LA VIE MORALE DE LUTHER I I I
Le second point, les qualités morales, n'est pas moins important pour apprécier Luther. Si pour porter un jugement objectif sur la personnalité de tout homme, quel qu'il soit, les qualités morales doivent déjà être mises au premier rang, à plus forte raison doivent-elles être d'un poids immense pour apprécier un a Réformateur » religieux et moral, et par conséquent pour juger de la légitimité de Luther : alors, ces qualités deviennent vraiment la pierre de touche, l'aiguille de la balance. Pour éviter cet écueil fatal, Seeberg insiste sur quelques beaux traits du caractère de Luther, procédé ordinaire chez ceux qui lui sont dévoués *. Nous sommes fort loin de
qu'en Allemagne), le témoignage du célèbre J. Rauliis. Après avoir été principal du collège de Navarre à Paris, il était devenu moine de Cluny, et, en i5o6, il écrivait à l'évèque d'Albi, Louis d'AMBOiSE : « ....Tune relevabis Ecclesiam Christi, proh dolor, nunc in cœno jacentem prœlatorum, cujus (paulo antequam a Parisio recederem) lamentabar ego calamitatem una cum tribus contheologis meis doctoribus, quorum nomina non ignoras. Ast inter loquendum meditabamur dignam esse ejus miseriam lamento majori, quam quondam Hieremiœ in Threnis suis pro destructione Synagogae, quippe qui hinc inde versantes, cum centum et unum episcopos in regno Franciee annumeravimus, de tanto numéro vîx très aut quatuor deligere potuimus pastores, qui sibi impositi officii partes agere curarent sollicite », Epistolae (Parisiis, i52i), ep. 3, fol. 7 ; voir aussi fol. 5.
1. Toutefois, Seeberg n'a pas ici des vues aussi A^ilgaires que r « historien allemand » des Munchener Neuesten Nachrichten (igoS, n" 577). (Puisqu'il s'agit d'un « historien allemand» mes lecteurs m'excuseront de citer ce journal !) Il écrit : <( Celui qui n'a pas d'yeux pour voir la grandeur de Luther à Worms (!), sa grandeur au lit de mort de sa fille (devait-il se conduire en père dénaturé ?), sa grandeur en chaire (du haut de laquelle il injuriait les papistes aussi souvent qu'il prêchait), et dans le ministère des âmes (?), celui-là écrit sur Luther comme un aveugle
vouloir nier qu'il n'y ait de beaux côtés dans le caractère de Luther' ; il n'était pas si possédé du diable que le sont sous sa plume la papauté et ses autres ennemis. Pourtant, il restera toujours que la vraie vertu a de l' unité ; si elle doit être véritablement parfaite, (et elle doit l'être chez un apôtre et un réformateur, chez un homme qui enseigne quelque chose de nouveau au nom de Dieu), il faut qu'elle s'étende à l'homme tout entier, à toutes ses actions, au domaine entier de sa moralité ; toute tache importante corrompt le souffle surnaturel que nous devions sentir séchapper des lèvres de l'envoyé de Dieu. Sans doute, on pourra encore soufi'rir en lui des défauts insignifiants et passagers, mais non de ces vices qui gâtent et empoisonnent tout l'homme. Or ce sont de ceux-là que l'on trouve chez Luther.
En tant que fondateur de confession, comme l'appellent Haniack et les autres écrivains protestants, Luther devait être un modèle de vertu pour tous ses partisans : autrement, pourquoi leur défendre d'imiter les (( revers » du soi-disant a Réformateur » tout aussi bien que ses prétendues qualités supérieures ? Mais le sentiment religieux, même le plus élémentaire, s'in-
sur les couleurs ». — [Luther eut six enfants ; Jean, 1526- 1675 ; Elisabeth, 1527-1528 ; Madeleine, i529-i5ii2 ; Martin, i53i-i565 ; Paul, i533-i593 ; Marguerite, i534-i57o. Voir Nobbe, Genealogisches Hausbiicli der Nachkommen der Martin Luthers (Leipzig, 1871). Très vraisemblablement c'est de la mort de Madeleine qu'il s'agit ici. Voir Kôstlin-KaAverau, Martin Luther (1903), II, 596-597].
I. Que fous mes lecteurs et critiques veuillent donc attendre mon second volume. C'est là seulement que l'on trouvera mon jugement d'ensemble sur Luther.
POSITION FAUSSE DE SEEBERG I l3
surge à bon droit contre cette conclusion i ; de là, ce besoin spontané de donner à Luther, malgré les protestations de l'histoire, une auréole de sainteté ; et, quoi que fasse Seeberg, ce besoin durera aussi longtemps que la confession protestante elle-même. Seeberg estime que beaucoup de biographes de Luther « se laissent trop dominer par le point de vue des catholiques, et par suite font de l'apologétique là où il faudrait ouvertement reconnaître les faits; )) eh bien, nous trouvons, nous, cette position de meilleur aloi, nous la trouvons plus conséquente et plus naturelle que le faux point de vue « historique » d'où Seeberg veut considérer la religion.
Pour en finir avec cette discussion de principes contre Seeberg, un simple dilemme va nous montrer la contradiction criante où ses hésitations le font s'engager. Oui ou non, reconnaît-il l'existence ou tout au moins la possibilité du miracle? Maintient-il l'axiome formulé il y a déjà longtemps qu'accepter le miracle est indigne d'un professeur d'une université allemande? S'il rejette ce prétendu axiome, il doit nécessairement écarter Luther en tant que réformateur, parce que dans son œuvre de démolition Luther n'a pas prouvé par des signes qu'il était l'envoyé de Dieu, l'évangéliste de Dieu ; suivant les idées de Luther luimême 2, l'accepter serait une rébellion contre Dieu, rendrait la foi déraisonnable. S'il l'acceptti, alors il
I. Seeberg toutefois fait exception, comme on le voit par sa brochure.
•2. Voir, ci-dessus, ch. ï, S 2.
Il II LE POINT DE VUE DE SEEBERG
nie le surnaturel, il n'est plus sur le terrain positif, mais sur celui du naturalisme et du rationalisme ; alors nous devrons élargir le reproche que le théologien protestant Cremer a fait à son ouvrage sur les Vérités fondamentales de la religion chrétienne : c'est un livre qui n'est pas chrétien ; nous devons dire : les pensées de Seeberg ne sont pas chrétiennes. Sa tentative « de rendre le christianisme compréhensible dans la langue d'une autre époque », suivant l'expression d'un admirateur bien intentionné, cette tentative n'excuse pas ses libertés contre « la correction dogmatique » ; ce défenseur reconnaît lui-même ^ qu'un a certain laxisme à l'endroit des formules reçues » (?) est une conséquence nécessaire de l'entreprise de Seeberg.
Mais qu'il se console : en substance, il n'est pas plus mauvais que les autres théologiens protestants positifs, qu'ils soient ses adversaires ou ses amis. Tous souffrent du même mal que lui ; tous se trouvent sur la même pente glissante. Quel est donc le principe immanent qui a donné aux pensées de Seeberg la direction que nous venons de voir ? Le germe empoisonné qui les a conduites fatalement à une conception antichrétienne ? Simplement, le principe démolisseur de Luther et le désir de le justifier. Seeberg, pas plus qu'aucun autre théologien positif, ne peuvent forger une chaîne de déductions serrées en partant de l'existence de Dieu pour aboutir à la croyance en la divinité de
I. C'est ce même K. Stange que nous avons trouvé plus haut [ci-dessus, t. III, p. i5j, écrivant sur les points d'attache de Luther avec la théologie de son Ordre sans avoir lu un seul ouvragée des théologiens augustins.
POSITIOIV FAUSSE DE SEEBERG Il5
Jé^us-Christ, car dans cette chaîne ils sont obligés d'insérer un anneau, et un anneau indispensable, Luther. Leur entreprise est contraire à la raison, contraire à la religion chrétienne, parce que dans son œuvre de destruction, Luther n'a pu prouver qu'il était l'envoyé voulu par Dieu et par son Fils.
Vouloir rester sur le terrain chrétien et admettre en même temps que sans plus de façons Luther pouvait formuler des doctrines absolument nouvelles et renverser une Eglise vieille de plus de mille ans, c'est le plus grand des non sens, une inconséquence qui se condamne elle-même, car elle renferme la négation de l'origine divine du christianisme. Si, comme Harnack, on nie cette divine origine en même temps que la divinité de Jésus-Christ, alors en reconnaissant à Luther le droit d'accomplir son œuvre, on ne pèche pas contre les lois de la logique ; mais en admettant Luther, un chrétien croyant pèche contre ces lois, car il fait du Christ un menteur, un séducteur de son Eglise. Par là, sans peut-être que l'on s'en rende compte, on se place sur le terrain rationaliste. L'humanisation de la religion chrétienne, qui pour les rationalistes de la manière de Harnack est le point de départ, devient pour les protestants positifs le point d'arrivée. Mais tes deux méthodes ne sont que deux variétés d'un même rationalisme ; elles sont séparées du vrai christianisme par un abîme beaucoup plus profond que le fossé qui les sépare l'une de l'autre.
Nous pouvons donc l'afïîrmer sans crainte : en dernière analyse, la lutte entre le principe catholique et le principe protestant n'est que la lutte entre la conception
Il6 LA CRITIQUE DE SEEBERG : DETAILS
chrétienne et la conception rationaliste, Ce que d'une part le protestant croyant admet comme dogme fondamental, la divinité de Jésus-Christ, il le nie indirectement de l'autre en admettant Luther. Aussi est-ce tous les jours en plus grand nombre que, d'une manière souvent plus ou moins inconsciente, les protestants s'éloignent de la croyance sincère et vivante à la divinité de Jésus-Christ, sans avoir pour cela besoin d'abandonner Luther. Engagés sur une pente glissante, ils ne peuvent s'y arrêter ; avec une vitesse qui va tous les jours en s'accélérant, les protestants descendent vers le rationalisme où, à peu d'exceptions près, en sont déjà arrivés les théologiens et le public lettré du protestantisme i.
I. Ensuite vient une discussion minutieuse des cinq autres sections de l'opuscule de Seeberg (P. i-a/i ; Denifle, p. Go-86). Déni lie l'intitule : Détails, en correspondance avec le paragraphe des Bagatelles dans la discussion contre Harnack.
Nous avions traduit ces 2G pages, qui, vu la finesse des caractères, en représenteraient au moins 5o de cette traduction ; mais, après réflexion, nous les supprimons, et, soit dit entre parenthèses, c'est la seule suppression importante que nous ayons faite au cours de ce travail. Plusieurs motifs la conseillaient. En général, ces pages ne dépassent pas la portée d'une discussion éphémère. Puis, cet opuscule a été écrit entre la i" et la 2' édition, celle que nous avons traduite, et Denifle a fait passer dans cette seconde édition presque toutes les données utiles qui se trouvaient ici. Notons enfin que dans la préface de la seconde édition, alors qu'il est longuement question de la réponse à Harnack (Ci-dessus, t. I, p. LYl et suiv.), il n'y a rien au contraire sur la partie dirigée contre Seeberg ; la reproduction de ces pages n'aiderait donc en rien à l'intelligence de cette préface.
Des présentes pages, deux ou trois endroits méritaient pourtant d'être maintenus. Nous avons reporté plus haut Vhisloire du cochoa (p. 79-82). — Une discussion sur le (( Doctor plenus » se rctrou-