S. IGNACE. RAULÏN. LES PRÉDICATEURS
n'a jamais attribué aux œuvres de pénitence cette valeur absolue, cette importance capitale qui auraient poussé Luther à se mortifier aussi immodérément, quand il était moine ; tous, au contraire, condamnaient l'excès dans la pratique de ces œuvres et ils y recommandaient la discrétion. Ils insistaient d'autant plus sur les mortifications intérieures que, faute du sens de la vie spirituelle, beaucoup les négligeaient pour s'adonner aux exercices extérieurs. Nous trouvons aussi des avertissements de ce genre dans la bouche de prédicateurs qui, du reste, ne peuvent prétendre à être comptés parmi les saints ou les grands théologiens. « Il arrive souvent, hélas, disait au xive siècle un prédicateur de Nuremberg, que les personnes religieuses font consister toute leur perfection en des actes extérieurs, comme de chanter et de prier des lèvres, de jeûner, de rester longtemps à genoux, de dormir peu et d'être mal couché. Ces œuvres sont louables ; mais il faut les pratiquer avec un zèle modéré. Et notre plus grande application doit consister en ce qu'avec elles, nous préparions intérieurement notre cœur au roi de toute félicité, etc.4 ». Puis, ce prédicateur insiste sur la vie intérieure, par laquelle toute notre vie extérieure doit être animée.
Plus d'un siècle après, Geiler de Kaiserberg disait à Strasbourg : « Si tu ne rentres pas en toi-même, pour te mater toi-même, pour acquérir et pratiquer les vertus de charité, d'humilité, de patience et autres, tu
1. « Sermo vom Closter-leben » (Sermon sur la vie monastique), qui commence par ces mots «Audi filia », fol. 109^, dans le manuscrit cité plus haut, p. iCG, n. a.
fais comme qui nouerait les lace i s autour de sa jambe sans chausser les souliers. Tout cela n'est que pure plaisanterie, et tu travailles en vain ; les choses te domptent, mais toi-même tu ne te domptes pas. Le jeûne dompte, les veilles domptent, être mal couché dompte, porter des habits grossiers dompte, se taire dompte, être renfermé dompte, oui, tout cela dompte, mais tu ne pénètres pas à l'intérieur * », c'est-àdire, tu ne vas pas jusqu'à te dompter toi-même, et à acquérir les vertus dont Geiler vient de parler ; dès lors, bien qu'elles domptent, toutes ces mortifications ne servent de rien.
Il est donc fort important, suivant le mot du prédicateur de Nuremberg, de les pratiquer avec modération, c'est-à-dire avec discrétion, avec mesure. Au moyenâge, l'importance de cette modération, c'est-à-dire de l'art de trouver partout la juste mesure, le juste milieu, était si connu, si manifeste, qu'en Allemagne, elle était passée dans la conscience populaire2. Nous en avons comme preuve la poésie populaire. Les vers suivants, de Thomasin de Zerclaere, nous donnent un principe d'expérience, en même temps qu'un résumé concis de tout ce que nous avons appris des docteurs catholiques antérieurs à Luther sur la nécessité de la modération.
i. Der Has im Pfeffer (mot à mot, Le lièvre dans le poivre, c'està-dire, voilà le hic), (Strasbourg, Knobloch, i5i6), fol. Diij.
2. Voir des extraits de poésies populaires du moyen âge sur la nécessité de la « modération » dans le P. A. Weiss, Apologie des Christentums, 3e édit., I, Conférence i5, p. 6n et suiv., et 6i3 et suiv. [Apologie du Christianisme, traduction Gollin, II, i8g/i>p. i5o et suiv.].