et de recherche qui .naît et s'embrase chez nos hommes éclairés ? A nos sociétés intelligentes , sécularisées, l'aliment des pratiques minutieuses et des traditions légendaires ne suffira pas longtemps. Les verrons- nous sombrer dans le mépris systématique de la religion ? serontelles gagnées par l'Évangile ? Pardonnez-moi, Messieurs, de ramener le problème sous vos yeux ; je ne puis m'en défaire, je le sens peser sur mon cœur; notre siècle, bien que matérialiste, bien qu'épicurien, en est tout oppressé.

Les vieilles solutions, même la solution romaine, ne résoudront rien.

Je ne suis pas de ceux qui rêvent l'anéantissement prochain de la papauté ; je la crois indestructible, au contraire, car elle répond aux secrets instincts du cœur, obstinément païen. Qu'elle retrouve au besoin, pour les réveiller contre nous, ces emportements de

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la Ligue, qui ne sont après tout que l'inévitable expression de la haine éternelle contre la Parole de Dieu, je n'en doute nullement. Je crois donc à la durée du système romain. J'y crois comme je crois à la piété vraie d'un bon nombre de catholiques, dont je regrette les illusions et dont j'honore la sincérité.

Mais quelle que soit la durée du catholicisme, quelqueséléments chrétiens qu'il renferme encore,quelque fascination qu'il puisse momentanément exercer, le catholicisme n'en reste pas moins^ incapable de ré* pondre aux nécessités religieuses de notre temps. Il parle un autre langage, notre peuple ne l'entend plus. Tandis que la civilisation moderne a grandi partout, le moyen âge se conserve à Rome, intact, immuable ,

' sans qu'il y manque une obscurité. Et ne parlez pas de modifications! L'Église romaine, infaillible, ne peut rien retrancher k son passé ; elle peut h d'anciennes traditions ajouter des traditions nouvelles ; elle est condamnée à marcher toujours dans le sens de ses erreurs.

Ce que le catholicisme ne saurait accomplir, n'allons pas le demander au protestantisme historique, au protestantisme tel que le seizième siècle nous Ta légué. S'en tenir là, ce serait mentir au principe de la Réforme* La parole humaine prendrait la place de la Parole de Dieu. Nos réveils sont très-beaux; par l'expansion des Écritures ils répandent la vérité ;

-par les missions ils gagnent de nobles batailles; par ï'évangélisation populaire ils amènent bien des âmes à Jésus-Christ; ce sont des œuvrçs. Mais Vœuviey inaccomplie, se dresse devant nous.

L'œuvre ! Le retour aux Écritures, pour toutes les questions.

L'œuvre ! Le retour au modèle apostolique; pour toutes les solutions.

Cette œuvre ne présente ni moins d'ampleur ni moins de difficultés, çroyez-le bien, que celle de Luther.

Ne sentez-vous point le sol trembler sous vos pas ?

Les périls, les obstacles, incessamment conjurés, renaissent incessamment. On ne parvient plus à se donner même une illusion de sécurité. Ceci marque une époque de transformation. Je ne m'en plains pas i les heures de transformation sont les grandes heures^ de l'humanité.

Mais enfin, sbmmes-nous prêts?

L'Évangile seul, le pur Évangile éternellement jeune, égal à toutaa les situations, contemporain de tous les temps ; l'Évangile avec ses rayonnements de vie débordant autour de lui, l'Évangile avec la sainte liberté qu'il met dans les âmes, avec l'obéissance qu'il met dans les cœurs, avec la popularité gu'il impose aux convictions, TÉvangile seul tient le mot du problème de l'avenir.

Messieurs, ca ne sont pas nos souvenirs d'il y a trois cents ans, ce ne sont pas nos dénominations d'aujourd'hui qui' viendront à bout du travail que nous devons accomplir. Ce n'est pas à Luther, ce n'est pas à Calvin que nous convertirons les âmes : c'est à Jésus-Christ. Aller à Jésus, entrer dans l'Église de Jésus ! voilà ce que comprendront sans peine tous les hommes intègres et droits. Croire à nos for-^ mules du seizième siècle, s'associer à nos organisations

réglées par l'État, ils en seraient moins aisément persuadés. Pour les amener à nous, pour bâtir avec eux, nous avons besoin d'un terrain plus solide et plus élevé que celui de nos rivalités séculaires; nous avons besoin d'un terrain où Ton ne rencontre ni vainqueurs ni vaincus ; il nous faut le sol de la vérité, le rocher de la Parole de Dieu.

Ainsi se termine notre long circuit.'

Revenus à la Bible du seizième siècle, à l'Église du dix-neuvième, enfin, nous rentrons chez nous! Le fils a retrouvé la maison de son enfance ; sur le seuil il a vu son père, qui lui tend les bras.

Là tout est simple, tout redevient familier; la découverte suprême, c'est de n'en plus faire ; la suprême formule, c'est de n'en plus avoir ; lire ce qui est écrit, il n'y a rien au delà.

Fatigués des petitesses qui nous entourent, nous aspirons à la grandeur. Cette aspiration nous sied ; on ne récarte pas impunément. Malheur à nous,quand nos ambitions évangéliques deviennent des médiocrités.

En vous pressant d'accomplir la seule œuvre digne de ce nom, en vous invitant à satisfaire la seule ambition qui tienne l'âme élevée et jamais n'exige de lâchetés, je n'affirme pas que le monde, attentif et bienveillant aujourd'hui, ne soit pas demain ou distrait ou courroucé. Non-seulement c'est possible, mais j'ajoute que c'est presque certain. En tout cas la vérité, pas plus de nos jours qu'aux jours des apôtres, ne saurait se dispenser du combat. Sa destinée, c'est de troubler; son métier, c'est de scandaliser ici-bas; elle ne marche sans angoisse et sans bruit ni dans la société ni dans nos cœurs.

Ce qu'ont été les amertumes d'un siècle où la pensée, moins complexe et plus jeune, supportait mieux le poids des questions, vous l'avez vu.

Maintenant nous sommes vieillis. De longs conflits d'idées nous ont lassés. Nous connaissons bien des misères, bien des souffrances nous ont atteints, que Luther lui-même ignorait. Et cependant, qu'est-ce qui vaut qu'on s'enflamme , sinon la foi ? L'honneur de l'humanité, c'est que la question religieuse ait toujours été, soit toujours au fond de tout.

Je l'affirme pour vous, pour nous tous, Messieurs, nous ne nous déroberons point à ces nobles douleurs. Au nom de Christ, quoi qu'il advienne, nous entreprendrons l'œuvre et nous l'achèverons. Quel que soit le succès de la bataille, notre consigne nous oblige au devoir. Peut-être Dieu, qui a ses desseins, voudra-t-il nous éprouver par la défaite ; peut-être la Réforme, populaire au seizième siècle, rencontrera-t-elle au dix-neuvième l'impopularité. Qu'importe ! Nous regarderons plus haut ! Nous fonderons TÉglise en dépit des vents contraires. Nous tiendrons à deux mains notre Bible, qui garde les germes de l'avenir. Traversant la nuit, mais espérant le jour, nous répéterons la parole, mélancolique et fidèle, qu'à l'heure des suprêmes tristesses proféra Luther :

« Vous qui viendrez après nous , conservez bien la pauvre chandelle de Dieu ! »

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