Mart. Lutheri Colloquia, édit. Bindseil, III, i
li. Commentarius histor. et apologet. de Lutheranismo, Francofurti, 1692, I, 22. Kolde (ouv. cité, I, p. 366, note de la p. 61), ne veut pas admettre ce renseignement de Seckendorf ; « car, dit il, nous savons de la bouche même de Luther que lorsqu'il était prêtre il avait encore à s'occuper des quêtes » (Propos de Table, édit. FÔrstema.nn, III, 1A6). Mais dans le couvent même n'y avait-il pas d'humbles offices, comme le balayage des cellules, des corridors et autres appartements, services à l'église, au réfectoire et à la cuisine, soins envers les pères âgés, et plus encore envers les maîtres, etc. ? La quête était loin d'être regardée comme une
STAUPITZ : SON AFFECTION POUR LUTHER 3o8
mortifications déraisonnables, les disciplines farouches ? Et celui qui a adouci la sévérité des anciens statuts sur le jeûne ou qui, du moins, a approuvé les adoucissements qu'on y avait apportés; qui, dans des commentaires, rappelle tout spécialement à ses frères l'exhortation de la Règle : « Domptez votre chair par l'abstinence dans le boire et le manger, mais dans la mesure où votre santé vous le permet » ; celui qui, nous assure-t-on, a connu les prédispositions de Luther à la tristesse et a travaillé de toutes ses forces à l'en guérir, ce serait celui-là qui aurait permis à son cher dirigé de s'exténuer par des œuvres de pénitence, d'affaiblir son esprit et ses sens, qui l'aurait fait tomber ainsi plus sûrement encore dans la tristesse et la mélancolie1, et par là l'aurait rendu incapable non seulement d'étudier, mais même de s'acquitter de tout travail sérieux 1 A cette époque, en réalité, Luther n'a rien su de tout cela. Quand devrions-nous le rencontrer en « frère émacié », qui se serait si mortellement martyrisé qu'il n'aurait plus eu longtemps à vivre? Comme il ressort clairement de nos précédentes recherches, ce serait pardessus tout vers la fin des cinq premières années de sa vie monastique. Or, en 1507, il considérait la vie religieuse « comme une existence exquisement reposante et divine2 » ; le 17 mars 1509, alors que déjà il étudie
basse fonction : les frères y jouissaient d'une liberté plus grande ; les prêtres devaient aider dans les églises des paroisses où ils quêtaient, et ils comptaient sur une meilleure table qu'au couvent, ce qui, de fait, avait lieu d'ordinaire.
i. Voir ci-dessus, p. 262, n. t.
2. G. Oergel, Vom jungen Luther (1899), P- 9a î Hausratm, Luthers Leben (1905), I, 22, 29.
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à Wittenberg, il écrit à un ami pour qui il avait une estime toute particulière, Jean Broun, vicaire à Eisenach : « Si tu désires connaître mon état, Je me porte bien par la grâce de Dieu{ ». Il se trouvait fort bien en effet : car alors qu'il n'était que simple lecteur en philosophie, il se sentait le courage juvénil d'abandonner aussitôt cette étude pour celle de la théologie, qu'il avait pourtant à peine commencée, et de se mettre sérieusement à cette matière nouvelle et difficile « qui va jusqu'au noyau et à la moelle2 ». Ainsi parle et agit celui dont les sens et la raison étaient affaiblis par des macérations excessives, celui qui se trouvait a deux doigts de la mort, et qui, vaincu par les « épouvantes du cloître », passait ses jours et ses nuits à gémir, incapable de toute autre occupation 3 ?
Ses dires postérieurs sur ses mortifications déraisonnables d'autrefois nous paraîtront encore plus suspects, si nous considérons le but qu'il se serait proposé
i. Enders, I, 6 ; « Quod si statum meum nosse desideras, bene habeo Dei gratia. »
2. Ibid. : « Violentum est studium, maxime philosophiae, quam ego ab initio libentissime mutarim theologia, ea inquam theologia, quae nucleum nucis et medullam tritici et medullam ossium scruta tur. »
3. Que l'on se garde bien, soit dit en passant, d'appliquer à la faiblesse physique et à la maigreur de Luther une confidence de i5i6 : « Confiteor tibi, écrivait-il, quod vita mea indies appropinquat inferno, quia quotidie pejor fio et miserior » (Enders, I, 76). Luther parle ici de son état moral. Alors même que l'on voudrait faire violence au texte et y voir une allusion à l'aggravation progressive de son état physique, on n'aurait cependant rien prouvé ; ôe ne sont pas seulement les mortifications excessives qui produisent une langueur toujours croissante.
BUT PRÉTENDU DE SES MORTIFICATIONS 3o5
en les pratiquant. Ce but, nous le connaissons déjà par ce que nous lui avons entendu dire : c'était de trouver Jésus-Christ, d'apaiser la sévérité de ses jugements, d'obtenir le pardon de ses péchés. Nous savons en outre que ni l'ordre auquel Luther appartenait, ni les docteurs catholiques, ni enfin Luther lui-même avant son apostasie n'ont rien soupçonné de cette fin prétendue des mortifications corporelles. Tous, au contraire, disent que les œuvres de pénitence ne sont que d'une nécessité relative, qu'elles servent simplement à dompter, à refréner la concupiscence, les appétits de la chair. Supposé même que ses dires sur le but qu'il donnait aux mortifications répondissent à la réalité, qui donc, pendant les cinq premières années de sa vie monastique, lui a enseigné cette manière devoir, inconnue jusqu'alors dans l'enseignement de l'Eglise? Uniquement Vinintelllgence de la vraie doctrine, inintelligence inexcusable, alors même qu'il aurait imité la conduite de quelques confrères ; s'il en est ainsi, ces derniers ont été tout aussi déraisonnables que lui, ou plutôt moins, car il nous dit lui-même qu'il est allé plus loin qu'eux. L'Eglise et son ordre sont donc hors de cause. En voulant donner ces prétendues œuvres de pénitence comme des soutiens que l'Eglise aurait vivement recommandés à Luther pour devenir un saint moine, les écrivains protestants font preuve d'une non moins grande inintelligence.
Supposé même, disons-nous, que les affirmations de Luther répondissent à la réalité. Mais sont-elles vraies? Aussi loin que nous puissions remonter, nous ne voyons jamais Luther attribuer aux œuvres de péni-
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tence la fin qu'il leur assignera plus tard. La même enquête, nous l'avons vu plus haut, nous démontre que ses dires sur ses affreuses mortifications d'autrefois sont, pour le moins, fort sujets à caution. De fait, quand en arrive-t-il à en parler pour la première fois ? En i530{ ! Est-ce possible ? Sans doute, de i5i5à i53o, il aime à faire appel à sa triste expérience. Mais à quelle expérience? Est-ce à celle qu'il lui a été donné de faire avec ses mortifications extraordinaires, avec ses veilles et ses jeûnes excessifs? On devrait le croire, lorsqu'en i53a, en faisant précisément allusion à ses « quinze ans » de vie monastique, pendant lesquels il pensa sérieusement arriver à acquérir la justice par les jeûnes, les veilles, les prières et autres œuvres excessivement pénibles, on l'entend s'écrier : « Je ne pensais pas qu'il me fût jamais possible d'oublier une telle vie* ». Et cependant, non, avant i53o, ce n'est pas de cette expérience qu'il s'agit : on ne l'entend jamais dire un traître mot de tout cela, alors que pourtant il n'oublie pas de parler à maintes reprises de son désespoir et de ce qui en était la cause 3, de ses expériences
i. Dans la première édition (p. 3g5), j'ai déjà signalé le fait. Mais il se pouvait toujours qu'un passage ou l'autre m'eussent échappé ; j'ai donc demandé à M. le Dr Paulus, de Munich, s'il pourrait m'indiquer, d'avant i53o, des paroles de Luther sur ses grandes mortifications d'autrefois. Lui non plus, il n'en connaissait aucune, et il m'ajouta que le P. Grisar, qui s'était spécialement occupé de cette question, n'en connaissait pas davantage.
a. Opp. exeg. lat., XVIII, 226 : « ... nec putabam possibile esse, ut unquam obliviscerer ejus vitœ. » Puis, il ajoute : « At nunc Dei gratia oblitus sum. Memini quidem adhuc ejuscarnificinae, » etc.