‹ Luther et le Luthéranisme (volume 2)Chapitre 140 sur 278 · Proverb., XVI, i · texte numérisé non relu

Proverb., XVI, i

2. « Quantum ad hoc, (c'est-à-dire avec cette réserve que la prémotion divine est une condition sine qua non pour la préparation) dicitur homo se praeparare sec. illud Proverb. : « Hominis

212 LES PROTESTA^îTS ET LA SCOLASTIQUE

de l'homme, mais u non sans l'homme », comme le dit saint Augustin i.

Dieckhoff continue : « Saint Thomas, il est vrai, ajoute que l'homme ne le peut faire sans l'aide de Dieu qui le meut et l'attire à lui » . Comment ? u Saint Thomas ajoute, il est vrai I » La vérité, c'est que dans tous les passages de la Somme où il vient à parler de la préparation du côté de l'homme et tout spécialement dans le passage cité par Dieckhofï, il regarde la prémotion de Dieu comme le fondement indispensable, le premier élément de toute préparation du côté de la volonté humaine, à tel point qu'à beaucoup de théologiens catholiques il semble que sa doctrine restreint la liberté de l'homme plutôt que l'activité de Dieu.

Et maintenant à quoi peut bien servir qu'à la suite de la phrase que nous venons de citer, Dieckhofï rapporte des passages de saint Thomas qui limitent encore davantage la volonté libre? Tels qu'il les arrange, ces passages semblent des concessions arrachées à saint Thomas. Puis de ces prétendues concessions, il diminue encore la portée par sa conclusion : « Malgré tout, il reste acquis que c'est dans le bien naturel ou morale dans la direction de l'homme vers Dieu par l'amour naturel envers lui, que Thomas lui aussi voit la conversion de l'homme, conversion qui le dispose à rece-

est praeparare animam », et est principaliter a Deo movente libernm arbitrium. Et secundum hoc dicitur a Deo voluntas hominis praeparari, et a Domino gressus hominis dirigi ».

I, (( Utrumque(credere et velle)ipsiusest, quia ipse (Deus) préparât voluntatem, et utrumque nostrum, quia non fit nisi voleniibus nobis»- Retract., I, c. 23, n. 3. Voir en outre, ci-dessus, t. III, p. 166-191.

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voir la grâce qui rend agréable aux yeux de Dieu ». Que l'on veuille bien peser les mots de cette phrase : pour saint Thomas, les actes que l'homme produit dans l'ordre naturel opèrent sa conversion, et cette conversion ainsi accomplie est la préparation à recevoir la grâce qui rend agréable aux yeux de Dieu ! Après une telle caricature de la doctrine de saint Thomas, il n'y a plus qu'à tirer le rideau i !

Cette caricature témoigne-t-elle seulement de l'ignorance de Dieckhoff, en sorte qu'il faudrait lui appliquer ce qu'lsidoro Isolani écrivait à Luther : « Je te soupçonne d'avoir très peu dépensé d'huile à lire les volumes de saint Thomas ^ ? ». Ou bieu y a-t-il là en même temps l'intention de faire mieux ressortir chez

1. L'exposé du péché originel dans Herm. Schmidt (Handbiich der Symbolik, 2° édition, 1895, p. 3oA), fait le pendant de ces pages de Dieckhoff : « Quoique l'Eglise du moyen âge n'ait pas oublié d'exciter le sentiment du péché, elle se rattachait cependant toujours à Vacte particulier, et quelque violemment que dans des cas particuliers ce sentiment personnel d'être pécheur pût se manifester, toutefois, la concentration de ce sentiment pour ainsi parler, la conscience d'une réprobation et d'une incapacité absolue ne pouvait pas se faire jour, car la pensée des péchés parfjculiers comportait toujours la possibilité d'une réaction personnelle, fruit d'une volonté libre qui subsistait toujours, et, pour tout dire d'un mot, la possibilité du mérite. L'entrée dans l'Eglise entraînait aussi la restitution du donum siiperadditum. Du péché, le baptême n'enlève pas seulement la faute mais encore l'élément matériel : la concupiscence devient un simple foyer du péché, et ce foyer ne détruit pas la possibilité d'une activité méritoire ; la reconstitution des rapports normaux avec Dieu est laissée entre les mains de l'homme, qui par cette activité méritoire amène Dieu à lui être favorable. » [Pour parvenir à une certaine intelligence de ce singulier morceau, voir, ci-dessus, p. 210, n. 2. N. d. T.].

2. Ci-dessus, t. 111, p. i63, n. i [Fr. Lauchert, Die italienischen Gegner Luthers, Freiburg, 191 2, p. 2oo-2i5].

Luther la doctrine du « non-mérite )) ? Je n'ose pas aller jusqu'à prétendre que la mauvaise foi, que l'axiome, la fin justifie les moyens , a joué ici un rôle. Du reste, le célèbre professeur aurait dû savoir que chez Luther la doctrine du a non-mérite » vient de principes totalement irreligieux et anti-chrétiens, de ce principe, fruit de sa triste expérience, que la concupiscence est absolument invincible ; que, cette doctrine a des conséquences anti-chrétiennes : par sa loi, par ses commandements. Dieu nous a demandé l'impossible ; nous n'avons pas de libre arbitre dans l'œuvre du salut; le Christ a accompli la loi à notre place, il est le manteau qui couvre notre ignominie, il doit tout faire et nous rien. Le point de vue religieux et moral, le point de vue chrétien de saint Thomas exclut formellement celui de Luther, irréligieux et anti-chrétien, ainsi que ses tours de passe-passe avec la Bible et saint Augustin.

Venons-en maintenant à Harnack, en nous en tenant à la doctrine de la grâce dans saint Thomas. Au cours de cet ouvrage, j'ai eu beaucoup plus souvent affaire avec Harnack qu'avec tout autre théologien protestant, et je lui ai demandé maintes explications sur ses idées fausses et contraires à l'histoire. Voyons s'il connaît mieux saint Thomas que ne le font ses coreligionnaires. Sur ce point, il se montre à nous monté sur les épaules de Dieckhoff et de Ritschl ; il doit donc voir plus loin qu'eux.

Son travail débute par une phrase qui ne promet pas beaucoup, ou plutôt qui ne promet rien du tout : « Là

HARNACK ET SAINT THOMAS d'aQUTN 2i5

OÙ ne se trouve pas ce qui est à la fois le plus simple et le plus difficile, le sentiment filial et la foi en regard du péché, là aussi la piété et la spéculation sont condamnées à traiter la nature et la morale (la nature divine et le bien ^) en d'interminables spéculations, à reconnaître la (( grâce » dans l'union de ces deux éléments, pour en arriver finalement, lorsque la raison se réveille et se rend compte de ses limites, à un simple quelque chose et à une morale qui reconnaît sa faiblesse^ )>. Comme plus haut pour Ritschl^, on éprouve le besoin de respirer, avec cette différence toutefois que la phrase de Ritschl est beaucoup moins incompréhensible et moins alambiquée. On dirait d'un enfant qui se serait amusé à découper des mots et à les coller bout à bout au petit bonheur. La banalité qui suit éveillerait plutôt un sentiment de pitié : (( Cette conclusion, dit Harnack, répond au Dieu qui est le bon plaisir insondable, et qui comme unique établissement d'assurances sur la vie a créé un institut de grâces d'un bon plaisir également insondable ».

Ensuite Harnack entre dans son sujet, et voici la première découverte qu'il nous apporte sur la doctrine de la grâce dans saint Thomas : « Ce qu'il y a de plus étonnant chez Thomas, c'est que dans tout son exposé, il ne tient aucun compte du mode spécifique de la grâce en tant que u grâce du Christ^ ». Le lecteur

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