‹ Luther et le LuthéranismeChapitre 172 sur 312 · LES JEUNES · texte numérisé non relu

LES JEUNES

veux, c'est le jeime simple avec repas principal, en sorte que l'on pouvait faire usage d'œufs et de laitage. Cette règle s'appliquait aussi aux vendredis et aux jours de jeûne de l'année liturgique. Le reste du temps, la communauté mangeait de la viande tous les jours, les mercredis exceptés^. Staupitz termine cet article, extrêmement court, en exhortant à ne pas oublier pendant les repas ces paroles de la Règle : « Domptez votre chair par le jeûne et la modération dans le boire et le manger, autant que votre santé vous le permet ». Les Constitutions de Staupitz étaient destinées aux régions septentrionales et s'adaptaient aux usages déjà en vigueur dans l'ordre, comme le montre, par exemple, l'article concernant le jeûne du Vendredi Saints.

Les jeûnes de son ordre ne purent donc aucunement nuire à la santé du jeune Luther pendant son noviciat et son scolasticat à Erfurt, encore moins lui abréger la vie. Le dernier paragraphe du chapitre sur le jeûne (il le connaissait par la lecture des Règles, qui se faisait au moins une fois par semaine) lui apprenait en outre que le jeûne était institué, non en vue d'obtenir le pardon des péchés, mais « pour dompter la chair »,

1. Const., c. 2 3 : « Fratres nostros a festo Omnium Sanctorum usquc ad Domini Natalcm et a dominica Quinquagesime usque ad dominicara Resurrectionis, singulis etiam sextis feriis anni» atque statutis ab ecclesia diebus, adjuncta vigilia S. Augustini, jpjiinio astringimus. Et ne in locis Ordinis (c'est-à-dire dans les maisons de l'ordre) quartis feriis carnes vescant prohibemus. »

2. «In parasceve autem conventus consuetudinibus suis laudabiliter hactenus practicatis relinquimus. » Les Constitutions générales (de même que les statuts des Dominicains) disaient simplement : « In pane et aqua tantum reficiraur, »

258 l'austérité de L*0RDRÈ de LUTHER

et, qu'on devait le pratiquer, non à l'étourdie, mais avec discrétion, « autant que la santé le permettait». A cet endroit, l'explication de la Règle, composée par Hugues de Saint-Victor et officiellement adoptée dans tout l'ordre des Ermites^, fait remarquer expressément qu'il y a là une exhortation à la vertu de discrétion : sans cette vertu, tout ce qui est bien s'évanouit. Celui qui mortifie sa chair outre mesure, y est-il dit plus loin, tue son compagnon ; dans toutes les mortifications, il faut toujours se rappeler que ce que nous devons détruire, ce sont nos défauts et non notre corps^. Dans les premiers temps de sa vie monastique, Luther jugea-t-il insuffisants les jeûnes prescrits par la Règle ? De lui-même, s'en est-il imposé d'autres par trop excessifs, dans l'espoir d'obtenir par là la rémission de ses péchés et la justification ? Alors il n'y aurait que lui seul à en être responsable. Ou bien la théorie de son ordre sur le jeûne était-elle en contradiction

1. Voilà pourquoi dans les recueils des Constitutions (par ex. dans le manuscrit de Verdun, n* hi, et dans les éditions de i5o8 et de i55i) VExpositio Hugonis de S. Victore super Regulam beati Augustini vient immédiatement après le texte de la Règle et avant les Constitutions.

2. Hugues de Saint-Victor fait notamment cette remarque : (( Ne caro possit praevalere, spirituales viri per virlutcm spiritus can lem concupiscentiam debent reprimere, quia quando caro domatur, spiritus ruboratur. Sed cum adjungitur : « Quantum valetudo permittit, virtas discretionis commendatur ; pereunt cnim ipsa bona, nisi cum discrétion© fiant. ïantum ergo débet quisquam carnem suam domare per abstinentiara, quantum valetudo permittit naturae. Qui carnem suam supra modum affligit, civem suuiii occidit... In omni abstinentia hoc semper attendendum est, ut vitia extinguantur, non caro. » (Migne. Patr. lat., t. 176, c. 898). Voir en outre au paragraphe suivant, p. 263-26^, les passages correspondants de S. Grégoire le Gr.v>d et de S. BEraARD.

avec la doctrine catholique : d'après cette doctrine, le jeûne et en général tous les genres de mortification peuvent-ils être poussés au-delà de toute mesure, jusqu'à nuire à la santé et même jusqu'à mettre la vie en danger, afin d'atteindre le but auquel visait Luther? Jusqu'à lui, les maîtres de renseignement catholique n'ont-ils rien su de la vertu de discrétion et de la fin véritable des mortifications? Est-ce donc par eux que Luther fut fourvoyé vers ces pénitences frénétiques, dont plus tard, comme nous l'avons vu, il ne cessera de parler? Nous allons répondre à cette question dans le paragraphe suivant.

S 2. — Les vues des maîtres catholiques antérieurs à Luther sur les mortifications et sur la discrétion.

Jusqu'à Luther, renseignement catholique tout entier témoigne contre la conception que l'on peut et que l'on doit pratiquer les œuvres de pénitence sans mesure aucune, pour obtenir la rémission de ses péchés, pour trouver Dieu et le Sauveur, bref, pour parvenir au salut.

Sur ce qu'il fallait penser des mortifications, comme d'ailleurs sur beaucoup d'autres points, Cassien fut pour les religieux des siècles suivants un maître sage et avisé. Nous savons déjà qu'il ne donne aux œuvres de pénitence qu'un rôle secondaire dans la voie de la perfection : elles ne sont qu'un moyen pour y parvenir'. Dès les premières de ses célèbres

I. Voir ci-dessus, t. I, p. 289. Voir aussi Cas3ie>", Conlatio 1, 2, { : (( Ilabet crgo et nôstra professio scopon proprium ac ruicui

Collations, qui, pendant tout le moyen âge, furent lues et citées partout, il condamne comme des illusions de TEsprit mauvais l'excès et le désordre dans les jeûnes, les veilles et les prières^. C'est surtout dans la seconde Collation qu'il traite cette question, et il s'y occupe aussi de la vertu de discrélion. Beaucoup, dit-il, ont été induits en erreur par des pratiques indiscrètes de pénitence, par exemple, par des veilles et des jeûnes excessifs : ils avaient négligé la vertu de discrétion que l'Evangile appelle l'œil et la lumière du corps, qui nous met en garde contre les deux extrêmes et nou fait marcher par la voie royale où l'on évite l'un et l'autre^. Il se déclare pour le trop peu plutôt que pour le

suura, pro quo labores cunctos non solum infatigabiliter, verum ctiam gralanter impendimus, ob qnem nos jejuniorum inedia non fatigat, vigiliarum lassitudo delectat, lectio ac meditatio scripturarum continuata nonsatiat, labor etiam incessabilis nuditasque et omnium privatio, horror quoque hujus vastissimae solitudinis non deterret », etc.

1. Conlatio, I, 20 : « Diabolus cum paracharaximis nos conatur inludere... immoderatis inconpetentibusque jejuniis seu vigiliis nimiis vel orationibus inordinatis vel incongrua lectione decipiens ad noxium pertrahit finem. »

2. Dans la Conlatio II, l'abbé Antoine dit : « Sœpenumero acerrime jejuniis seu vigiliis incubantes ac mirifice in soliludine secedentes... ita vidimus repente deceptos, ut arreptum opus non potuerint congruo exitu terminare, summumque fervorem et conversationem laudabiiem detestabili fine concluserint... Ncc enim alia lapsus eorum causa deprehenditur, nisi quod minus a senioribus instituti nequaquam potuerunt rationem discretionis adipisci, qu3e prœtermittens uiranique nimietatem via regia monachum docet semper incedere, et nec dextra virtutum permittit extoUi, i. e., fervoris excessu justœ continentiîB modum inepta prœsumptione transcendere, nec oblectatum remissione deflectere ad vitia sinistra concedit... Hœc namque est discretio, quae oculus et lucçrna corporis in Evangelio nuncup.atur. »,

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