ROM. I, 17 I COMMENTAIRE TRADITIONNEL
S' appuyant sur saint Augustin, ainsi qu'il l'avait fait dans ses Dictées sur le Psautier, il explique le passage de saint Paul aux Romains : « La justice de Dieu est révélée dans l'Evangile », dans un sens parfaitement traditionnel, c'est-à-dire, non pas dans le sens d'un Dieu qui punit, mais de la grâce qui justifie. Cette explication était alors si naturelle qu'il n'éprouve aucunement le besoin de dire que tel ou tel commentateur a compris ce texte clans le sens de la justice de Dieu qui punit. Dans son explication de « Par la foi et pour la foi », il se prononce même, contre Nicolas de Lyra, pour « la foi informée » [par la charité], car « nul juste ne vit de la foi informe i ». C'est là d'ailleurs pour le moment tout ce qu'il écrit sur le passage : « Le juste vit de la foi2 », passage sur lequel il reviendra plus tard. Dès lors, que reste-t-il de la légende racontée par tous les biographes de Luther ; six ans auparavant, alors qu'à Rome il gravissait les marches de la Scala sancta, ce texte l'aurait constamment angoissé3 !
Sur le verset 12 du chapitre second de la même
renvoie à Erlangen, t. a3, p. aa. C'est p. aaa qu'il faut lire. Or, la même faute se trouve déjà dans Denifle, p. 463, n. i. (Ci-après, p. 433, n. 3). (N. d. T.).
i. « Lyra vult quod « ex fide informi ad fidem formatam ». Quod nihil valet omnino, quia ex fide informi justus nullus vivit ». Fol. 85 et 85". [Ficker, II, i/j].
a. « Justus autem ex fide vivit ». Rom., I, 17.
3. Voir entre autres Koestlin, Martin Luther (3° édit.), I, io/j ; voir aussi p. 781. D'après son fils Paul (i533-i593), Luther aurait lui-même raconté cette histoire à table, en if>44. Je le répète : il est absolument impossible de soutenir cette légende. Elle prouve simplement, une lois de plus, à quelles inventions Luther s'est laissé aller après son apostasie pour peindre sa vie monastique, et, d'une manière générale, sa vie dans l'Eglise catholique.
4 10 LA CRISE D'APRÈS LE COMMENTAIRE, l5l5-l5lG
épître : « Quiconque a péché sans la loi périra sans la loi... », Luther dit que par la loi rituelle et cérémonielle de Moïse, les Juifs « avaient fait un pacte avec Dieu et avaient reçu avec la loi la promesse du Christ 1 », que la loi morale se fonde sur la loi naturelle, qu'elle n'est même que la loi naturelle, obligatoire pour tous2. Il se demande si les païens qui vécurent en dehors du Christ tout en observant la loi naturelle seront sauvés, « puisque sans le Christ le péché originel ne peut être effacé et que, sans la grâce, qui ne nous est accordée que par Jésus-Christ, nous ne pouvons accomplir le moindre précepte (alors même que de soi l'action est bonne) ». Dans sa réponse, Luther va-t-il nier que le péché originel ne soit effacé? Nullement. Pour lui, effacer et remettre sont encore une seule et même chose. — Au sujet de la grâce, il écrit : a Celui qui accomplit la loi est dans le Christ, et la grâce lui est accordée, s'il s'y prépare autant qu'il est en lui2 ». Au
i. « Judaei... pactura cura Deo fecerunt ac promissionem Christi inea (lege) acceperunt ». Fol. 99^. [Ficker, H, 37].
2. « Acceperunt (gentes) legem spiritualem, quam ritus et ceremoniae (ultra quod Christura figurabant) moraliter significabant, quae est impressa omnibus, scil. Judaeis et Gentibus, ad quam quoque omnes obligantur... Haec est enim lex et prophetae. Ecce quomodo tota lex tradita nihil aliud (?) est, quam haec lex naturalis, quae nulli potest esse ignota, ac per hoc nullus excusabilis est ». Fol. 100. [Ficker, II. 37]. Voir aussi fol. 101 [Ficker, II, 3g], et, de plus, S' Thomas, i* 2". qu. 100, a. 1 ; a. 3 ; qu. 99, a. 2.
3. « Hic quaeritur de Gentibus, an extra Christum viventes, legem tamen secundum conscientiam naturaliter implentes, salvae sint, cum sine Christo peccatum originale non tollatur, et sine gvatia (etiamsi substantiam facti habeant) nullum prseceptum impleatur, quse per solum Christum donatur. Et quidera Apostolus hic asserere videtur, quod naturaliter ea, quae legis sunt, quidam fecerint ac faciant... Cum opponitur de Christo etoriginali peccato et gratia,
LE PÉCHÉ ORIGINEL; LES ŒUVRES DE L'HOMME 4l I
printemps de i5i5, Luther admet donc encore l'axiome qu'il approuvait dans ses Leçons sur le Psautier : « A celui qui fait son possible, Dieu accorde infailliblement la grâce d. » Il reconnaît encore que l'ignorance invincible est une excuse2, ce qu'il contestera bientôt, et qu'il devait contester pour être conséquent avec son « système3 ». Pour le chrétien, il laisse aussi subsister, du moins en apparence 4, les « œuvres préparatoires à la justification », « afin que par elles, dit-il, nous puissions devenir aptes à recevoir la justice de Dieu ; non
respondetur, quod quicunquo logera implet, est in Christo et datur ci gratia per sui prseparationem ad eandem, quantum in se est. Peccatum enim originis potuit Deus dimittere (licet ipsi hoc non cognoverint et confessi sint) per humilem aliquam operationem erga Deum et summum ens quod cognoverunt. Non enim obligabantur ad Evangelium et Christum expresse cognitum, sicut nec Judrei quidem. Vel potest dici, quod omnes ejusmodi per singularcm prœventionem misericordke Dei donati sunt lumine et gratia, quantum pro isto statu eis sat erat ad salutem, ut Job, Naaman, Jetro, etc... Igitur legem impleverunt. Quicquid autem defecit eis (in quo per ignorantiam invincibilem excusantur), sine dubio Deus in sustentatione supplevit, ut per Christum futurum perficeretur, non secus quam fecit in parvulis circumcisis, et pro se occisis, ac nunc etiam facit in nostris parvulis ». Fol. ioo. [Ficker, II, 38].
i. Voir ci-dessus, p. 397. Faisant allusion à quelques païens, Luther écrit peu après, à propos du verset i4 du chapitre II : « Per aliquam bonam operationem erga Deum, quantum ex natura potuerunt, meruerunt gratiam ulterius dirigentem eos. Non quod gratia pro tali merito data eis sit, cum tune non fuisset gratia, sed quia ad eam sese gratis recipiendam sic psaeparaverunt » (F. ioah ; Ficker H, 4a).