MISSION ORDINAIRE, EXTRAORDINAIRE
cette mission émanait, en un mot, pouvait-elle être une mission extraordinaire ? Le magistère ordinaire ne confère qu'une autorité renfermée dans le cadre de l'Eglise universelle et subordonnée à l'organisation de l'Eglise ; du fait que l'Eglise confère à un homme la charge d'enseigner, cet homme ne reçoit aucune garantie d'inerrance ; il n'a aucunement le droit, par exemple, d'exiger pour ses paroles l'acte de foi que demandait l'Apôtre des nations directement envoyé et inspiré par Jésus-Christ. Pour avoir ce droit, du moins lorsqu'il s'agit de révolutionner aussi essentiellement le dogme, il est besoin d'une mission, d'une illumination divine, extraordinaire et directe.
Le Réformateur lui-même sentait fort bien cette faiblesse, et dans les moments où ses pensées étaient logiques, il cherchait à y remédier. C'était de Dieu, prétendait-il, qu'il avait reçu sa doctrine ; elle lui avait été révélée. Or c'est bien là un appel extraordinaire et immédiat i. Dès i5i8, lorsque ses innovations dans la doctrine commencèrent à être attaquées et qu'il apprit que le cardinal Cajétan était envoyé par l'autorité religieuse pour le soumettre à un examen, il se vit dans la nécessité de faire cette déclaration : « Ce qui me reste dans mon cœur et ma conscience, c'est
I. Walther le nie (Luiliers Glaubensgcwibheit, p. ii6 et j^uiv.) \Fdr Luther wieder Ram, 1906, p. 78 et suiv. ; voir, ci-dessus, t. III, p. /iSg, n. i]. Sans doute, là encore, Luther s'est contredit; mais dans plusieurs endroits, il a explicitement affirmé le fait de cette révélation. Du reste, ses paroles n'ont ici qu'une importance secondaire ; ce qui importe, c'est cette conclusion inéluctable que, pour prêcher une doctrine nouvelle, il avait besoin d'une révélation directe.
llO LUTHER SUR SA MISSION
de reconnaître et de confesser que tout ce que j'ai et que combattent mes adversaires, c'est de Dieu que je le tiens )) *. Il a entièrement conscience d'enseigner la plus pure théologie : « Pourquoi le Christ m'a-t-il chargé absolument malgré moi de ce ministère de la parole? Pourquoi ne m'a-t-il pas enseigné autre chose à dire ? » ^ « La doctrine de Luther n'est pas de lui, mais du Christ lui-même » ^ ; ce qui veut dire qu'il est (( certain d'avoir reçu sa doctrine du ciel » *. Dieu la lui a révélée par sa grâce ^. Et c'est ce qu'à Worms déjà il répondait à Cochlaeus 6. Bref, il « ne tient pas l'Evangile de la main des hommes, mais uniquement du cie/par Notre-Seigneur Jésus-Christ», en sorte qu'il « peut désormais revendiquer le titre d'évangéliste )) '^. Oui, Jésus-Christ lui-même le tient pour un « évangéliste par la grâce de Dieu », Jésus-Christ « qui, proclame-t-il, est le maître de ma doctrine, et qui un jour témoignera qu'elle n'est pas de moi, mais son pur Evangile » 8. Dans sa pensée, il finit par être un second saint Paul, avec la conscience d'être uniquement l'instrument de Dieu. Comme lui, il veut que sa doctrine « ne soit jugée par personne, pas même par
1. Enders, I, 218-219 (21 août i5i8, à Spalatin ; ci-dessus, t. III, p. A80).
2. Ibid., I, 211 (10 juillet i5i8, à Lang ; ci-dessus, t. III, p. 48o-48i.)
3. Erl., 28, 3iG (i522); de même, VVeim., Vil, 276 (i52i). (Cidessus, t. m, p. /»86.)
l\. 0pp. var. arg., \l (vers i5iio), 891. (Ci-dessus, t. III, p. /fiSG.)