Dieckhoff, Luthers Lehre..., ibid
2. In 2 Sentent., dist. 82, qu. un., n. 7 : « Si objicitur, quod aliqui sancti videntur dicere^ concupiscentiam esse peccatum originale, respondeo : Concupiscentia potest accipi vel prout est
DIECKHOFF ET SAINT THOMAS d'aQUIN 2o3
En ce qui regarde l'élément formel du péché originel, Occam est complètement de l'avis de saint Thomas et de Scot, mais il s'écarte d'eux à propos de la concupiscence, ou, comme il aime à s'exprimer, du foyer du péché ; il en fait « une qualité corporelle qui incline d'une manière agréable ou triste l'appétit sensible à
actus vel habitus vel pronitas in appetitu sensitivo, et niillum istorum est formaliter peccatum, quia non est peccatum in parte sensitiva... Vel potest accipi prout est pronitas in appetitu rationali (i. e. in voluntate) ad concupiscendum delectabilia immoderate, quae nata est condelectari appetitu sensitivo cui conjungitur : et hoc modo concupiscentia est materiale peccati originalis, quia per carentiam justitie originalis, que erat sicut frenum cohibens ipsam ab immoderata delectatione, ipsa, non positive, sed per privationem fit prona ad concupiscendum immoderate delectabilia ». Par là, on voit en même temps combien Seeberg a lu Scot d'une manière superficielle ; voici comment il expose sa doctrine sur le pécbé originel (Die Théologie des Johannes Scotus, p. 218) : « Ainsi donc ce n'est pas la concupiscence qui est l'essence du péché originel, car elle est naturelle, et en outre c'est dans le domaine sensible qu'elle agit, domaine fermé au péché (c'est moi qui souligne). Non, le péché originel n'est que le défaut de justice originelle (carentia justitia? originalis). S'il arrive souvent que des auteurs marquants regardent la concupiscence comme l'essence du péché d'origine, ce ne peut être que dans le sens qu'elle est l'élément matériel, élément qui ne devient immodéré et faute que par le manque d'un frein pour le retenir (frenum cohihens) ». Quiconque lit, sans les séparer, ces deux phrases où il est question de la concupiscence, doit dans la seconde prendre ce mot dans le sens qu'elle a dans la première (c'est dans le domaine sensible qu'elle agit, domaine fermé au péché), d'autant plus que Seeberg ne donne pas ces textes en latin. Or c'est précisément la concupiscence prise en ce sens que Scot exclut comme l'élément matériel du péché originel, tandis que Seeberg ne donne pas le sens invoqué par Scot dans le texte qu'on vient de lire. Et que de fois né découvre-t-on pas dans son ouvrage de pareilles négligences ! LooFs (Symbolik oder christliche Konfessionskunde, I, 26C), n'a pas même compris Seeberg à propos de la doctrine de Scot sur le péché originel.
un acte plus intense qu'il ne devrait l'être d'après la saine raison ^ », alors que saint Thomas et Scot ne voient pas en elle une qualité.
Mais comment Dieckhoff en est-il venu à établir une distinction entre saint Thomas et Scot, et à mettre ce dernier en compagnie d'Occam ? Uniquement parce qu'au lieu de lire saint Thomas, Scot et Occam, il n'a lu que BiEL, qui s'est rendu ici coupable d'une grave confusion. Dans son Commentaire sur les Sentences, à la question : « Le péché originel est-il quelque chose de positif dans l'âme ou dans la chair ? » Biel cite trois opinions : la première, de Pierre Lombard, la seconde, de saint Anselme qu'il attribue aussi à Scot, à Occam et à Grégoire de Rimini, enfin la troisième, d'Alexandre de Halès dans laquelle il fait entrer celle de saint Thomas et de saint Bonaventure 2. Mais comme Biel met ici à tort Scot et Occam sur la même ligne, et que d'ailleurs, dans ses développements, il ne parle que d'Occam, voilà notre célèbre théologien protestant qui attribue l'opinion d'Occam à Scot sans les avoir lus ni l'un ni l'autre ! Incapable de contrôler Biel, il n'a pas vu davantage que cet auteur superficiel et verbeux, mais toutefois l'une des sources capitales où Luther a puisé ses connaissances de la belle époque
1. « Quaiitas corporalis inclinans appetitum sensitivum delectabiliter vel trislabiliter ad actum intensiorem quam sit secundum rectam rationem eliciendus ». Voir In "2 Sentent., qu. 26, à la fin ; in 3 Sentent., qu. 2, au début ; Quoi. HT, qu. 10, où il prend le « foyer du péclié » (fomes) comme quaiitas carnis inordinata, inclinans appetitum sensitivum ad actum deformem.
2. Comment, sur les Sentences, 11, dist. 3o, qu. 2 : « Utrum peccatum originale sit aliquid positivum in anima, vel in carne » ? (Ed. Brixiœ, 157/j, vol. 2, fol. 102'').
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de la théologie scolastiqiie, n'a pas même exposé exactement l'une quelconque de ces trois opinions. Aussi Biel a-t-il fait commettre d'autres méprises à notre professeur.
En eftet, Dieckhoff continue au même endroit : « Le Lombard, Thomas et autres avaient encore vu dans la concupiscence deux qualités morbides, l'une dans la chair, l'autre dans l'âme même. » Comment en arrivet-il à cette énormité? Par Biel. A tort, Biel attribue à Pierre Lombard et à d'autres partisans de la première opinion (partisans qu'il ne nomme pas), l'idée des « deux qualités morbides l'une dans l'âme, l'autre dans la chair » ; faussement aussi, il fait dire aux tenants de la troisième opinion : « La concupiscence, surtout celle qui réside dans l'âme* )), est une certaine qualité morbide, alors pourtant que saint Thomas, et Scot avec lui, ne parle pas ici de qualité ; aggravant l'erreur de Biel, le théologien protestant donnera comme allié à Pierre Lombard mal compris saint Thomas plus mal compris encore ! Est-ce là ce qu'on appelle faire un travail scientifique? En réalité, l'opinion que Biel attribue à Pierre Lombard est celle que, vers le milieu du xiv^ siècle, soutiendra Grégoire de Rimini2; Biel la fait remonter à Pierre Lombard qui
1. Ibid., fol. lôa", lô/j" et i53 : « duae qualitates morbidee, una in anima, alia in carne ». — « Concupiscentia est quasdam qualitas morbida, naaxime illa, qua3 inha3ret animaî ».
2. In 2 Sent., dist. 3o-33, qu. 2, a. 2 (Venetiis, i5o3, f. 101"). Voici en peu de mots l'opinion de Grégoire : « Peccatum originale essentialiter est concupiscentia seu fomes ; concupiscentia est realis qualitas existens in anima ; isla qualitas causatur ex quadam alia qualitate corporali morbida, quam contrahit puer, i. e. ex
ne la favorisait qu'indirectement i (et beaucoup moins que Henri de Gand). C'est faire preuve d'une parfaite inintelligence que de donner comme représentant de cette opinion erronée saint Thomas et ceux des scolastiques qui regardent la concupiscence comme l'élément matériel du péché originel : s'ils disent que la concupiscence est l'élément matériel de ce péché, c'est uniquement parce qu'ils considèrent la justice originelle, ravie par ce péché, comme un frein pour les puissances de l'âme, tombées maintenant dans le désordre, et par là aussi comme un frein pour la concupiscence 2.
Vraiment on ne peut que tout brouiller en compagnie de Dieckhoff. Incapable de comprendre un seul des scolastiques qui ont écrit sur ce sujet, ne les ayant même vas lus, il leur attribue des opinions contre lesquelles
libidinosa concupiscentia coeuntium parentum infîcitur caro pueri. » Nous arrivons ainsi à cette conclusion : « Ex qualitate morbida, quam ex parentibus contrahît caro pueri, causatur in anima quando infunditur, aliqua alia qualitas, quœ est peccatum originale ». Faisons remarquer en passant que Seeberg (Dogmengeschichle, II, 172) donne une idée fausse, ou tout au moins inexacte, de l'opinion de Grégoire : « 11 insistait fortement sur ce point... que la concupiscence était l'élément matériel du péché originel ». Nullement : Grégoire donne la concupiscence comme Vêlement formel du péché originel, comme le tout du péché originel ; pour lui, la privation de la justice originelle n'était qu' «un effet du péché d'origine » {ibid). Ici, il enseignait le contraire de Thomas et de Scot.
1. 11 appelle la concupiscence une « affection morbide » (morbidus affcctus ). II Sent., dist. 3i, c. 3. De même dans son Commentaire sur l'Épître aux Romains, c. 7.
2. Sur les doctrines des scolastiques que nous venons de nommer, voir Jos. ScHWANE, Dogmengeschichte der mitileren Zeit, 4oo-
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ils ont protesté. Pour exposer la doctrine des réalistes, Dieckhoff s'inspire de la fausse exposition d'un nominaliste ou occamiste, dont il aggrave même les erreurs. Voilà comment les théologiens protestants se font un jugement sur la scolastique.
Et comment s'est comporté ici Kôstlin, le u vieux maître » des biographes de Luther ? Il est du moins assez loyal pour avouer que dans l'exposition de la doctrine scolastique, il s'en tient de préférence à l'ouvrage de DieckhofF. S'il lui arrive de citer Biel, la citation est empruntée à Dieckhoff^ Ainsi, en fin de compte, les théologiens protestants jugeront constamment la scolastique d'après les données de Luther. Chez eux, ces données sont devenues des axiomes, des principes, des vérités inattaquables. Et à côté de cette pauvreté de méthode on n'en trouvera pas moins la plus superbe arrogance !
(( Comme on l'a déjà vu, ajoute DieckhofF 2, l'essence véritable du péché originel, l'incapacité totale de faire le bien a été méconnue, d'une manière toute semi-pélalagienne, par la scolastique en général, et même par ceux des théologiens du moyen âge qui se rattachent étroitement à A.ugustin ». Qu'est-ce que le semi-pélagianisme vient faire ici 3? Au lieu d'études sérieuses.