‹ Luther et le Luthéranisme (volume 2)Chapitre 4 sur 278 · LE POURCEAU, IDEAL DE LA VIE HEUREUSE II · texte numérisé non relu

LE POURCEAU, IDEAL DE LA VIE HEUREUSE II

ment, ronfle doucement, dort suavement ; il ne craint ni roi ni maître, ni mort ni enfer, ni démon ni colère divine; il n'a pas le moindre souci, et ne s'inquiète même pas du son qu'il mangera. Et si le sultan de toutes les Turquies venait à passer en grande puissance et colère, il serait assez fier pour ne pas secouer en son honneur une seule de ses soies. Si on le chasse, il grogne, et, s'il pouvait parler, il dirait : « Vois, pauvre fou, comme tu enrages? Tu n'as pas le dixième de mon bonheur, jamais tune passeras une heure aussi sûre, aussi douce, aussi calme que ne le sont toutes les miennes, serais-tu dix fois plus puissant et plus riche. » Bref, le pourceau n'est pas préoccupé de la mort, il vit dans une complète sécurité, la vie est douce pour lui. Le saisit-on pour l'abattre, il pense simplement que c'est un morceau de bois ou une pierre qui le gêne. Il ne s'attend pas à mourir, jusqu'au moment où il est réellement mort ; ni avant, ni pendant, ni après la mort, il n'a senti ce que c'était que de mourir ; la vie lui a toujours semblé bonne et éternelle. Sur ce point, pas un roi, pas même le messie des Juifs (c'està-dire celui qu'ils attendent encore), pas un homme, si habile, si grand, si riche, si saint, si puissant qu'il soit, ne saurait l'imiter. » Et pourquoi ? Parce que (( le pourceau n'a pas mangé de la pomme du paradis, qui à nous autres, malheureux humains, nous a appris à distinguer le bien du mai^. »

I. Erlangen, 82, 261. Cette citation est tirée du pamphet Von den Juden und ihren Lûgen, Les Juifs et leurs mensonges. Vingt ansauparavant, dans son écrit Dass Jésus Christus ein geborener Jude sel {Que Jésus-Christ était Juif), il avait déjà esquissé ce désir

Quel cynisme ! Et, en même temps, quelle ironie des choses ! Le même qui a découvert la certitude du salut, la détruit, la réduit à rien par ses propres paroles, par ses propres aveux. Luther nous a épargné la peine de nous occuper de cette certitude ou de croire qu'il l'aurait vécue. A.U moment par excellence où elle devait lui être utile, elle l'a délaissé, et il a l'^ca tout autre chose, à savoir les épouvantes de la mort, et à un degré tel qu'il eût mieux aimé être un pourceau que d'avoir à les supporter sans cesse ^.

d'être changé en pourceau : «Si j'avais été Juif, disait-il, et qu'il m'eût fallut voir ces rustres et ganaches (de papes, d'évêques, de sophistes et de moines) régir la chrétienté et enseigner la doctrine de Jésus-Christ, j'aurais mieux aimé être un cochon qu'un chrétien (Weim., XI, 3i^ ; 1023). Du reste, il dut bientôt reconnaître que les siens n'étaient que des pourceaux ; du moins disait-il de beaucoup d'entre eux : « Ils sont et demeurent des pourceaux; ils croient comme des pourceaux et meurent de même». Il va même jusqu'à expliquer la différence « entre un chrétien et des pourceaux de ce genre, qui ne croient à rien » ; il connaît ces « têtes de pourceaux » qui s'entendent à a l'art des pourceaux ». (Erl., 5i, 18S, 190 ; i53/i). « Pourceau » [ou plutôt « cochon », « truie » : Sau, et non Schwein] est d'ailleurs une de ses injures préférées. (Ci-dessus, t. II, i52-i54). Pourtant, il finit par mieux aimer devenir un pourceau que d'avoir à supporter constamment les épouvantes de la mort.

I. Dans la seconde édition, le P. Weiss a quelque peu atténué cette «histoire du pourceau» comme on l'a appelée en Allemagne. Par là, dit-il, il a répondu à la fois à la pensée de Denifle et à la réalité. Conformément à notre principe de donner l'œuvre de Denifle dans son unité de composition et de style, nous avons rétabli le texte de la première édition, nous réservant de le critiquer dans la présente note ; de plus, sans la reproduction de ce texte primitif, certains passages de l'opuscule qui suit seraient inintelligibles.

Dans le Journal populaire de Cologne (Supplément littéraire, n" 2 3, 7 juin 1906, p. 173), le D' Paulus regrettait que les modifications

LA MORT d'après l' ANCIENNE DOCTRINE l3

Luther souhaitait aux papistes d'être quelques instants en proie au désespoir et aux angoisses de la mort, afin de connaître ainsi la beauté de ces paroles : (( Jésus-Christ est mort pour nous ^ » Cette beauté, les papistes la connaissaient parfaitement. Pour Luther, au contraire, ces mots n'eurent pas d'efficacité. Pourquoi ? Il va lui-même nous répondre : Nous savons beaucoup de choses de la vie éternelle ; pourtant « quand on nous parle de la mort, nous avons peur et nous tremblons. Evidemment, ce sont nos péchés qui en sont cause, et nous devons confesser que notre vie est pire que celle des païens ; ainsi, nous avons bien mérité cet effroi. Càv plus le péché est grand, plus la mort est horrible^. »

Si Luther avait vraiment possédé le sens chrétien, si sa foi n'avait pas été une foi morte, mais une foi unie à la charité, il aurait vu que la foi au Christ mort pour nous possède aussi la vertu de nous faire supporter toute espèce de souffrances, même les angoisses de la mort et aussi longtemps qu'il plaît à Dieu de nous les faire endurer.

Voici comment ïauler nous donne ici la doctrine

du P. Weiss n'eussent pas été plus profondes. Luther, dit-il, donne ici le pourceau comme l'idéal d'un incroyant, qui n'attend pas de vie future, tandis qu'au chrétien il offre comme modèle le martyr, qui a des espérances éternelles. Voir dans le même sens W. Walther, Fur Luther wieder Rom., 1906, p. 170-17/i, et Grisar, Luther, II, 1911, p. 289-240. Voir aussi, ci-après, Lui/ier aux yeux du rationaliste et du catholique, ch. 11 , S H. où Deniflc concède déjà quelque peu que son interprétation présente a été trop dure contre Luther.

î. Opéra exeg. lat., XXIII, i/i5 (i53/i).

a. Lôsche, Analecta Luther, et Melanth., p. 277, n. l^(^o.

l4 LA DOCTRI?ïE DE LUTHER ET LA PAIX DE l'amE

catholique : « Nous devons choisir la souffrance qui se trouve dans la lutte et la victoire, et par amour nous mettre sous le poids de la charge ; et si Dieu nous voulait avec ce fardeau jusqu'au jugement dernier, nous devrions l'endurer volontiers et avec joie, pour son amour et pour sa gloire ^ » Pour éprouver ces sentiments en face des épouvantes de la mort, il aurait fallu à Luther vivre et penser en catholique ; il lui aurait fallu posséder cet amour de Dieu qui est la plénitude de la loi, et qui avec le repentir couvre la multitude des péchés 2.

Mais ces affres de la mort dont nous parle Luther sont une suite de la conscience que l'on a de ses péchés et de la pensée qu'il nous va falloir paraître devant le Juge éternel qui nous demandera « compte de notre administration ». « On le voit bien chez les gens qui ont transgressé les commandements de Dieu ; lorsqu'ils vont mourir ou même qu'ils sont en parfaite santé, si on leur parle du jugement dernier, ils se mettent à trembler et à s'agiter. Quelle mauvaise herbe nous sommes^! )) C/est sans doute à cette peur des approches de la mort qu'il faut attribuer ce souhait si fréquent chez Luther de mourir de mort subite *. Il ne savait que trop bien que les tremblements, les

1. F. Vetter, Die Predigten Taulers (19x0), p. lno, i^(L. Surius, D. Joannis Thaiileri opéra omnia... in latinum sermonem translata, éd. de 1623, p. 5oi, 3/i ; E.-P. Noël, Œuvres complètes de Tauler, t, IV, Paris, 1911, p. 2/i5)(22* Dim. après la Trinité).

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