TRAVESTISSEMENT DE SAINT THOMAS D AQUIN
double aspect. D'une part, elle regarde en arrière vers Augustin, de l'autre, en avant vers la désagrégation de l'augustinisme au xiv^ siècle. Si l'on examine attentivement le thomisme, on voit que, grâce à une méditation d'un caractère très religieux, saint Thomas s'est sérieusement efforcé d'affirmer l'efficacité exclusive de la grâce divine ; mais d'autre part on sera obligé de constater que presque sur tous les points décisifs, l'explication aboutit finalement en un sens opposé, parce que l'effet même de la grâce nous y est présenté comme ayant un caractère en partie supraphysique, et en partie moral * : participation à la nature divine, — charité, unies par cette pensée que la charité mérite la vie éternelle. Et sur ces mots, llarnack fait, en note, la remarque suivante : « C'est pourquoi, malgré tout ce que l'on peut dire, la foi et la rémission des péchés jouent ici un rôle très secondaire. La foi est ou a la foi non informée », c'est-à-dire qui n'est pas encore la foi (I), ou (( la foi informée », c'est-à-dire qui n'est plus la foi. (!) La foi en tant que confiance intérieure n'est qu'une phase de transition 2 ».
Nous sommes ici, semble-t-il, au point culminant du travestissement que nous présente Harnack de la doctrine de la grâce dans saint Thomas.
1. Evidemment, puisque, malgré son caractère surnaturel, la grâce n'exclut pas la coopération de l'homme, mais qu'au contraire, elle l'appelle et la soutient. (JNote du P. Weiss).
2. La « confiance)) (fiducia), ou comme s'exprime la doctrine catholique, la vertu théologique d'espérance, est différente de la foi (Jîdes), soit de la foi informe (fides informis), soit de la foi informée (fides informata) ; elle est une vertu spéciale. (Note du P. Weiss).
Saint Thomas s'est-il efforcé « d'affirmer l'efficacité exclusive de la grâce divine » ? Non, pas plus qu'il n'a affirmé l'efficacité exclusive de la foi ou du libre arbitre. Lui prêter cette idée est le méconnaître profondément. Si saint Thomas avait tenté d'affirmer l'efficacité exclusive de la grâce, il se serait placé au point de vue irréligieux de Luther ; avec lui, il aurait dû nier tous les actes vitaux et, par-dessus tout, le libre arbitre, et faire de l'homme un bâton desséché. Harnack n'a donc pas même compris Vidée fondamentale de saint Thomas.
Tout préoccupé des idées et de la phraséologie de Luther, on comprend qu'il en arrive à écrire: « Malgré tout ce que l'on peut dire, la foi ne joue dans saint Thomas qu'un rôle très secondaire. » Je pourrais lui répondre : « Pas plus secondaire que dans l'Ecriture et dans la Tradition. )) Seulement, Harnack ne me comprendrait pas : car à défendre la foi selon Luther, foi qui est une impossibilité^, et à laquelle Luther n'en attribue pas moins toutes les qualités possibles, on en vient à n'avoir qu'un pâle soupçon non seulement du concept de la foi dans saint Thomas, mais de la nature de la foi chrétienne ellemême.
De fait, c'est ce que nous prouvent ces autres mots de Harnack : a La foi non-informée n'est pas encore la foi, la foi informée n'est plus la foi. » Je ne veux plus répondre à ce non-sens ; j'ai déjà prouvé contre Luther que cette affirmation ne peut venir que d'une demi-