‹ Luther et le luthéranisme; étude faite d'après les sourcesChapitre 183 sur 283 · Nous y reviendrons plus loin, ch. III, S 3 et · texte numérisé non relu

Nous y reviendrons plus loin, ch. III, S 3 et

MORTIFICATIONS PRÉTENDUES 3o7

sur l'amour de Dieu par dessus toutes choses, sur la contrition, la concupiscence invincible, l'inclination au mal, le sens propre et l'inquiétude qu'il cause, etc.. Il n'y a qu'un point sur lequel il garde alors un silence surprenant : celui qui, d'après ses dires postérieurs, l'aurait alors mené aux portes du tombeau, ces mortifications excessives qui pourtant, paraît-il, avaient laissé en lui une impression si profonde. Bien plus, il prend alors fait et cause pour la fin véritable des mortifications et pour la vertu de discrétion. En tout cela, n'y a-t-il que pur hasard?

Que de fois cependant n'eut-il pas l'occasion d'en parler, par exemple dans son sermon sur les bonnes œuvres où notamment il blâme ceux qui se mortifient à tel point, qui jeûnent et veillent d'une manière si déraisonnable qu'ils .en ruinent leur corps et qu'ils en deviennent fous1. S'il en avait appelé ici à sa propre expérience, ses paroles auraient eu beaucoup plus de poids. Que de fois, et même avant i53o, ne nous parle-t-il pas de la justice à laquelle les papistes veulent atteindre par eux-mêmes2, de ses œuvres per-

i. Weim.. VI, 2^5. Voir ci-dessus, p. a85.

a. Selbstgerechtigkeit. Ce mot, ainsi que selbstgerecht (dans les ouvrages latins de Luther just it iarius), et autres semblables reviendront fréquemment dans la suite. Pour Luther, ce sont les expressions qui désignent la justification catholique, où l'homme s'appuie uniquement sur soi, sur ses propres forces. Nous n'avons pas osé traduire Selbstgerechtigkeit par Auto justification. Ce mot se recommande de son similaire autosuggestion ; mais il est mal formé et peut-être trop moderne pour représenter convenablement une idée du xvi* siècle. Nous emploierons donc des périphrases, du genre de celle que l'on trouve ici.

Hypocrite donne évidemment un autre sens : l'hypocrite est celui qui veut se servir d'une idée au lieu de la servir. On

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sonnelles par lesquelles il a voulu se rendre juste et devenir son propre rédempteur ; ou bien encore que de fois ne nous dit-il pas qu'il a agi avec Jésus-Christ comme avec imjuge1 / Or, il ne fait jamais entrer ici 80 ligne de compte un point intimement lié avec Cette justification obtenue par ses propres forces, et ce qu'en i53a qu'il s'apercevra de cet oubli, si toutefois c'en était un : jusqu'en i53o. parmi les œuvres qui devaient le justifier, il ne range jamais ses mortifications, dont il nous parlera constamment dans la suite. Comment expliquer cette anomalie? Où en est la solution du problème?

S 5. — Solution du problème.

Luther écrivait en i533 : « Il est certain que j'ai été un moine pieux; j'observais si rigoureusement les règles de mon ordre que je puis bien dire : si jamais moine est allé au ciel par sa moinerie, je pourrais facilement prétendre que j'y serais allé par là moi aussi; c'est ce dont témoigneront tous ceux de mes confrères qui m'ont connu dans le cloître ; car si j'y étais resté plus longtemps, je me serais martyrisé jusqu'à en

pourrait penser à pharisaïsmt, pharisien : c'est la traduction que semble désigner le Dictionnaire de Grimm. Sans doute, la scène du pharisien et du publicain dans l'Evangile nous représente le pharisien s'appuyant sur ses œuvres. Mais en général ce n'est pas ce concept qu'en France nous attachons au mot pharisien : c'est celui de l'hypocrite qui se donne des apparences spécieuses, contraires à la réalite (N. d. T.)

i. Ainsi, par exemple, en i5a8 : « Olim cum Christo agebam ut cum judice. ego volebam meis operibus esse justus et salvator. » 'Weira., XXVII, 443 (i5aS). Voir ci-dessus, I, p. 83.

BUT PRÉTENDU DES MORTIFICATIONS 3oO,

mourir, par mes veilles, mes prières, mes lectures et autres travaux1 ». Que l'on prétendît se rendre juste par sa moinerie, c'est ce que, précédemment, Luther avait déjà souvent affirmé, comme nous l'avons vu dans la première partie. Nous avons lu aussi sa calomnie : que l'Eglise a mis l'état monastique audessus du baptême, au-dessus des commandements de Dieu ; que par la vie religieuse on renie Jésus- Christ. Mais aujourd'hui, il en arrive à identifier absolument cette vie avec les pratiques extérieures et les pénitences du cloître : selon lui, d'après la conception catholique ces pratiques et ces pénitences n'avaient pas d'autre fin que de conduire au ciel, en sorte que, plus on les pratiquait avec intensité, plus on était un saint moine, et plus on était assuré de la béatitude céleste. Puisque ses pénitences l'auraient fait mourir s'il les avait continuées plus longtemps, il était donc, au point de vue catholique, le plus pieux de ses confrères et il avait le plus de droits au ciel. Par là, Luther falsifiait sciemment les idées de l'Eglise sur l'état monastique, car, autrefois, il savait parfaitement ce qui constituait l'état religieux. Il falsifiait sciemment le but des exercices et des pénitences extérieures du cloître ; il savait fort bien à quelle fin on devait s'y livrer. Il falsifiait sciemment la mesure à garder dans ces pratiques : il n'ignorait pas que non seulement tous les docteurs catholiques et son ordre propre, mais que lui-même il

i. Erl., 3i, 373. Cette affirmation se trouve dans la fameuse ce Brève réponse au nouveau livre du duc Georges » (Kleine Anlwort auf Herzog Georgs nàhestes Buch, i533), que déjà nous ayons fréquemment citée.

3lO SOLUTION DU PROBLEME

avait condamné l'excès sur ce point. Mais par là, n'a-t-il pas présenté aussi sous un faux jour sa vie d'autrefois ; n'est-ce pas contrairement à la vérité qu'il s'est attribué ces mortifications excessives dont il nous parle à partir de i53o? Et qu'est-ce qui pouvait le pousser à parler ainsi?

Il écrivait en i535 : « Si jamais, avant les débuts de l'Evangile, quelqu'un éprouva de pieux sentiments et fut animé d'un grand zèle pour les lois des papes et les traditions des Pères, si jamais quelqu'un a aimé ardemment ces règles, et les a défendues avec conviction, les regardant comme saintes et nécessaires au salut, c'est certainement moi. Puis, j'ai mis moi-même ma plus grande application à les observer, en martyrisant mon corps par des jeunes, des veilles, des prières et autres exercices, et beaucoup plus que ceux qui sont maintenant mes pires ennemis et qui me persécutent parce que je refuse à ces exercices l'honneur de nous justifier. J'étais si appliqué et si superstitieux à les pratiquer que j'imposais à mon corps une charge plus lourde que je ne la pouvais supporter sans dommage pour ma santé1 ». C'est donc parce qu'il nie qu'on soit justifié par les œuvres de pénitence et autres exercices des couvents, c'est parce qu'il enseigne ce que la Tradition catholique a toujours enseigné que les catholiques le persécutent ! De quoi n'est pas capable un homme qui, de propos délibéré, se permet de pareilles travestissements de la vérité?

Mais il y a plus encore. Dès avant cette période,

i. In Galat.. édit. Ir.mischer, I, 107 (i535).

« LA SAINTETÉ MONASTIQUE » DE LUTHER 3ll

en i525 par exemple, Luther identifiait la sainteté catholique avec la sainteté monastique : elle ne consistait qu'en œuvres extérieures, en une vie d'austères pénitences, dans l'illusion que l'on était saint par de telles pratiques, alors pourtant que le cœur était rempli de haine, de crainte et d'impiété1. Ils se souciait fort peu qu'une fois de plus ses écrits d'autrefois le convainquissent de mensonge 2. Et dix ans après,

I. Erl., i5, 4i3 : « Jusqu'ici, la plus haute sainteté que l'on ait pu imaginer était de courir dans un couvent, d'endosser un froc, de se faire racler une tonsure, de se nouer une corde autour du corps, de jeûner et de prier beaucoup, de porter un cilice et des habits de laine, de mener une vie dure et austère, bref, d'avoir une sainteté toute monacale avec une auréole d'œuvres trompeuses ; avec tout cela nous ne savions qu'une chose : c'est que nous étions des saints parfaits de la tête aux pieds. Nous ne voyions que les œuvres et le corps, non le cœur : nous étions remplis de haine, d'impiété, de crainte; nous avions une conscience mauvaise et nous ne savions rien de Dieu. Alors le monde disait : « Oh ! quel saint homme; oh ! quelle sainte femme ! Us se sont fait emmurer (c'est-à-dire enfermer dans un couvent) ; ils sont nuit et jour à genoux et ils ont tant récité de chapelets ! Ah ! voilà qui s'appelle une sainteté, c'est là que Dieu habite, c'est là que le Saint-Esprit est corporellement présent! ». Voilà ce que le monde loue et ce qu'il tient en profonde vénération. »

Note tirée de V Erratum : Sur l'identification de la « sainteté monastique » avec la prière, le jeûne, le travail, les mortifications, un mauvais lit et des vêtements trop durs, voir aussi l'affirmation de Luther en i53i : ci-dessus, t. 1, p ao5.

a. Quand il était moine, Luther écrivait, par exemple, dans ses Dictata super Psalterium (Weim., III, 178) : « Notandum, quod sanctus in scriptura significat, quem theologi scolastici dicunt in gratia gratificante constitutum. Sic Esaie 5/j (53) ... « Misericordias David fidèles », quia (Deus) multos sanctificavit. Unde Apostolus(Rom., 1, 7) semper nominat christianos sanctos. «Ainsi donc, d'accord avec les scoiastiques, Luther avant son apostasie, nous donne comme fondement de toute sainteté la « sanctification, la grâce qui nous rend agréables aux yeux de Dieu » ; plus tard, il oubliera à dessein d'en parler.

voici le portrait qu'il nous esquisse d'un saint : « Quand j'étais moine, il me venait souvent un ardent désir d'avoir le bonheur de pouvoir contempler les actions et la vie d'un saint. Et je me traçais le portrait d'un saint vivant dans un désert, se privant de boire et de manger, se nourrissant de racines et d'eau froide. Cette idée d'un saint digne d'admiration, je l'avais puisée non seulement dans les livres des sophistes (des théologiens), mais dans ceux des Pères1 ».

Près de mille ans avant Luther, un écrivain ecclésiastique a protesté contre cette caricature d'un saint moine : « Ce n'est pas un lieu désert, ni un sac en guise d'habit, ni des légumes en fait de nourriture, ni le jeûne et le sommeil sur la dure qui font le moine; de tels dehors cachent souvent un cœur très mondain ». On s'en aperçoit, continue-t-il, à beaucoup de défauts de ces gens si austères. « Pourquoi ces hommes sont-ils restés si imparfaits? Parce qu'ils travaillaient plus leur corps que leur cœur, alors cependant que, d'après l'Apôtre, « les exercices corporels n'ont qu'une utilité secondaire, tandis que la piété est utile à tout ». Je ne prétends pas qu'il faille désapprouver ceux qui domptent ainsi leur corps et le tiennent en servitude, mais il est certain que Satan, ce maître en artifices, trompe ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, se transforme en ange de lumière, et par ces mortifications corporelles les induit à une fausse conception de la sainteté ; alors que leur intérieur regorge de vices, ils paraissent saints à

i. In Galat., III, 33-34 (i535). Nous venons de l'entendre nous affirmer précisément le contraire dans ses Dictata super Psalterium.

« LA SAINTETÉ MONASTIQUE » DE LUTHER 3l3

leurs yeux et aux yeux de leurs semblables1 ». Dans les pages précédentes, nous avons entendu l'antiquité chrétienne tout entière protester contre cette sainteté pharisaïque, et porter sur elle le même jugement que cet ancien auteur. Et ces saints que l'Eglise et ses docteurs condamnent, ce sera eux que Luther prendra pour constituer le type unique du saint moine catholique, c'est-à-dire en réalité pour peindre la caricature d'un saint.

Puis, parlant de sa vie d'autrefois, il se donnera luimême comme ayant été alors un saint de cette espèce. Les paroles que nous avons citées plus haut : « J'ai été un moine pieux... », tendaient à ce but. Il alla jusqu'à se présenter au peuple et à ses partisans sous des couleurs plus belles encore : « J'ai même été l'un des meilleurs », dit-il en i5452. Même tendance dans d'autres affirmations : « Lorsque j'étais moine je pratiquais la chasteté, l'obéissance et la pauvreté ; libre des soucis de la vie présente, je m'adonnais tout entier aux jeûnes, aux veilles, aux prières, à la célébration de la messe, etc. Mais sous cette sainteté et cette confiance dans ma propre justice, ce n'était dans mon âme que méfiance, doute, crainte, haine et blasphème à l'égard de Dieu ; ma justice n'était qu'une mare à ordures où le diable régnait avec complaisance. Satan aime tendrement les saints de cette espèce, ils sont ses

i. Inlr. Opp. S. Cypriani, édit, G. Hartel (1871), pars 3% p. a/ja, n. 3i-3a. — Note tirée de Verratum ; On peut comparer à ce vieil écrivain le mystique des sermons de Tauler (Edition de Francfort, 18G4, I, 90).

». Ed., 17, i4o (Sermon du 12 août i545).

3l4 SOLUTION DU PROBLÈME

plus suaves délices, eux qui perdent leurs corps et leurs âmes, qui se frustrent et se privent de toutes les bénédictions et de tous les dons de Dieu1 » Ainsi donc Luther était tout comme les saints moines qu'il vient de nous décrire : il se compte parmi « les moines pieux et droits qni ont pris la chose au sérieux, se sont rendu la vie amère, se sont poursuivis et exténués, et ont voulu en arriver à conquérir le Christ, afin de parvenir au bonheur céleste. Mais, ajoute-t-il, à quoi ont-ils abouti 2 ? »

Dans cette dernière question se trouve la solution de l'énigme, et la fourberie de Luther. Après s'être donné pour avoir été autrefois l'un des plus beaux spécimens de la sainteté monastique, il pouvait dire : « Voyez, je suis arrivé, pour le moins autant que mes autres confrères, au dernier degré de la sainteté dans l'Eglise papiste. Et avec tout cela qu'ai-je obtenu ? » Nos contradicteurs, gens inexpérimentés dans la vie intérieure, écrit-il, « ne croient pas que moi et beaucoup d'autres, nous ayons éprouvé et souffert rien de pareil 3, nous qui avec la plus grande application avons cherché la paix du cœur, impossible à trouver dans de telles ténèbres4 ». Par ces macérations nous voulions aller au ciel et trouver Jésus-Christ. « Mais l'avonsnous trouvé? Jésus-Christ dit : « Vous persévérerez dans vos péchés et vous y mourrez ». Voilà ce que nous

i. In Galat., I, 109-110 (i535).

a. Ed., 48. 317 (i53o-i53a). Voir ci-dessus, p. 2^8.

3. (Ce passage fait suite à celui qu'on trouve ci-dessus, p. 3io, n. 1].

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