LA PEINTURE DES ABUS, MOYEN D* AGITATION
n'avait aucun scrupule de reprocher aux religieux ce que dans son système il regardait lui-même comme indifférent, je veux dire le non accomplissement des préceptes de Dieu. La contradiction est essentiellement dans la nature de Luther.
C'est avec préméditation qu'il étale « les vices horribles et épouvantables des religieux » ; lui et les siens voyaient là un excellent moyen d'agitation pour déchaîner contre les ordres l'opinion publique. C'est ce qu'il commença de faire dans son écrit sur les vœux. « Nulle part, y lit-on, la chasteté n'est moins observée que chez ceux qui en ont fait vœu. Presque tout y est souillé par des pollutions immondes, ou par l'ardeur continuelle et la flamme inquiète de la passion1. » Vingt ans après, il répète les mêmes propos: il appelle les célibataires catholiques « la race d'hommes la plus perdue de passions, de fornications et d'adultères, des gens qui passent leurs jours et leurs nuits à rêver à leurs ébats amoureux2... » Mais ce chaste Réformateur, comment sait-il donc ce que les innombrables célibataires se représentent pendant la nuit, quel est l'objet de leurs rêves et de leurs pensées? En i5ai, il rap-
1. (Quanquam in servando eo voto nihil aeque est fictum), nec uspiam minus castitatis quam in iia qui voverunt castitatem polluta sunt ferme omnia vel immundis fluxibus vel perpétua ustione et flamma inquiéta libidinis. Weim., VIII, 6/49 (i52i).
2. « Genus hominum perdilissimum linidinibus, sçortalionibus et adulteriis, qui dies noctesque tantum ludos suos venereos sommant, ac imaginantur, quid ipsi facturi essent, si talis licentia (ut patriarchisj concederetur, ut singulis noctibus conjuges permutare possent, et cura eis ludere secundum flammas et ardorem carnis, sicut cum scortis suis ludunt. » Opp. exeg. lat., VII (vers i54i), 277. Cf. ci-dessus, p. i4g-i5i.
pelle encore une parole de saint Paul, il s'en sert même pour expliquer son ignorance de l'état intime de l'âme des religieux : « Qui d'entre les hommes connaît ce qui se passe dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme qui est en lui i ? » Si le père de la « Réforme évangélique » pouvait formuler sur les religieux les jugements qu'on vient de lire, c'était donc uniquement parce qu'i7 s'identifiait lui-même avec eux tous®. Il n'en écrit pas moins, la même année i52i : « Ne va pas croire à la chasteté de gens dont il est avéré qu'ils mènent une vie impie, qu'ils s'engraissent du bien d'autrui pour vivre tranquillement dans l'oisiveté, l'abondance et les richesses 3. » Nous avons déjà fait connaissance avec des phrases de ce genre ; il n'est donc pas nécessaire de les multiplier ; dans les œuvres de Luther, elles reviennent avec toutes les variations imaginables.
D'autre part, nous entendrons bientôt Luther celé* brer chez les religieux la sainteté par les œuvres et l'aus* térité de la vie ; comment allier ces appréciations avec les propos ignobles que nous venons de lire ? Et dans ces appréciations louangeuses, il n'est pas isolé. Un témoin tout aussi peu suspect, le franciscain apostat Eberlin de Giinzbourg, qui donne saint François d'Assise pour un « grand fou dangereux », un « vaurien de