Ci -dessus, t. III^ p. 79 et suiv., etc
raison) il n'avait que du dédain pour la scolastique, surtout pour le prince des scolastiques, saint Thomas, qu'il ignorait complètement. Mélanghthon ne fit pas mieux. « Qu'est-ce que la doctrine de Thomas ou de Scot, nous dit-il, sinon une barbarie produit de deux choses mauvaises, une philosophie ignorante et par trop loquace, et le culte des idoles, c'est-à-dire, l'abus de la Cène du Seigneur, l'invocation des morts, le célibat et les superstitions monacales 1 ».
I. Corp. ReJ. XI, 78G : « Quid est enim doctrina Thomae aut Scoti, nisi barbaries contlata ex confusione duarum malarum rerum, ineruditae etnimis garrulae Philosophicne, et cultus idolorum, videlicet abusus cœnae Domini, invocationis mortuorum, cœlibatus, superstitionum monasticarum ». Voir, ci-dessus, t. I, p. 3^1-342.
Dès i53i, dans son apologie ^contre les Docteurs de la Sorbonne, il a montré son ignorance de la scolastique. (Ci-dessus, t. III, p. 189-190). Il va sans dire qu'à la façon de Hutlen les plaisanteries banales sur les magistri nosiri n'y font pas défaut : « Les théologiens de la Sorhonne ne sont qu'une collection de Sorbes. » (Weim., VIII, 3o5). [Ihr, Theologi von Sorbonna seyd doch nichts denn eyttell Sorba. On saisit le jeu de mots entre Sorbona et Sorba. En note, Mélanchthon explique que les « Sorbes sont des fruits qui viennent auprès de la Mer Morte ; lorsqu'ils sont mûrs, ils tombent en poussière et ne sont d'aucune utilité »]. Un enfant allemand, dit plus loin Mélanchthon, aurait pu suffire à trouver dans Biel et dans Scot les articles de la Sorbonne contre Luther (p. 3o8). Il s'aventure même à reprocher aux Docteurs de Paris, parmi lesquels se trouvaient des hommes de la valeur de Clichtoue, de n'avoir jamais lu saint Augustin ! (p. 3io). Ce ne sont que de grosses bûches ; personne ne voudra croire qu'ils ont des yeux, une raison et un cerveau. « O, pauvre France, qui en est arrivée à ce point d'avoir de tels juges en matière de religion ! Ils seraient mieux à balayer les cabinets qu'à traiter de l'Ecriture» (p. 3 11). Et voilà ce qu'écrit celui qui peu auparavant, de concert avec Luther et les luthériens, en avait appelé à ces mêmes Docteurs pour juger des points en litige ! A ce moment, comme ils attendaient d'eux un jugement favorable, ils les mettaient au-dessus
MÉLANCHTHON, BUCER, DIECKHOFF I qS
BucER lui-même défendit les scolastiques contre les attaques de Mélanchthon ; en i535, il écrivait à Bullinger : « Pour les scolastiques, il ne s'agit pas de savoir ce que Mélanchthon réprouve en eux, mais ce qu'il doit réprouver... Nous avons tellement maltraité tous les scolastiques que nous avons gravement indisposé beaucoup de gens sérieux qui nous étaient favorables ; car ils se rendent compte ou que nous ne les avons pas lus, ou que nous les avons sciemment et volontairement calomniés^. »
Aujourd'hui encore, le reproche de Bucer garde toute sa force. Pour être concis, je vais me borner à le montrer pour Dieckhoff et pour Harnack, et je le ferai le plus brièvement possible.
Dieckhoff (mort en 1894), représente les tendances rigoureusement orthodoxes du protestantisme, tandis
de tout ; ils cherchaient même à préparer l'opinion publique en faveur de ce jugement. (Voir la dépêche d'Aléandre dansBRiEGER, Aleander and Luther, p. i88 ; Enders, lil, 21 : Luther à Spalatin, i5 décembre 1620). Mais lorsque la sentence de la Sorbonne parvint à Worms, alors tout fut fini ! Fidèles à leur principe : la ^n justifie les moyens, ils traitèrent ces docteurs de grosses bûches stupides, tout comme ils avaient fait pour l'Eglise, le pape et tous leurs adversaires. Quand on les contredisait, les premiers «Réformateurs » ne savaient que se conduire en gamins mal élevés.
I. Corp. Réf., X, i38 : « De scholasticis non spectandum, quid Mélanchthon damnarit, sed quid damnari debeat. Infinita turba est vere christianorum, qui dogmatibus detinentur scholasticorum, sed depravatis. His longe malim quidem consuluissemus, si depravationem, non dogmata quaî in se recta sunt, oppugnassemus, sicque nostra omnia temperassemus, ne ulla in nobis haereret calumniae suspicio. Nunc ita tractavimus scholasticos omnes, ut cordatis et bonis multis non contemnendum ofTendiculum objecerimus, dum vident nos illos non legisse, aat prudentes calumniari voluisse ».
iqA les protestants et la scolastique
que Harnack est aujourdhui le représentant, le chef de la théologie libérale.
Parmi les théologiens soit orthodoxes, soit libéraux, DiECRHOFF s'était fait une grande réputation ; il s'entendait à merveille à lancer par le monde des mots à effet, comme doctrine relâchée des scolastiques sur 'la contrition elles indulgences. Les théologiens protestants de toute nuance s'emparaient aussitôt de ces mots avec avidité ; dès que quelque chose semble aller contre* l'Eglise ou ce qui lui touche, tous ces théologiens le saluent avec joie ; c'est un point qui fait partie de leurj objectivité et de la liberté de leur esprit. Avec l'un de ses derniers ouvrages, La doctrine de Luther dans sa\ forme première ^, Dieckhoff eut un succès énorme ; les théologiens protestants, sans excepter Seeberg et Harnack, le citent presque comme une source. Pendant; un instant, je voudrais étudier cette œuvre, et enj particulier ce qu'on y lit sur le péché originel 2.
Dieckhoff y place dans la première période de l'évo-j lution de Luther sa théorie du péché originel, que pourtant il n'a formulée que plus tard, aussi, sur les diver-] ses phases de la vie de Luther ; il marche complètement dans le noir, avec presque toute la théologie protes-l tante ^ et, sur le point capital qui nous occupe ici, iL parvient à tout brouiller. « Dès la toute première pénodel de l'évolution de sa doctrine évangélique, écrit-il, la]
1. Luther s Lehre in ihren ersten Gestalt (Rostock, 1887), a. Ci-dessus, t. II, p. 391-A07, j'ai exposé la conception que Luther se faisait du péché originel. Dans ce qui va suivre, je suppose ces développements connus.