I. Loc. cit., préface n" 224, p
LUTHER ET RABELAIS l43
grivoise, ce qu'ont écrit un Rabelais ^ un Fischart, un
I. Il y aurait un curieux parallèle à établir entre Luther et Rabelais : mainte page de Luther rappelle la vie de Gargantua et de Pantagruel : même prédilection pour les proverbes, les longues énumérations, les accumulations burlesques même amour des grossièretés et des obscénités ; et, en sens opposé, même élévation de sentiments dans certaines pages. Pour ce qui est notamment des énumérations, voir, par exemple, ci-dessus, t. I, p, aSo, la manière dont Luther a consacré l'évêque de Naumbourg. Dans le même genre, voici le début de son pamphlet Contre la Bulle de la Cène du Seigneur. (Sur ce pamphlet, voir ci-dessus, p. 80-81).
« Bulle de la Cène du Seigneur, c'est-à-dire Bulle sur la mangeaille par notre très saint Seigneur le Pape, traduite en allemand par Martin Luther ».
(( Martin Luther au très saint Siège de Rome et à tout son Parlement.
Tout d'abord, sentiments tout dévoués et salut. Très saint siège, ne te frappe pas pour ce nouveau salut, où je te donne d'abord mon nom et où j'oublie de t'embrasser le pied ; je vais t'en dire la raison. Voici une nouvelle année, comme tu n'en as jamais passé. Puis, j'ai trop besoin de te parler pour penser à garder les manières de l'an passé. Jeté remercie, saint, aimable et savant siège, au nom de toute la chrétienté, en présence de la nation allemande, de ce qu'une fois encore tu veux bien ouvrir les yeux de ta grâce et le trésor de ta miséricorde, et que tu nous fasses voir la bulle hautement renommée, profondément redoutée et largement obscure de ton maître sur la mangeaille.
« Car, après que nous avons eu à souffrir tant de marchands de bulles, tant de cardinaux, de légats, de commissaires, de souscommissaires, d'archevêques, d'évêques, d'abbés, de prévôts, de doyens, de chanoines archistupides, de prieurs, de gardiens, de trafiquants de reliques, de quêteurs et d'envoyés : envoyés de chapitres, envoyés de couvents, envoyés de chapelles, envoyés d'autels, envoyés de cloches et envoyés de clochers, et toute la clique infinie d'écorcheurs du même genre, si nombreux que le Rhin serait à peine suffisant pour noyer tous ces polissons-là, et si cela avait à durer plus longtemps, les oies et les coucous eux aussi devraient devenir des porteurs de bulles et des marchands d'indulgences, c'est-à-dire des légats et commissaires du Très Saint-Siège de Rome ; parce que si le trésor des indulgences
l44 QUE PENSER DES OBSCÉNITÉS DE LUTHER ?
Gryphius, un Shakespeare» *. D'une manière générale, les humanistes ne furent pas des modèles de pudeur, ni de réserve dans le langage. Et même quelques M célèbres prédicateurs populaires , comme Geiler de Keiserberg, pour ne nommer que lui, ne s'interdirent pas toujours les « crudités », soit dans leurs sermons, soit dans leurs écrits ; encore moins quelques contro- \ersistes, par exemple, Thomas Murner, qui, en contact continuel avec le bas peuple, en adoptèrent aussi la langue.
Mais ces hommes prétendirent-ils jamais être des réformateurs de l'Eglise au sens de Luther ? Sont-ils le modèle, marquent-ils l'apogée de la vie religieuse à cette époque? De plus, ces prédicateurs, Geiler de Kaisersberg, par exemple, ont-ils même simplement approché du ton de Luther? D'ailleurs l'eussent-ils
restait sous clé dans l'armoire du Très Saint-Siège, la rouille et les teignes finiraient par le dévorer, et l'Allemagne par devenir trop riche ; après tout cela donc, grâce à tous ces fidèles apôtres, on a pourtant senti encore un grand et insurmontable désir de cette bulle sur la mangeaille. »
Voir aussi dans la Croix (i5 juin ign), le résumé de ma Conférence du 17 janvier 191 1 à l'Institut catholique de Paris, sur Luther tribun et écrivain populaire.
Ainsi, comme les Allemands, les Français ont une sorte de Luther; c'est l'auteurdes prouesses de Gargantua et de Pantagruel, le fondateur de l'abbaye de Thélème. Mais les Français n'ont pas songé à faire de Rabelais un réformateur religieux. (N. d. T.).
I. Lôsche, ouv. cité, p. 3. — Lôsche ajoute : «Tout spécialement, ce que beaucoup plus tard encore ont produit les pseudo-moralistes des Jésuites dans Tanatomie lascive des péchés de la chair ». Peut-être aussi ce dont traitent les médecins et les juristes dans leurs revues spéciales? Pour plus de brièveté, je me contente de. renvoyer à J. Franz, S. J., Die Behandlung der sexuellen Siinden in der Moral, dans Zeitschrift fur katholische Théologie, XXV, 677 et suiv.
UN SOMMET NE SE LAISSE PAS SUBMERGER l45
fait que la comparaison serait inexacte : en regard de V apogée du luthéranisme d'alors, on ne doit mettre que Y apogée de la vie catholique. Et les sommets moraux d'une époque n'ont pas le droit de se laisser envahir par la grossièreté et la brutalité de la populace ; autrement, ils ne seraient que des sommets de grossièreté et de brutalité. Leur devoir est bien plutôt de s'élever au-dessus de leur entourage et de leur époque, afin d'avoir sur elle une heureuse influence. Une phrase de Kolde sur Luther nous montre à quel point les historiens protestants du Réformateur Ignorent ces vérités pourtant élémentaires : « Assurément, dit-il, un homme qui dépassait son entourage plus que de la hauteur delà tête.... était en grand danger de se laisser aller » ^. Kolde ne s'est-il pas aperçu que dépasser son entourage et se laisser aller sont deux concepts disparates, que si l'entourage et les contemporains de Luther se laissaient aller, lui, le a Réformateur » de son entourage et de son époque, il devait précisément ne pas se laisser aller? Mais pour Luther comment ne se pas laisser aller ? Il lui aurait fallu se vaincre, se faire violence ; or, il y avait renoncé dès l'instant où il avait émis le principe tiré de sa propre expérience : « La concupiscence est absolument invincible » ; et depuis son apostasie, il y avait renoncé davantage encore. Dès lors, non seulement il parla
I. Martin Luther, II, ^2h. [Dans Luther im katholischen Urteil, p. 90, Hegemann dit tout bonnement : « Quod licet Jovi, non licet bovi. Do nos jours, sera-t-on encore obligé de répéter ce proverbe aux théologiens romains ». Note du P. Weiss].
l46 QUE PENSER DES OBSCENITES DE LUTHER ?
comme ceux qui l'entouraient, mais il tomba même au-dessous d'eux.
Ce laisser-aller se manifesta dès l'époque de sa première campagne contre le vœu de chasteté, alors que de la manière la plus répuganteetla plus obscène, il se fit séducteur de prêtres, de moines et de religieuses ; alors que, fidèle à son principe qu' « on ne peut lutter contre le courant », qu'on ne peut résister aux impulsions de la nature, il chercha à leur persuader qu'il leur était impossible de garder la continence i. La vulgarité et la grossièreté de ce qu'il a dit et écrit alors est à la hauteur des écrits et des gravures de ses dernières années, si bien que l'explication et les excuses de KoLDE sont des plus comiques : « La crudité de son langage qui, dans les écrits polémiques de ses dernières années va ça et là jusqu'au cynisme, sans du reste atteindre celle de ses adversaires, montre, ce qui ne doit étonner personne, qu'il paya son tribut à l'accroissement manifeste de décadence moraJe d'un siècle si troublé^ )).
Est-ce seulement sur la fin de sa vie que Luther devint cynique et obscène ? Kolde connaît-il si peu son Luther qu'il osât le soutenir ? En outre, qu'il prouve donc, comme il l'afTirme, que les adversaires de Luther furent encore plus cyniques que lui. Rien de facile comme une affirmation sans preuve. Puis, que gagnerait-il à la prouver ? Absolument rien ! Car les adversaires de Luther ne sont pas eux-mêmes les sommets
1. De Wette, TI. 67/1 (2 juin i525), et ci-dessus, t. I, p. i63-i74|