STAUPITZ I SON AFFECTION POUR LUTHER
Alors même que les protestants voudraient maintenir que par obéissance, Luther à cette époque s'est épuisé de mortifications, ils devraient pourtant accorder qu'elles lui procuraient la paix, ou du moins qu'elles le laissaient heureux : il s'était fait insensé pour l'amour de Dieu. Mais quel est l'homme raisonnable qui voudra soutenir qu'un supérieur imposa à ce novice de talent des mortifications capables de lui nuire pour toute sa vie? Il eût été immédiatement déposé 4. A cette époque, les supérieurs soit des Dominicains, soit des Angustins péchaient plutôt par laxisme que par rigorisme. Le prologue des Constitutions leur en donnait la facilité : on y lit que, dans son couvent, le prieur a le pouvoir d'accorder des dispenses aux frères I. Cette disposition avait été prise surtout en faveur des études, qui ne devaient être gênées en rien, et aussi pour favoriser le ministère spirituel en dehors du couvent3. Si le prieur le jugeait à propos, il pouvait donc dispenser chaque religieux en particulier des points sévères de la Règle, ainsi
i. Voir la citation de Jordan de Saxe que nous avons donnée ci-dessus, p. 372, n. 1.
a. On lit dans les anciennes Constitutions et dans celles de Staupitz : « In conventu tamen suo prior dispensandi cum fratribus habeat potestatem, cum sibi aliquando videbitur expedire, nisi in his casibus, in quibus disnensari expresse aliqua contradictio contradicit. Priores etiam utantur dispensationibus pro loco et tempore sicut alii fratres. » Ces dispositions sont tirées du Prologue des Constitutions dea dominicains. Cf. Archiv fur Literatur- und Kirchenyeschichte des MittclalterSyV, 53/j.
3. De là cette incidente, dans le Prologue des Constitutions des dominicains : « In bis prœcipue, que studium vel predicationem vel animarum fructum videbuntur impedire. »
302 LES DIRES DE LUTHER APRES l53û
que nous l'avons déjà vu en parlant du jeûne1. Et non content de soumettre Luther aux prescriptions communes, le prieur lui aurait prescrit, à lui jeune étudiant, et, dit-on, maladif et scrupuleux, des pénitences excessives, afin de l'amener à ruiner plus sûrement sa santé ! Il aurait du moins toléré que « déjà exténué, le regard sombre, et traînant partout sa tristesse2 », le jeune frère se mît en dehors de la règle pour se tuer de jeûnes et passer parfois trois jours sans prendre la moindre nourriture3? Non, s'il y eut des excès, ils ne purent venir que de Luther lui-même et ne rester connus que de lui seul. Mais, nous disait-il tout à l'heure, il ne fit jamais rien sans l'approbation du prieur!
D'après les écrivains protestants, Luther aurait eu Staupitz pour directeur de conscience dès les premiers temps de son séjour à Erfurt. Or, Staupitz favorisa à ce point les études du jeune moine qu'il alla même jusqu'à l'exempter des humbles offices du cloître, ainsi que nous le rapporte Seckendorf 4. Mais qu'y a-t-il de plus nuisible aux études que les jeûnes excessifs, les
i. Voir ci-dessus, p. 255-256.
2. C'est le portrait que nous en fait Kolde, Martin Luther, l, 61. Evidemment, Kolde a vu tout cela de ses yeux !