‹ Luther et le luthéranisme; étude faite d'après les sourcesChapitre 31 sur 283 · I. Erl., /,/,, 376 (i · texte numérisé non relu

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a. Ibid.

les « pieux évoques qui étaient dans l'Eglise avaient eu assez à faire de maintenir le mariage; et c'était pourquoi ils en avaient fait un sacrement*. »

Ainsi, nous voilà très bien renseignés : d'après le u Réformateur », si le mariage s'est maintenu dans l'Eglise, c'est malgré le pape et seulement par l'entremise des évêques, qui l'ont sauvé en en faisant un sacrement I II savait s'y prendre à merveille pour attirer dans ses filets les prêtres et les moines déjà tarés. Et, de fait, prêtres et moines de cette espèce se sont vite laissé persuader que s'ils avaient renoncé au mariage, c'était qu'ils l'avaient regardé comme un état criminel et déshonnête; maintenant, au contraire, ils savaient qu'il leur était permis de l'embrasser.

§ 3. — Mensonges de Luther sur ses idées antérieures à Vendroit du mariage.

Mais revenons au passage de i54o où Luther en appelle à sa vie monastique et où il prétend qu'alors il croyait que le mariage était condamné. Il veut en donner la preuve : « Nous débattions la question de savoir s'il est permis d'aimer une jeune fille honnête, et de demander sa main ; si c'est un péché de badiner avec sa femme. J'étais extrêmement étonné d'entendre dire à Bonaventure, ce saint des saints parmi les moines : Il n'y a pas de péché à demander une femme en mariage ; au contraire, cela est permis. Il dit aussi que le mari peut badiner avec sa femme. Je me serais

i. Ilid., p. 171 (i537-i54o).

SAINT BONAVENTURE ET LE MARIAGE 5g

attendu à une tout autre réponse, plus digne de son état ; car, sur ce point, je ne pensais pas alors autrement que les Juifs1. » Par ces réflexions Luther se condamne une fois de plus lui-même. Parmi les scolasiques, saint Bonaventure avait-il ici une opinion particulière? Pas le moins du monde, comme on le verra plus loin. Et alors, d'où Luther a-t-il bien pu tirer sa manière de voir, lui qui, à entendre Seeberg2, avait reçu «une parfaite formation scolastique », lui qui « avait profondément étudié la scolastique »? A qui Luther pouvait-il en appeler, pour soutenir qu'étant moine il n'avait pas compris autrement que les Juifs l'état du mariage et tout ce qui s'y rattache? Dès l'époque où il était « petit garçon 3 » on tenait le mariage pour tellement déshonnête, à cause de l'impie et impur célibat, « que je ne croyais pas, dit-il, pouvoir sans péché penser à la vie des gens mariés4. » Voilà ce qu'écrivait Luther en 1 536-1 537. Il était alors si bas qu'il n'avait plus aucunement conscience de la corruption qu'à moins d'être dépourvus de sens, ces mots supposent dans le petit Luther. A quelle partie

1. Opp. exeg. lat., VI, a83 (vers ï5£o). Saint Bonaventure écrit dans Sent, IV, dist. 3i, a. 2, qu. 3 : « Licel viris cum uxoribus jocari et etiam delectari (et veniale est), ita tamen quod faciant affecta maritali. » Ibid.f a. I, qu. 1, il dit : « Conjugium. bonum est ». Que s'ensuit il ? « Ideo appelipotest ». Voir Dist. 3o, dub. 6.

2. Die Théologie des Joh. Duns Scotus, p. 680 ; Lehrb. der Dogmengesch., II, 206.

3. Opp. exeg. lat., I, 169 (vers i536) : « Me puero » est traduit ainsi dans les Tischrcden de Luther, éd. FÔrstemann, IV, i52 : « Et Luther dit : Quand il était encore petit garçon ».

A. Opp. exeg. lat., 1. c. : « Ut putarem sine peccato de conjugura vita me non posse cogilare ».

de la vie des gens mariés peut-on à peine, longtemps du moins, penser sans péché? Il est inutile de développer. Et c'est là-dessus que ce « petit garçon » était déjà renseigné? S'il en était ainsi, quelle conclusion y aurait-il à tirer ? Mais pour le Luther des dernières années, si le petit Luther regardait comme un péché de penser en général aux gens mariés, c'était peutêtre parce que, d'après la doctrine catholique, le mariage était un état de péché ? Alors nous retombons dans le mensonge dont nous venons de nous occuper, par lequel le Luther de i54o mettait en cause le moine Luther d'autrefois.

L'intention est claire ; il voulait dire : « Voyez, je le sais assez par ma propre expérience, par l'expérience que j'ai acquise dans le papisme, soit comme moine, soit comme jeune homme, avant d'entrer en religion : selon la doctrine et la conception papistique d'alors, le mariage était un genre de vie coupable et condamné». Cette manière de présenter les choses produisait beaucoup plus d'effet.

Mais en réalité il s'est pris au piège que lui-même il avait dressé ; car les écrits composés par le moine Luther convainquent de mensonge les affirmations de Luther devenu apostat. C'est de i5i6 à i5i8, de sangfroid et sans préventions, du moins dans les lignes générales, qu'il a enseigné et écrit son ouvrage sur les dix commandements, ouvrage qui contient de fort belles pages. Par cette œuvre, nous pouvons donc savoir avec certitude quelle était sa pensée d'alors. Tout ce qu'il y dit sur le mariage et sur l'état conjugal, en traitant du quatrième et du sixième commande-

VUES CONVENABLES ET MEME ELEVEES 6l

ment, reflète la doctrine catholique de son temps; l'on ne remarque jamais que sa conception personnelle s'écarte de cette doctrine ; l'une et l'autre sont identiques.

Or, dans cet écrit, Luther suppose partout la légitimité du mariage. Sans doute, en parlant du sixième commandement, il met la virginité au-dessus de tout, et il stigmatise comme un sacrilège l'infraction des vœux chez les religieux et chez les prêtres { ; pourtant, on ne trouve nulle part, ne fût-ce qu'en termes voilés, que le mariage serait défendu ou condamné par le pape. Dans le passage sur la virginité, il expose que dans l'Ancien Testament (pour des motifs qui nous sont connus), elle « était la pire des hontes, tandis que dans le Nouveau, elle est la gloire par excellence, du moins pour ceux qui n'ont pas eu le dessein de se marier; et il y a sur ce sujet, dit-il, quantité de beaux ouvrages. Pour ceux qui pensent à se marier, ils n'ont pas à ce moment-là un aussi grand honneur ; ils peuvent toutefois l'acquérir, si on les exhorte convenablement à la virginité. Mais quand la virginité est perdue, on ne saurait la recouvrer, » etc. 2.

Sous une autre forme, Luther expose ici tout ce que

i. Weim., I, 488, 489. Voir ci-dessus, p. 47, n. 4.

a. a Tune (olim in lege) virginitas summum erat opprobrium, nunc autem summagloria, tunedamnabile dedecus, nunc incomparabile decus, iis saltem qui non proposuerunt nubere. Nam qui proponunt matrimonium, non habent actuale tantum decus, sed possunt habere, si ad virginitatem animentur, de qua multi multa et magnifica scripserunt, quia vere nulli virgini potest fieri restitutio. Sane tamen hoc intellige, quia voient! non a Deo tenetur, invitaî autem non potest tolli, potest autem induci et sic tolli ». Weim., I, 488.

nous ont dit plus haut saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme, ainsi que le Sacramentaire de saint Léon. La virginité est supérieure au mariage ; toutefois, il ne s'ensuit pas que le mariage soit une liaison criminelle, ni condamnée, ni méprisée. Autrement comment Luther pourrait-il avancer que si une jeune fille se propose de se marier elle n'a pas autant de gloire que celles qui ont renoncé au mariage ? Si le mariage était un état criminel ou condamné, alors quand une jeune fille se proposerait de se marier, elle ne renoncerait pas seulement à la gloire : en aspirant h un état criminel et défendu par Dieu, elle commettrait un péché.

Il n'y a donc pas à s'étonner de voir Luther, moine et professeur, admettre que le mariage est bon et légitime ; de le voir développer de belles maximes sur la manière dont les époux doivent vivre ensemble, convenablement, en paix et avec fruit, pour la gloire de Dieu ; de le voir ne pas trouver singulier et illicite qu'un jeune homme demande la main d'une jeune fille ou qu'une jeune fille cherche à se marier ; il va même jusqu'à indiquer à la jeune fille comment elle doit se comporter pour arriver plus sûrement à son but. Un jeune homme, dit-il, n'aime pas à prendre pour femme une jeune fille qui tient beaucoup à la parure. « Si tu veux qu'un jeune homme s'éprenne de toi, écoule ce précieux conseil : sois modeste, pare-toi modérément, parle peu et ne fixe pas son visage. Le plus bel ornement d'une jeune fille et d'une femme, c'est une timidité pudique ; pour attirer et captiver le cœur des hommes, c'est là un moyen plus sûr que toutes les

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parures. Et cette pudeur donne au mariage de la stabilité, tandis que l'amour sensuel, excité par les parures, amène rapidement le dégoût des liens du mariage, parce que cet amour ne s'appuie pas sur un fond sérieux, mais sur de vains ornements. Suis ces conseils, et tu trouveras plus vite un mari que ces gouffres de dépense qui ressemblent à des prostituées. Et en outre tu seras bénie de Dieu* ».

Est-ce là le langage d'un moine qui, selon les dires de Luther apostat, aurait, conformément à l'esprit du temps, considéré le mariage comme un genre de vie condamné, qui aurait trouvé étranges, et à peine conciliaires avec la condition de moine mendiant, les paroles de saint Bonaventure sur la recherche d'une femme ? En s'appuyant sur des passages des épîtres de saint Paul et de saint Pierre2, qu'il explique fort bien, le moine Luther dit que la femme doit honorer sou mari, car il « participe du nom et de l'office de Dieu ». De leur côté, les hommes doivent se conduire avec dignité, et ne pas cohabiter avec leur femme uniquement dans une pensée de volupté, sans faire de distinction entre une épouse et une concubine ; ce sont là les unions des animaux et des païens. Au contraire, le mari doit respecter sa femme comme un être plus faible, et voir en elle une cohéritière de la grâce qui donne la vie 3.

C'est précisément ce qu'au temps de Luther, dans plusieurs diocèses d'Allemagne, le prêtre catholique

i. Wcim., I, 456.

a. i Cor., ii, 7 ; î Petr., 3, 7.

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