LUTHER ET CATHERINE BORA
donc inutile d'insister sur la lettre que, le 10 août i5a8, Joachim de Heyden écrivait à Catherine Bora ; il lui reprochait de s'être rendue à Wittenberg comme une danseuse, et d'y avoir vécu avec Luther en prostituée
excellent, et de sentiments d'ailleurs si élevés, mais facile à circonvenir. » Par une falsification, Camerarius est parvenu à faire que les paroles : « cet homme excellent et de sentiments d'ailleurs si élevés » dussent s'appliquer à Luther, tandis que dans le texte original, c'est précisément à Luther que Mélanchthon les oppose. Kolde connaissait le vrai texte et cependant il suit le texte falsifié par Camerarius ! Comment flétrir un procédé aussi déloyal ? Quand ensuite il parle « de la papauté qui n'est pas chrétienne, et de son célibat qui n'est saint qu'en apparence », j'accorde bien volontiers que ces paroles montrent moins sa déloyauté que son ignorance. Son cas du reste n'est pas isolé. Dans son ouvrage Das sechste Gebot und Luthers Leben « Lutherophills, » c'est-à-dire Wilhem Walther, [professeur à l'université de Rostock] et collaborateur de l'édition de Weimar, donne une traduction similaire (Halle, 1893, p. 96). Toutefois, à la p. 73, il dit que la lettre de Mélanchthon est « très inconvenante » ; à la p. 93, il l'appelle « la lettre fatale ». Vraiment fatale en effet I Les détours de Walther et ses habiletés de traduction (p. 3i-3a, 95-96) suffisent pleinement à justifier cette épithète [Pour Walther, voir désormais Fur Luther wider Rom, Halle, 1906, p. 658 et suiv.].
(N. d. T.) : Voici en grec la phrase dont Denifle parle dans sa note : "Iauç -i\ i:oXk)\ cruv^ôeux, ^ aûv xaîç jxova^aT<; xâv yevvatov ô'vxa xal \i.zy<x\6<\>vyov xax£[xd>;6a;e xal lïpoasi-éxauae. Boehmer lui aussi persiste à donner à xàv le sens de quoique et à le rapporter exclueivement à ôvxa. Il traduit : « Ce commerce fréquent avec ces religieuses l'a peut-être amolli, malgré la noblesse et la dignité de son caractère. » (Luther, 191 o, p. iao.) Grisar nous donne une traduction semblable (I, 446, A73). Nous avons consulté à ce sujet des hellénistes, et nous-même nous avons peut-être quelque droit à parler ici en notre nom, puisque naguère nous avons publié et traduit des lettres grecques du xvi* siècle (J. Paquier, Lettres familières de Jérôme Aléandre, 1909, p. 68, etc.) Voici les résultats de nos recherches. Ce n'est qu'au xix* siècle que les travaux de Gottt'ried Hermann ont bien déterminé l'emploi de la particule ftv. Il est donc assez difficile de décider ce que Mélanchthon a voulu dire. En faveur de la traduction protestante, il
abjecte et publique avant de le prendre pour mari *. Evidemment, il avait dû se produire quelque chose d'équivoque ; autrement, Joachim n'eût pas osé écrire en ces termes à Catherine Bora elle-même. En outre, Mélanchthon déclare que les religieuses avaient « amolli Luther et allumé en lui le feu de la passion ». Mais fut-ce tout d'un coup, juste avant son mariage? Le croira qui voudra ! A partir de ï5a3, par conséquent deux ans durant, Luther fut entouré rie reli-
faut reconnaître que àv est loin des deux verbes xaTeu.àX9aS;6 et irpocre^xauare, et bizarrement placé pour les modifier.
Mais, en sens contraire, àv est absolument inexplicable avec ôvTa. Il semblerait donc que l'on a ici l'aoriste avec àv, bien connu des grammairiens sous le nom de mode irréel. Dès lors, le sens serait (en mot à mot) : « Peut-être (probablement) le fréquent commerce avec les religieuses aurait amolli et enflammé (lui, Luther) même étant noble et d'une grande âme », c'est-à-dire « l'aurait amolli et enflammé même s'il avait été noble et d'une grande âme. » Les écrivains protestants traduisent absolument comme s'il n'y avait que xocl et que àv n'existât pas. Ainsi, ôVca se rapporte bien à Luther, et dans notre traduction, nous avons modifié en ce sens le texte de Denifle; mais avec le mode irréel dans la proposition principale, la proposition participiale ne peut avoir qu'un sens conditionnel : « s'il avait été... » et non : « quoiqu'il soit... » En outre, quoi qu'en dise Lutherophilus (Das sechste Gebot und Luthers Leben, 1893, 97), le contexte est tout à fait en faveur de ce sens. Dans la phrase précédente, il a plu à Walther de traduire EÙ)(zpfc par gutmiïtig, qui a bon cœur. Mais, dans cette lettra indignée, combien plus vraisemblable est la traduction de Boehmer, analogue ici à celle de Denifle : « facile à séduire ! »
1. Enders, VI, 334. — En latin, pour traduire Joachim von der Heyden, on disait : Joachimus ab Heida (Corpus Beform., VII, 5o6.) Mais l'on disait aussi Joachimus Myricianus, parce que Heide qui veut dire bruyère, lande, avait aussi autrefois le sens de myrica, tamaris. Voir Enders, VI, 33g. En français, l'on pourrait donc dire pareillement Joachim de la Bruyère, ou de la Lande. (N. d. T.).