‹ Luther et le Luthéranisme (volume 2)Chapitre 267 sur 278 · LA PAIX CONFESSIONNELLE ICI · texte numérisé non relu

LA PAIX CONFESSIONNELLE ICI

qui devait rester uniquement sur celui de la science? Est-ce là l'indépendance de la science, est-ce là l'exemption de préjugés? Oui, je le reconnais, ou plutôt je l'affirme de nouveau : je l'ai provoqué, lui et, si l'on veut, le protestantisme ; mais c'était à une lutte loyale et scientifique. Et pour toute réponse, au lieu de me combattre avec les mêmes armes de la critique objective, il se borne à me dénoncer comme un perturbateur de la paix religieuse en Allemagne, à me prêter des intentions déshonorantes 1 Nous laissons au lecteur le soin de porter un jugement.

La même perfidie lui a inspiré la sommation qu'il adresse à ses « collègues catholiques », à qui il cède le « pas » avec cet aimable billet : « Nous verrons ce qu'ils laisseront subsister de ce livre, si tant est qu'il ne porte pas déjà en lui-même sa propre condamnation ». Est-ce là une réponse ? Suivant la remarque plaisante et fort judicieuse qu'on a faite à ce sujet, est-ce que l'on n'éclaterait pas de rire si, en face d'une attaque contre la papauté, les savants catholiques, ceux-là surtout qui seraient mis en cause, se croisaient les bras et disaient : « Tout d'abord, que nos collègues protestants veuillent bien commencer la riposte ! » Si je ne savais que Harnack a écrit sa réplique sous le coup de la surexcitation, je devrais recourir à des épithètes autrement plus fortes pour caractériser sa conduite.

Mais en voilà assez sur lui^

I. Toutefois, je voudrais encore rectifier un mot de Harnack, parce que d'autres sont tombés dans la même erreur ; il présente mon travail comme une (( biographie » de Luther, et il semblerait que c'est moi-même qui l'ai ainsi désigné. Comme je l'ai dit dans mon livre, une véritable biographie de Luther n'est pas encore possible ; les protestants ont accumulé à ce sujet nombre d'altérations, de déformations et de fausses conceptions ; et la mise au point n'est pas encore faite. L'une de mes principales préoccupations a été de réunir les matériaux d'une biographie de Luther, surtout ceux qui caractérisent son évolution intérieure, et

S 3. — Le point de vue de Seeberg.

Il y a eu un homme, un philosophe doué d'un talent extraordinaire, qui a partagé l'humanité en deux groupes : le troupeau des mortels et les surhommes. A la masse du vulgaire, il laisse « la morale des esclaves » ; pour les surhommes, il a u une morale de maîtres. » Tout ce que le monde d'en bas tient pour juste et pour saint, la moralité et la religion, est de nulle valeur pour le monde d'en haut. Ce monde supérieur ne connaît plus l'étau comprimant de la loi : les seules barrières qu'on y accepte viennent de la volonté impulsive de sa propre personnalité géniale. Ces phénomènes n'apparaissent qu'une fois par siècle, mais ce sont vraiment là les grands hommes. « Par delà le bien et le mal » : voilà leur devise, et c'est aussi la mesure d'après laquelle on doit les juger.

L'auteur de cette doctrine d'une audace extravagante s'appelle Nietzsche i ; la hardiesse et la tension de ses pensées Tout mené à une fin tragique. Quelque téméraires qu'elles fussent, elles ont été accueillies

qui jusqu'ici avaient été beaucoup trop mis à Tarrière-plan. C'est pourquoi je n'étais pas obligé de traiter tous les côtés du « grand Réformateur». Au reste, je suis encore débiteur de tout un second volume.

1. Sur Frédéric Nietzsche (iS/i/j-iQoo), voir H. Lichtenberger, La Philosophie de Nietzsche, Paris, Alcan, 1912, i3 éd.; Daniel Halévy, La vie de Frédéric Nietzsche, Paris, Caïman Lévy, 7° éd. : ce sont les deux ouvrages qui permettent d'avoir sur Nietzsche la meilleure vue d'ensemble. On attend une étude de M. Andler sur Nietzsche (N. d. T.).

LE SURHOMME DE NIETZSCHE Io3

et célébrées par un nombre effrayant de nos contemporains ; une foule de disciples se sont rangés sous son drapeau. Par contre, non seulement les catholiques, mais encore les protestants croyants, qui voulaient sauver quelque chose de ce naufrage universel, remarquèrent quelles dangereuses conséquences comportait cette distinction entre la masse et les surhommes : ils virent l'abîme béant où elle précipiterait la société, et ils se mirent en garde contre elle.

Et maintenant voici le langage que nous tient un théologien positif. Luther avait « une grandeur démoniaque )) ; en lui agissaient des « énergies merveilleuses, grâce auxquelles » il a dit des paroles, il a fait des actions « qui retentissent à travers les siècles » ; « les plus puissants mêmes d'entre nous repousseraient avec horreur toute comparaison avec Luther », dans rame de qui deux mondes étaient aux prises. Ce fut (( un homme d'une grandeur et d'une force colossales )) ; il se range parmi u les géants de l'histoire )>, parmi ces « hommes que l'histoire du monde ne produit pas dans ses jours de semaine, mais seulement à ses dimanches » ; bref, la « surhumanité » habite en lui. C'est pourquoi dans le détail il peut être mauvais et moralement répréhensible ; il peut soutenir des polémiques injustes et grossières, haïr d'une haine terrible et avec une brutale puissance ; il peut aller jusqu'à la passion la plus exaltée, jusqu'à une conscience effrayante de sa personnalité ; tout cela, nous dit Seeberg, n'enlève rien à sa grandeur et n'a pas à influencer le jugement que l'on doit porter sur lui. Tout cela et pis encore doit être compté parmi

u les revers de la grandeur merveilleuse de cet homme ». Et celui qui fait ressortir ces petits côtés, celui qui se donne la peine d'examiner la vie de Luther (( atome par atome », celui-là joue le rôle d'un u primaire », qui criticaille le style d'un grand écrivain ou le plan de bataille d'un grand capitaine. Yoilà pourquoi ce serait aussi faire preuve u d'une déviation ridicule que de vouloir examiner si les citations de Luther sont exactes ». a Le magister peut bien menacer du crayon rouge ou delà gaule, les grands hommes n'en restent pas moins les grands hommes, et Denifle n'a absolument aucune prise sur le grand Luther » ; (( tous les détails que l'on peut mettre en avant ne sauraient porter atteinte à la grandeur historique de cet homme. » Car « les énergies merveilleuses » de Luther peuvent tranquillement « se déchaîner en dureté et en violence, en grossièreté et en brutalité. Chez presque tous les vrais grands hommes de l'histoire, non seulement les vertus, mais aussi les défauts ont un caractère héroïque. Sur ce point Luther n'a pas Jait exception ». Telle est la conclusion de l'essai qu'a esquissé le professeur de l'Université de Berlin, Seeberg, pour sauver l'honneur de Luther i. Que l'on compare maintenant ce langage avec celui de Nietzsche : la seule

I. Dans sa critique de mon livre Luther et le Luthéranisme. Seeberg l'a d'abord t'ait paraître dans la conservatrice Kreuzzeituny {Neue Preussische Zeitung), igoS, n°' 067, 669, 671 et 672 ; puis il l'a publiée en brochure sous ce titre : Luther und Luthertum in der neuesten katholischen Beleuchtung, Leipzig, 1904. Dans l'exposé qui précède, je n'ai visé que la dernière section (la 6*), p. 2/i-3i. [Après avoir attaqué certains détails de l'œuvrede Denifle, naturellement ceux qui prêtaient le plus à la critique, Seeberg y termine en s'élevant à ces considérations générales.]

LUTHER EST UN SURHOMME lo5

difTérence qu'on y trouvera, ce sera le nom du signataire. ^4 Dec une fatalité logique, le porte-parole des luthériens (( positifs », Seeberg, a été poussé dans le camp du plus radical de tous les philosophes du revolver K Pourquoi ? Parce qu'il voulait défendre à tout prix son « Réformateur », et qu'il n'avait pas d'autres moyens d'y parvenir. Une pareille course jusqu'au sommet du

I. Par ces mots, Denifle fait alhision aux derniers écrits de Nietzsche, à ceux qui sont caractéristiques du Nietzschéisme, c'està-dire de la théorie du surhomme : Par delà le bien et le mal (1886); La volonté de pouvoir (1887 et suiv.). On a dit de ces écrits qu'ils formulaient la philosophie de la dynamite.

Une remarque en passant. En 1887, Nietzsche a donc conçu un grand ouvrage qu'il a intitulé : Die Wille zur Macht; c'est celui où il expose le plus explicitement sa théorie du surhomme. En 1908 et 1906, M. Henri Albert a donné en deux volumes la traduction de ce que Nietzsche a laissé de cette œuvre (Société du Mercure de France). lia traduit le titre par : La Volonté de puissance, et c'est désormais ainsi qu'on nomme cet ouvrage en France (H. Lichtenberger, p. 198, D. Halévy, p. 809, etc.). Eh bien, je remarque d'abord que cette traduction n'est pas vraiment littérale; Fallemand est beaucoup plus expressif; il porte: la volonté vers la puissance ; le zur fait l'effet d'un tremplin pour s'élancer vers un but peu accessible. Puis, fût-elle même littérale, j'aurais eu grand'peine à me résigner à cette expression bizarre, imprécise, et qui produit l'effet d'un habit mal taillé. Au risque de m'écarter des mots, j'aurais visé à exprimer clairement et exactement l'idée ; j'aurais mis : La volonté de pouvoir ; ou d'une manière encore plus libre, mais plus expressive et plus juste : La volonté d'être fort, L'effort vers la puissance, La tension vers la puissance.

« Vous avez parfaitement raison, me disait à ce sujet un candidat à l'agrégation d'allemand ; mais, présentement. Volonté de puissance et autres traductions de ce genre sont les seules admises dans l'Université ». Eh bien, cette méthode peut être commode pour jauger mécaniquement des jeunes gens à un examen ; mais j'estime qu'elle est contraire au génie français.

J'ai cité cet exemple pour faire comprendre d'après quelle méthode j'ai fait la présente traduction (N. d. T.).

Io6 LE POINT DE VUE DE SEEBERG

rationalisme paraît d'autant plus écœurante qu'il ne s'agit pas ici d'un guerrier quelconque de l'histoire profane, mais d'un fondateur, d'un réformateur de la religion et de la morale. Le destin de Seeberg jette une lumière éclatante sur notre thèse que, toujours et par une conséquence fatale, le luthéranisme et le protestantisme aboutissent au bouleversement.

Mais qui donc a songé à douter qu'il n'y eût de la grandeur chez Luther ? Où avons-nous nié qu'il « ait brisé ce que l'on avait révéré pendant mille ans », que, pour parler avec emphase, « il ait secoué les assises du Adeux monde o ? Nous admettons même, seulement toutefois jusqu'à un certain point, qu'il c- a imprimé de nouvelles tendances à la civilisation ». Nous connaissons encore suffisamment a les lois de l'histoire » pour savoir qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Luther a donc bien été le démolisseur, le révolutionnaire que reconnaît unanimement la critique, tant la rationaliste que la chrétienne.

Mais ces lois de l'histoire, que l'on m'a si souvent opposées et avec tant d'insistance, ont une autre exi-j gence, et une exigence fort impérieuse. La Réforme n'a pas été seulement une révolution dans le sens de^ intérêts matériels ; elle a été aussi et surtout une rév( lution religieuse et morale. Il faut donc qu'elle ait poui auteur un homme grand non seulement à un point d( vue tout profane, mais aussi et surtout au point d( vue religieux et moral; ici encore, l'effet et la cause doivent se correspondre. Si l'auteur d'un mouvemenl religieux ne remplit pas ces conditions, si Luther ne présente pas d'autre grandeur que celle que Seeberg

Page 1