‹ Luther et le Luthéranisme (volume 2)Chapitre 117 sur 278 · CROIRE DIEU, A DIEU, EN DIEU 17I · texte numérisé non relu

CROIRE DIEU, A DIEU, EN DIEU 17I

Dieu et croire en Dieu », et qu'il l'avait empruntée aux Sentences de Pierre Lombard, qui a vécu plus de deux centsans avant les Hussistes et les Frères Bohèmes i. Cette trouvaille lui aurait donné quelque chance de découvrir que cette dictinction était devenue banale, qu'on la trouve constamment chez les scolatiques, jusqu'à l'époque des Hussittes et de Luther 2.

Une telle ignorance de la tradition de l'Eglise explique que les théologiens protestants ne découvrent que de loin en loin quelques rayons de lumière avant Luther. C'est les yeux fermés qu'ils entrent dans la période qui précéda immédiatement la Réforme, Viennent-ils par hasard à se heurter à un auteur catholique du moyen âge qui parle, par exemple, de la confiance en Dieu ou de l'inutilité de nos œuvres, ils le considèrent aussitôt comme une exception : chez

1. Dans les notes marginales de Luther sur les Sentences (lib. III, dist. 28), que l'on a publiées en i8g3, on trouve cette distinction. (Weim., IX, 93 ; i5io-i5ii):

( Deo Credere l in Deum

f Deum Si les écrivains protestants que nous venons de nommer s'étaient donné la peine d'ouvrir les Sentences au passage indiqué (et ils auraient trouvé cet ouvrage dans toute bibliothèque d'Université), ils auraient découvert que Pierre Lombard commence un article par ces mots : « Aliud est enim credere in Deum, aliud credere Deo, aliud credere Deum » ; puis il explique ces expressions (Seaf. lib. III, dist. 23, art. ou n" /»), J'ajouterai encore que dans son Commentaire sur l'Epître aux Romains, fol. i3i [Ficker, II, 88], Luther, parlant de ces différents sens du mot credere, renvoie en termes formels non pas à Jean Hus ou à un Frère Bohême, mais au Maître des Sentences.

2. Voir Weiss, Apologie des Christentums, III, (3* édit.), p. 270, lïo/t et suiv.

cet enfant perdu, ils découvrent, pour parler comme Lenz, de « brillantes étincelles de cette plénitude de lumière qui, devait bientôt s'allumer pour le monde entier en la personne de Luther » .

S'ils consentaient à ouvrir les yeux pour étudier la tradition catholique, ils arriveraient à cette conclusion qu'au contraire Luther ne possédait qu'un faible reste delà plénitude de lumière qui avait brillé avant lui, que par ses ruses et ses mensonges il s'entendit à merveille à obscurcir cette lumière, et à s'en donner à lui-même les apparences. Ils reconnaîtraient combien ils se sont trompés en le prenant pour guide. Et ils auraient alors une autre attitude à l'endroit des mensonges du Réformateur sur nombre de points prétendus de la doctrine et du culte catholique : la justification par les œuvres, la confiance dans les œuvres et dans les saints au lieu de la confiance en Jésus-Christ, la contrition, la satisfaction, le juge qui punit, etc.

Si encore les théologiens et les historiens protestants n'ignoraient que le moyen âge ! Mais leur ignorance se manifeste aussi dans la patristique, surtout à propos de saint Augustin, celui que l'Eglise et Luther s'accordent à regarder comme le plus important des Docteurs. Seeberg ne va-t-il pas jusqu'à écrire : a C'est peut-être la plus belle œuvre d'Augustin d'avoir frayé à Luther, le plus grand de ses fils, le chemin vers saint Paul 1 » Mais comment Seeberg et ses pareils-

I . Lehrbuch der Dogmengeschichte, II, 2o5. Voir, ci-dessus, t. II, p. 368, t. III, p. 5 et suiv.

lisent-ils donc saint Augustin ? Un seul exemple, vraiment étonnant, va nous le montrer.

Dans une remarque sur cette phrase de Mélanchthon, que les vertus des païens doivent être regardées non comme de véritables vertus, mais comme des « vices », KoLDE écrit : « Mélanchthon fait ici allusion au mot bien connu d'Augustin dans son Traité contre Julien, livre IV, ch. 3, n°' 25-26, que les vertus des païens sont des vices éclatants^ ». Ainsi, ce mot bien connu de saint Augustin, que les vertus des païens sont « des vices éclatants )),doit se trouver, c'est Kolde qui nous le dit avec une assurance parfaite, dans le Traité d'Augustin contre Julien, livre IV, chap. 3, n"' 26-26. Quoi de plus précis ! Et, pourtant, au passage indiqué, le mot bien connu ne se trouve pas^ ! Seeberg, lui aussi, attribue cette parole à saint Augustin 3. Et comme il faut bien avoir sa petite originalité, il ne donne pas la même référence que Kolde : il renvoie à plusieurs chapitres de la Ciïe de Dieu^. Le mot s'y trouverait donc plusieurs fois répété. Par malheur, en réalité, on ne l'y trouve même pas une seule fois ! Pour la même parole, Prantl, qui était du côté protestant, renvoie comme Seeberg à la Cité de Dieu ; mais au lieu du livre V, il cite le livre XIX, chapitre 26^. Et sa réfé-

I. (( Splendida vitia ». — Loci communes de Philippe Mélanchthon, publiés par Kolde (1900), p. 86, note i. C'est moi qui souligne le mot « connu ».

3. Voir Migne, Pair, lat., T. 44, col. 750-761. Je reviendrai à l'instant sur ces passages, et je les replacerai dans leur contexte.

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