Esse in potentia ad aliquid » et « esse in actu
h. Plus tard, il dira lui-même de son état d'autrefois : « Je succombais à la moindre tentation venant de la mort ou du péché » (Ed., Si, 279 ; i533). Du reste, il n'avouait pas la pleine vérité et, conformément à son but, Il faisait tomber sur l'état religieux
TRISTE INTÉRIEUR DE LUTHER 4o3
consentir, habitude à laquelle on aurait pu résister au début, a pour conséquence une inclination au mal
la responsabilité de ces chutes, ce que ses partisans croyaient su parole.
[Luther aurait sans doute été plus dans le vrai en s'en prenant à l'insuffisance de ses connaissances théologiques, qui dans cette circonstance aussi joua certainement un rôle. La théologie distingue très nettement entre les mouvements purement naturels et sensibles de la concupiscence et des passions, et ceux qui sont causés et acceptés par la volonté (I*, qu. 82, a. 5, ad 1). Sur ces mouvements naturels, la partie spirituelle de notre être n'a qu'une puissance limitée (i*a",qu. 17, a. 7; qu. 81, a. 3, ad 2). Par conséquent ils peuvent lui échapper, c'est-à-dire, le prévenir avant qu'il en ait eu conscience et qu'il ait eu le temps de s'y opposer. Jusque-là, ils ne sont pas coupables ou tout au moins gravement coupables. Dans cette phase, la théologie les appelle des motus primo- primi. C'est alors que pour la raison et la volonté commence le devoir de s'y opposer, et de les maîtriser ; c'est aussi le moment où ils deviennent coupables, si la raison et la volonté négligent leur devoir. Si simple et si claire que soit cette doctrine, elle est cependant souvent fort mal comprise. Molinos lâcha toutes brides aux siens et déclara non coupables tous les mouvements des passions et leurs suites, même dans la seconde phase. Certaines personnes scrupuleuses, décontenancées par les mouvements initiaux vers le mal, perdent toute maîtrise d'elles-mêmes, puis se laissent aller, sous le spécieux prétexte que la faute est déjà commise. Quoique dans un autre sens, Luther en fit à peu près autant : lui aussi-, il considéra comme péché les premières perceptions de la concupiscence, tout comme les tentations qui se traduisent en acte. Note du P. Weiss].
[En outre, le texte dont il s'agit dans cette note est assez obscur, et Dcnifle en a sans doute forcé le sens. Qu'est-ce que ces tentations venant de la mort ? Walther donne une interprétation différente. (Fiir Luther wider Rom, 556). Luther voudrait dire qu'il s'était trop confié dans son état monastique. Mais cette confiance s'évanouit bientôt, et alors « il succombait à la moindre attaque de la mort ou de son péché » ; c'est-à-dire, il était accablé par la crainte de la mort et la conscience de son penchant au mal. — Grisar, lui aussi, comprend le texte de cette manière. Luther, I, 86, n. 1. [N. d. T.].
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plus grande, plus forte et qui peut devenir même une sorte de nécessité, comme le dit saint Augustin, d'après sa propre expérience1, Luther ne recule même plus devant des phrases de ce genre : La chasteté coexiste dans le même sujet avec la volupté et même avec la luxure 2. Par contre, Augustin écrit dans sa réponse à
i. Ainsi, par exemple, dans le Contra Fortun. Manich. Disput., n. 22 : « Hodie namque in nostris actionibus, antequam consuetudine aliqua implicemur, liberum habemus arbitrium faciendi aliquid vel non faciendi. Cum autem ista libertate fecerimus aliquid, et facti ipsius tenuerit animam perniciosa dulcedo et voluptas, eadem ipsa sua consuetudine sic implicatur, ut postea vincerc non possit, quod sibi ipsa peccando fabricata est », etc. Confess. VIII, c. 5, n. 10 : « Ex voluntate perversa facta est libido ; et dum servi tur libidini, facta est consuetudo ; et dum consuetudini non resistitur, facta est nécessitas », etc. Un vieux proverbe ne dit-il pas que : « Usus convertitur in naturam » ; « ex frequentatis actibus generatur habitas ». Cf. Joh. Ludovicus Vivaldus (Louis Vives), Aureum opus de veritate contritionis (Parisiis, i5og), fol. 1^7.
2. Je ne veux rien dire de la triste confusion qui régnait dans la tête de Luther et dont le passage que nous avons donné p. 4oi n. 1, fournit une preuve. Ses oppositions de vices à vertus ne sont pas même toujours «xactes; en outre, il ignore qu'on ne peut pas ainsi opposer de but en blanc le péché à la vertu (Sur cette question, voir S' Thomas, 1* 2", qu. 71, a. 4).
Quelques années après, il pousse l'exagération encore plus loin (Weim., I, 486, en i5i8) : « Sicut viva et Aéra gloria justi est in ignominia, vera sapientia in stulticia, vera quies in tribulatione, verum gaudium in luctu, vera libertas in captivitate, verse divitiœ in paupertate : ita et vera castitas est in luxaria, et quo fœdior luxuria, tanto speciosior castitas ». C'est à faire dresser les cheveux sur la tête : Ignominie, folie, tribulation, douleur, captivité et, bien entendu, pauvreté ne sont pas des péchés ; et le voilà cependant qui conclut : « De même, la véritable chasteté est dans la luxure ! » Mais la luxure est un péché capital ; S' Paul la range avec la fornification et autres péchés parmi les « œuvres de la chair » : « qui talia agunt, regnum Dei non possidebunt ». (Galat, Y, 19). Et vers i5i6, Luther lui-même la définit : « Omnium quinque sensuum voluptas vel libido, et ultra hoc complacentîa
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Julien, évêque pélagien d'Eclane : « La luxure ne peut exister que si nous consentons à la concupiscence de la chair1 ».
Ces paroles de Luther, tirées de ses Dictées sur le Psautier, dous prouvent qu'il a succombé à tous les assauts de sa concupiscence (dans le sens large du mot) bien qu'en l'absence de l'impulsion à tel ou tel péché, il parût posséder la vertu opposée. Si Ton veut juger sans prévention, l'on verra clairement que lorsqu'il fut amené à écrire que la concupiscence était absolument invincible, il ne s'agissait ni d'exercices de la vie religieuse, ni d'un précepte quelconque de l'Eglise catholique, mais uniquement de penchants intérieurs que laïque ou prêtre séculier il aurait pu aussi bien ressentir et auxquels il aurait dû résister.
Nous comprenons maintenant qu'il pût dire que l'opinion des théologiens sur l'effacement du péché et l'infusion de la grâce qui suit immédiatement l'ait presque poussé au désespoir. Rien de plus naturel chez un homme vaincu par la concupiscence, et qui sent ses convoitises si violentes qu'il va jusqu'à les considérer comme le péché originel lui-même indéracinable en nous.
Mais aurait-il dû en être ainsi? Pourquoi se produisait-il des effets contraires chez ceux qui imploraient humblement la. grâce de Dieu, qui aidés par elle lut-
quinquo operum in corde » (Weim., IX, 98, 38). Et c'est avec elle que la chasteté doit coexister ! De même que la paix peut être dans la discorde, ainsi la véritable chasteté peut être dans la luxure !
1. Op. imper/., lib. IV, n. aa. (Migne, Patr. lat., t. A5, c. i3/»9).
4o6 LA CONCUPISCENCE INVINCIBLE
taient contre eux-mêmes, qui ainsi parvenaient à vaincre et par là même à affaiblir la concupiscence, quoiqu'elle ne disparaisse jamais et qu'elle revienne toujours à l'assaut ?
Si tel était l'état d'âme de Luther, il devait alors forcément repousser ce que dit la théologie sur la disparition complète du péché en nous au moment même où nous recevons la grâce sanctifiante. Pour lui, il est évident que le péché ne doit disparaître complètement qu'à la mort, parce que c'est alors seulement que disparaît aussi la concupiscence. A quoi sert donc la grâce sanctifiante ? A compléter peu à peu notre justification. Quant à une justification proprement dite, par quoi l'on deviendrait vraiment juste, il n'y a pas ici place pour elle, a On dit que quelqu'un est juste, non parce qu'il lest réellement, mais parce qu'il est en voie de le devenir ». Quand le sera-t-il? Où le sera-t-il? A la mort, dans l'autre monde. « (Sur cette terre), le juste a toujours un pied dans le péché et l'autre dans la grâce1 », mais pas, bien entendu, dans la grâce sanctifiante, car Luther l'avait jetée par-dessus bord. « De même, disait-il encore vers la fin de iôiZj, de même que le genre humain ne reçut pas le Christ comme un droit qui lui était dû en justice, quelque convenables que pussent être ses dispositions, mais comme une faveur de la miséricorde de Dieu, de même aussi chacun de nous reçoit gratuitement la grâce du Christ, si convenable que puisse être notre préparation2 ».
i. Voir les deux phrases de Luther ci-dessus, p. 4oi,n. i. 2. Weim., IV, 329, 3i. « Mon enim, continue-t-il, ex meo paratu, sed ex divino pacto datur, qui promisit per hune appara-
Ici, il distingue encore entre Jésus-Christ et cette grâce que l'on mérite « de convenance 4 ».
Même avec les seules sources connues jusqu'ici, les théologiens protestants auraient cependant dû reconnaître que le point d'où Luther s'en alla à la dérive n'est autre que les propositions que lui fournit son expérience personnelle : La concupiscence est absolument invincible ; elle est le péché originel demeurant en nous. Ils auraient dû voir en outre que la crise doctrinale de Luther doit se placer aux environs de 1515. Ils auraient dû à tout le moins découvrir une différence essentielle des Dictées sur le Psautier aux sermons de Noël et à ceux qui les suivirent, et, dès lors admettre chez lui deux périodes nettement séparées.
S [\. — Quand et comment, d'après son « Commentaire sur VEpître aux Romains », Luther s'écarta-t-il du droit chemin ?
Pour l'histoire de Luther, le Commentaire sur VEpître aux Romains est d'une haute importance. Commencé au mois d'avril i5i52, il fut terminé en septembre ou
ium se venlurum, si expectetur et invocetur ? » (Voir de même III, 289 ; IV, 343» 35o). Il est intéressant de voir comment il explique (Weim., IV, 3ia ; peut-être vers la fin de i5i4) que le « meritum ex pacto et promissione Dei et fide » existait dans l'Ancien Testament ; il admet le « meritum, cui premium fiât et retributio in patria. » (Weim., IV, 3i3, 21). Voir ci-dessus, p. 397, n. 1, un autre passage tiré de Weim., IV, 262,