‹ Luther et le Luthéranisme (volume 3)Chapitre 110 sur 290 · LUTHER AVAIT-IL FAIT VŒU · texte numérisé non relu

LUTHER AVAIT-IL FAIT VŒU

surtout, du vœu de chasteté, car il y a ici des raisons plus fortes de le faire, alors qu'au contraire, c'est précisément le vœu de chasteté que l'on présente comme soustrait à toute dispense. Dès lors, dit Luther, toute l'institution monastique devient instable et périlleuse ; et pourtant, si ce n'était pas là le sens des vœux monastiques, tous les monastères seraient condamnés par là même, et il n'y aurait jamais eu un seul moine. Considérons d'abord les prémisses que Luther prétend avoir j^osées d'après la manière de voir universelle et la doctrine de saint Bernard. Ce saint docteur enseigne-t-il vraiment que toutes les parties de la règle sont entre les mains du supérieur? Oui, évidemment ; car s'il n'en était pas ainsi, l'aflirmalion de Luther serait le plus haut degré du sans-gêne dans le mensonge, puisqu'il cite même l'ouvrage où saint Bernard a donné cet enseignement. Et, pourtant, c'est pour ce sans-gêne qu'il faut se prononcer : clans r ouvrage en question, saint Bernard enseigne précisément le contraire de ce que Luther lui fait dire. Voici ses paroles : (( L'interprétation de la règle est soumise en grande partie, sinon au bon plaisir, du moins à la discrétion du supérieur. Mais, i)ensera-t-on, que restet-il de fixe ? (C'est-à-dire qui ne dépende pas de la discrétion du supérieur?) Ecoutez : une foule de choses. En premier lieu : tout ce qui dans la règle concerne le spirituel ne peut en rien cire changé par l'ahhé^. »

I. Liber de prœcfjito et dis;^:cnsulioiu', c. li. n. <) : » l^atot qiiod magna ex parte regiilaris traililio siibest ejus qui praeest, etsi non vohinlati, certe discretioui. Scd dicitis : qnid crjro rclin-

((iiitur neicissitali .•• Vuilite, iiiiam ]iliiriiiiuiii. Primo quidcin.

d'observeu toute la règle ? <j3

Ainsi, d'abord, Bernard ne dil pas, comme Lnther le lui fait dire, que fontes les parties de la règle sont aux mains du supérieur, mais une grande parlie. Puis il ajoute (et cette restriction est décisive), c[ue sur les prescriptions de la règle touchant les matières spirituelles, le supérieur ne penl absolument rien. Au lieu de perdre mon temps à parler des procédés de Luther, je me permets d'adresser une simple question aux écrivains protestants : quels pouvaient donc être ces religieux qui, sans aucun scrupule de conscience, accueillirent immédiatement les commentaires et explications de Luther sur ce passage de saint Bernard et sur sa parole : « J'ai mal vécu ? » iN'étaient-ils pas des fruits déjà pourris, mûrs pour la chute?

Et que dit kawerau à ce sujet ? Cette fois, comme Luther cite le livre, il a trouvé le passage et il le donne en note, sans aucune remarque ; mais il ne donne que le commencement; pour la suite, qui va complètement contre l'interprétation de Luther, à savoir que le spirituel n'est pas au pouvoir de l'abbé, // la laisse de côté I Un tel procédé est-il loyal, exempt d'idées préconçues ' ? Si ce n'est pas là du parti-pris, qu'y aurat-il à mériter ce nom ?

quidqiiid do spiritualibus in ipsa Régula tradiUini est, in manu aljbalis ncquaquam relinquitur ».

I. Du reste, Kawerau n'est pas le seul de cette catégorie ; chez plusieurs autres théologiens protestants, nous trouvons des méthodes similaires de travail. Un seul evemple en passant. Ph. SciiAFF, Geschichte der alten Kirche (Leipzig, 1867), p. 827, cite le jiassage suivant en faveur de son opinion que saint Augustin n'admet pas la présence réelle de Jésus-Clirist dans rEucharistic. M De pecc. mer. ne rem. 1. II, ;>('i, n. '12 : « Quoique ce ne soiL pas le

94 LUTHER AVAIT-IL FAIT VOtU

Mais du passage de saint Bernard qu'il a falsifié,. Luther, comme nous l'avons vu, tire aussi celte conclusion que l'on fait vœu d'observer la règle selon le bon plaisir du supérieur. Naturellement, le vrai Bernard conclut autrement : « Je promets... obéissance selon la règle de saint Benoît, par conséquent non selon la volonté ou le bon plaisir du supérieur^ )). Y o'ilk donc une conclusion diamétralement

corps du Christ (souligné par SchafT), c'est pourtant une chose sainte, parce que c'est un sacrement». aQuamvis non si t corpus Christi, sanclum est tamen, quoniam sacramcntum est ». Qui douterait encore qu'Augustin nie la présence réelle ? Mais, en réalité,, qu'y a t-il dans Augustin ? SchafT a détaché le passage de son contexte, il l'a tronqué et il n'a pas remarqué qu'Augustin parle non pas du pain eucharistique, mais du pain bénit, de ce que l'on nommait des eulogies, et que l'on donnait aux catéchumènes. Voici, du reste, le passage avec son contexte : « Il n'y a pas une voie unique pour se sanctifier. Car je crois qu'à leur manière, par le signe de la croix et la prière de l'imposition des mains, les catéchumènes sont sanctifiés; et ce qu'ils reçoivent, quoique ce ne soit pas le corps du Christ, est pourtant une chose sainte, etc. >> <( Xon uniusmodi est sanctificatio : nam et catechumenos sec. quemdam modum suum per signum Christi et orationem manus impositionis pnto sanctificari, et quod accipiunt, quamvis non sit corpus Christi, sanctum est tamen », etc. Schmid procède de la même manière, quoique avec un peu plus de circonspection (H. ScHMiD, Lehrb. d. Dognienyesch., a" éd. p. 109, n. 3. — Cf. G.\.MS, dans Hist. -polit. Blàtter, t. Gi, p. 908 et suiv.) N'est-ce pas charmant .*• Le passage atteste précisément la foi de saint Augustin à la présence réelle, surtout si on le compare avec son Tract. 11 in Joan. Evang., n. .'1 : « Les catéchumènes ignorent ce que reçoivent les chrétiens». — «Nesciunt catechumeni , quid accipiant christiani. » Les catéchumènes, dit-il dans le Senno iSa, n. 1, doivent demander le baptême afin de pouvoir recevoir l'Eucharistie. De même dans Enarr. in Ps. 109, n. 17 ; dans Tr. 96 in Joan. Evang., n. 3.

I. «Non ergo secundum voluntatem praepositi ». De prœcepto et dispens., c. IV, n. 10.

d'odseryer toute la règle ? QO-

opposée à celle de Luther. RaAveraii en fait-il la remarque? Pas le moins du monde.

Dans ce passage, Luther dit aussi : u Le sens des^ vœux monastiques est : Je fais vœu d'observer la règle 1 ». Et il le dit ailleurs encore 2. Peu après vient un passage très significatif: ((Maintenant, interrogeons les moines. Ils ne peuvent nier qu'ils ne fassent vœu de garder toute leur règle, et non pas seulement la chasteté, puisque dans le mot : (( Faites des vœux », toute la règle est comprise. C'est pourquoi il est nécessaire que dans le mot: (( Acquittez-les » elle soit comprise tout entière aussi 3.

Ici Luther se rend coupable d'une déloyauté plus grande encore qu'envers saint Bernard. Car, d'abord, il ne s'agit plus d'un livre étranger, mais de la propre règle qu'il avait observée lui-même autrefois, de la propre formule qu'il avait prononcée, et qu'il avait entendu si souvent prononcer par d'autres dans les professions solennelles ; il s'agit de la règle et de la formule écrites et imprimées dans les constitutions de l'ordre, et dans celles de Staupitz, constitutions qu'on lisait au cours de l'année. Et que dit la formule par laquelle il avait fait vœu d'observer la règle ? (( Moi, frère X... je promets d'obéir,... de vivre sans bien propre et dans la chasteté, selon la règle du bienheureux

Page 1