‹ Luther et le Luthéranisme (volume 3)Chapitre 89 sur 290 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

APERÇU DES IDÉES DE LUTHER SUR l'ÉTAT RELIGIEUX PENDANT SA VIE MONASTIQUE

L'on a forl peu de renseignements sur les premières années de la vie monastique de Luther. Si je me bornais aux sources où jusqu'à présent sont allés, sans critique aucune, puiser ses biographes, c'est-à-dire à ses assertions et déclarations après son apostasie, spécialement après i53o, et en particulier à ses « Propos de Table » qui sont postérieurs encore, alors assurément je pourrais servir bon nombre d'historiettes. Xous aurions le portrait d'un moine infortuné qui, au milieu des « horreurs de la vie claustrale », ne savait que se désespérer et gémir nuit et jour, qui avait peur de Dieu et du Christ, qui fuyait même leur présence, etc. Mais dans la première édition de ce volume, j'ai déjà rappelé à mainte reprise i qu'après sa sortie de l'Eglise, Luther a fait un tabkau romanesque de sa vie dans le cloître. Les développements du présent volume prouveront, je l'espère, la vérité de cette affirmation, et me permettront de ter-

I. ^oi^ p. 2â8, 373-87/1, 3S;i, 31)3 et isniv. ; l^io. note i, /|i/i, note 2, G71-G72, 725, 758-751), 83i, et préface, p. X\l.

58 PREMIÈRES IDÉES DE LUTHER SUR l'ÉTAT RELIGIEUX

miner le premier livre' par une conclusion motivée.

Dans ce chapitre, je m'appuierai sur les témoignages contemporains de Luther, mais sans m'écarter des limites d'un simple aperçu.

Dans ses Leçons sur le Psautier, des années i5i3 à i5i5, Luther parle très souvent des religieux mauvais, personnels, qui, pour employer le langage de Tauler, « se tiennent fermes sur leurs manières de voir; » il condamne les querelles entre les différents ordres, etc. ; jamais cependant il ne s'élève contre la vie religieuse elle-même. Il se comporte à ce sujet comme envers l'Eglise : il regrette et condamne la vie coupable des supérieurs ecclésiastiques, des membres de la hiérarchie; mais, par contre, on trouverait difficilement plus d'éloges à l'obéissance envers l'Eglise. De même, il invective les mauvais supérieurs et les mauvais religieux ; mais il insiste de toutes ses forces pour que les inférieurs pratiquent l'obéissance, sans laquelle il n'y a pas de salut ; pour qu'ils subordonnent leurs exercices privés aux exercices généraux et conventuels, c'est-à-dire à ceux qui sont prescrits par les statuts, et qu'ils marchent ainsi dans la voie de l'obéissance. Pour hii, la règle suprême est que u personne n'est juste en dehors de l'obéissance^ » ; et il tonne sans

1. ^'raiseniblaljlement le cli. vi de la Seconde l'arlie : Le sens chrétien chez Luther. (N. d. T.).

2. Weim. IV, !,ob : « Justitia est solum hnniilis obedientia. Quare judicium ad supc^riores, justitia ad infcriores pertinet. jS'iillus eniin est justus iiisi obediens. Sed superior non lenetur obcdire, ergo nec justus esse quoad inferiorem. Jiifcrior autem lenetur obedire et per consequens justus erit. Tu ergo justitiani vis statuere in superiori et judicium in inferiori, scilicet ut tibi

PREMIERES IDEES DE LUTHER SLR L ETVT RELIGIEUX Of)

cesse contre le sens propre. On pourrait à ce sujet composer un livre entier avec ces Leçons : clans les tomes III et IV de l'édition de Weimar, on rencontre à chaque instant des passages plus ou moins étendus ■qui vont aux. conclusions que je viens de résumer '.

A cette époque, il est vrai, il n'avait pas encore •(( découvert l'Evangile » ; comme on le verra dans la seconde partie, il ne le fit qu'à partir de i5i5. Pourtant, au commencement de cette nouvelle période de sa vie, il n'a pas exposé d'autres principes au sujet de l'état religieux ; au contraire, il revient plus fréquemment

obediant, non tu illis. Igitur si sujjeriores sunt injusti, hoc sunt suo superiori. Quid ad le ? Tu subesto et sine te in judicio regere. Nunquid quia illi injusti sunt et inobedientes suo superiori, scilicct Cbristo, ideo et tu quoque injustus fies non obcdiendo tuo superiori? Igiturvera dilTerentia justitiœ etjudicii est hec, quod justitia pcrtinet ad inferiorem vel in quantum inferiorem, quia est liumilitas, obedientia et resignata subjectio proprie voluntatis superiori ; judicium autem pertinet ad superiorem vel in quantum superiorem, quia est exemtio Jegis et ■castigatio malorum ac presidentia inferiorum. Unde et apostolus (Ro. (j) dicit cum justificatum qui mortuus est peccato. Et spiritus est justus. quando caro ab eo judicatur et subjicitur in Dmnem obedientiam, ut nihil volunlati et concupiscentiis ejus rclinquatur. Quod autem dixi « inquantum superiorem et inferiorem », id est quia medii prelati. sicut sunt omnes praeter Cliristum, sunt simul superiores et inl'criores. Igitur inferiorum non est expostulare justitiam superiorum, quia hoc est eorum judicium sibi rapere. Ipsorum est enim justitiam expostulare inferiorum. Et horum est suscipere judicium et obedire ei.s, per quod fit in pace correctio malorum. Obedientia enim tollit omiKJ maluni pacifiée et pacificum sinit esse regentem. Idem facit humilitas, qvie est nihil aliud nisi obedientia et tota justilia, quia totaliter ex alterius judicio peudet ; nihil liabet suc voluntatis aut sensus. sed omnia vilificat sua et prefert atque magnificat aliéna, scilicet superioris ».

I. Cf. III, iS-Kj, 91 ; IV, Gi, C8, 75, 83, 3o6, 3S/i, ho3, ^oG/io;.

6o PREMIÈRES IDÉES DE LUTHER SLR LÉTAT RELIGIEUX

encore sur ceux d'autrefois. Le 22 juin i5i6, il écrit à un prieur de son ordre, relativement à l'admission d'un novice d'un autre ordre : il ne fallait pas, disait-il, l'empêcher de mettre à exécution ce dessein salutaire, mais l'y aider et l'y exciter, à la condition que ce fût avec Dieu et en Dieu. Or, ajoute-t-il, il en sera ainsi, si (( l'on ne s'attache pas au sentiment et aux bonnes intentions du premier venu, mais si l'on s'en tient fermement aux règles prescrites, aux constitutions des anciens et aux décrets des Pères, sans quoi l'on se promettrait en vain progrès et salut, quelques bonnes que pussent être les intentions 1. » On remarquera que dans ce cas particulier il ne s'agissait aucunement de rc(jle (cdir la règle de saint Augustin ne contient pas de prescriptions à ce sujet), mais d'une chose moins importante, des statuts et des règlements de l'Ordre 2. Un fait nous montre en quelle haute considération ces règlements étaient tenus, comme aussi en général les rites et les usages de l'ordre, c'est-à-dire l'observance de la règle (pour ne pas parler des vœux). Dès le semestre d'été de i5i2. Gabriel Zwilling, un augustin de Wittenberg, et qui dépendait de Luther, est inscrit comme augustin sur les registres de l'Université de cette ville^. Cinq ans après, au mois de mars 1617, Luther l'envoyait au couvent d'Erfurt, par ordre du vicaire Staupitz. Pourciuoi P Parce que, tout en ayant

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