‹ Luther et le LuthéranismeChapitre 244 sur 312 · Enders, I, 3i · texte numérisé non relu

Enders, I, 3i

DEUX LETTRES DU MOIS d' AVRIL l5l6 879

(ce que d'ailleurs l'Eglise recommande partout dans le bréviaire et dans le missel), le renoncement à son sens propre, et la soumission sincère à un directeur de conscience ; c'est du reste ce qu'avaient dit tous les maîtres de la vie spirituelle avant lui.

Ici, toutefois, Luther n'a pas en vue ce que nous appelons généralement l'inquiétude, et que tous nous éprouvons une fois ou l'autre ; il veut parler d'une préoccupation d'un genre tout particulier.

Huit jours avant cette lettre, il recommandait comme remède à l'un de ses confrères la justice imputative du Christ. Contre quoi? Contre la justice vengeresse de Dieu ? Nullement ; tout au contraire, il la lui recommande contre la justice propre, sur laquelle s'appuient les présomptueux qui ont la folie de croire que, par eux-mêmes, ils pourront enfin arriver « à paraître en toute assurance devant Dieu, comme s'ils étaient ornés de vertus et de mérites, ce qui est une impossibilité ». Non seulement ce frère, mais lui-même, Luther, a été victime de cette erreur « dont il n'a pas encore complètement triomphé. » Nous sommes ici dans un cercle d'idées tout différent de celui dont nous venons de parler, différent aussi de celui dont Luther parlera plus tard, et qui convergera vers les mots terribles de la sainte Ecriture : « Justice de Dieu, Juge irrité et vengeur ». Or, quel est ici le remède auquel il nous faudra recourir? « Apprends à désespérer de toi et de tes forces, et dis au Christ : a Seigneur Jésus, tu es ma justice, et moi, je suis ton péché; tu as pris ce qui était à moi et tu m'as donné ce qui était à toi. » Garde-toi de prétendre à une pureté où tu ne vou*

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drais plus être pécheur à tes propres yeux ; tu dois, au contraire, vouloir l'être, car Jésus-Christ n'habite que dans les pécheurs^ ». Si l'on examine attentivement ces paroles, on voit clairement que Luther y présente la justice du Christ comme une compensation des efforts personnels de l'homme; bien mieux, que non seulement ces efforts personnels, mais encore que toute coopération doit complètement dispa-

I. Ihid., p. 29 (8 avril i5i6) : « Caeterum quid agat anima tua, scire cupio, utrumne tandem suam pertaesa propriam justitiam discal in justitia Christi respirare atque confidere. Fervet cnlm nostra aetate tentatio praesumptionis in multis, et iis prœcipue, qui justi et boni esse omnibus viribus student, ignorantes justitiam Dei, quse in Christo est nobis effusissime et gratis donata, quserunt in se ipsis tamdiu operari hene, donec habeant fiduciam standi coram Deo, veluti virtiitibus et meritis ornati, quod est impossibile fieri. Fuisti tu apud nos in bac opinione, imo errore ; fui et ego, sed et nunc quoque pugno contra istum errorem, sed'nondum expugnavi. Igitur, mi dulcis Frater, disce Christum et hune crucifixum, disce ei cantare et de te ipso desperans dicere ei : « Tu, Domine Jhesu, es justitia mea, ego autem sum peccatum tuum ; tu assumpsisti meum, et dedisti mihi tuum ; assumpsisti, quod non eras, et dedisti mihi, quod non eram. » Cave, ne aliquando ad tantam puritatem aspires, ut peccator tibi videri nolis, imo esse. Ghristus enim non nisi in peccatoribus habitat. Ideo enim descendit de caelo, ubi habitabat in justis, ut etiam habitaret in peccatoribus. Istam charitatem ejus rumina, et videbis dulcissimam consolationem ejus. Si enim nostris laboribus et afïlictionibus ad conscientiœ quietem pervenire oportet : ut quid 111e mortuus est P Igitur non nisi in illo, per fiducialem desperationem tui et operum tuorum, pacem invenies ; disces insuper ex ipso, ut sicut ipse suscepit te, et peccata tua fecit sua, et suam justitiam fecit tuam. » Je reviendrai plus loin sur cette lettre importante, lorsque j'exposerai la doctrine tirée du Commentaire de Luther sur VEpître aux Romains (p. 43i).

[N. du T.]. D'après Grisar, cette lettre se rattacherait à la lutte entre Observants et Conventuels dans l'ordre des ermites de saint Augustin, Voir, ci-dessus, p. 176-177, et Grisar, I, p. 69-70.

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raître. 11 demande à son confrère « ce que fait son âme; si dégoûtée de sa justice propre, elle apprend enfin à respirer dans la justice du Christ et à se confier en elle ». u Si nos efforts et nos pénitences devaient nous conduire à la paix de la conscience, pourquoi Jésus-Christ est-il mort? » Désespérant de toutes nos œuvres et de nous-mêmes, nous devons dire à Jésus- Christ avec une entière confiance : « Je suis ton péché, tu es ma justice^ ». Comment expliquer toutes ces paroles? Pourquoi notre justice personnelle doit-elle céder la place à une justice étrangère? Comment cette justice étrangère se comporte-t-elle à l'égard de notre péché qui n'est pas effacé ? Ce péché sera-t-il simplement caché? Est-ce là ce que Luther veut dire? Nous trouvons la réponse à ces questions dans un sermon qu'il prêcha quelques mois auparavant.

« Puisque nous constatons que malgré toute notre sagesse, malgré tous les moyens que nous pouvons employer, il nous est impossible d'extirper de notre être la concupiscence ; et elle est pourtant contre le précepte qui dit : « Tu ne convoiteras pas » ; et nous éprou' vons tous qu'elle est absolument invincible ; — que conclure, sinon que la prudence de la chair doit faire défaut et se retirer, désespérer d'elle-même, périr et, pleine d'humiliation, chercher ailleurs ce secours

I. En 1627 encore, Luther ne donnait pas d'autre sens à ces paroles, lorsque, songeant à sa théorie de la justice imputative du Christ, il écrivait : « Sathan et caro prohibent, ne semper fixos oculos in Christum habeamus, et respiciamus in nos quoque. Quare non tam facile hic articulus discitur. Ego olim dicere solebam : a Ghriste, tu es justitia mea, ego sum peccatum tuum.» Jn ep. IJoannis, God. Palat. lat. iSa&, fol. 174.

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qu'elle ne se peut procurer?». Mais quel secours faut-il chercher ? Luther l'avait dit auparavant : « Bien que Dieu nous ait imposé des choses impossibles et au-dessus de nos forces, il n'y a pas là d'excuse valable... Charnels, il nous est impossible d'accomplir la loi, mais le Christ est venu accomplir à lui seul cette loi dont nous ne pouvons nous acquitter... Malgré cette impuissance de notre part, il nous communique pourtant cet accomplissement en s'offrant à nous comme la poule sous les ailes de qui nous devons nous réfugier ; ainsi son accomplissement de la loi deviendra le nôtre. 0 aimable poule! 0 heureux poussins I^. »

I. Weim., I, 35, dans le Sermo depropria sapientia et voluntate, pour le jour de S* Etienne. Koestlin el, à sa suite, l'édition de Weimar placent ce sermon le 26 décembre i5iii. A mon avis, il est d'vm an après (voir ci-eJessous, p. Itoo, n. 1). « Et si Deiis imposuit nobis impossibilia et super virtutem nostratn, non tamen hic ullus excusatur. Qui se excusât, majorera incurrit accusationem. Primum patet, quia invisibilia proponit, in quibus nos vult salvari, quae sapientia carnis non potest aestimare, quia non capit. Insuper quia lex spiritualis est, sapientia autem carnis carnalis, non potest in illam, ut impleat. Sic ait Apostolus ad Rom. 6 : « Prudentia carnis mors est, non enim est subjecta Deo, nec enim potest. » Ideo cum simus carnales, impossibile est nobis legem implere, sed solus Christiis venit eam implere, quam nos non possumus (dans l'édition de Weim: nisi) solvere. Nam, quod erat impossibile legi, ait apostolus, in que inquinabatur per carnem : ecce impossibilis est lex propter carnem. Verumtamen Christus impletionem suam nobis impertit, dam seipsum gallinam nobis exhibet, ut sub alas ejus confugiamus et per ejus impletionem nos quoque legem impleamus. 0 dulcis gallina! 0 beatos puUos hnjus gallinxl Secundum patet, quia ideo imponit, ut quaeratur gratia et agnoscatur evacueturque sapientia carnis. Per legem cognitio peccati. Nam si cognoscatur, quod nuUis consiliis, nullis auxiliis nostrio concupiscentia ex nobis possit auferri, et hxc contra legem est, quae dicit : « Non concupisces », et experimur omnes, invincibilem esse concupiscentiam penitus : quid restât, nisi ut sapientia carnis

C'est en ce sens que souvent dès lors dans ses sermons, au scandale de ses auditeurs, il disait : « Pour nous sauver, le Seigneur consent à être notre poule, mais nous, nous ne voulons pas de lui » i.

Si nous rapprochons ces paroles de celles de i5i62, nous verrons que dans les deux cas il ne s'agit pas seulement de la justice imputative du Christ, c'est-àdire d'une justice qui nous recouvre, d'une justice étrangère ; nous comprenons aussi pourquoi Luther pouvait demander à son confrère si son âme n'était pas enfin dégoûtée de sa propre justice, bref, pourquoi

cesset et cedat, desperet in semetipsa, pereat et humiliataaliunde quaBrat auxilium, quod sibi praîstari nequit ? Ideo dicit : « Quoties volui congregare », etc. Ecce quomodo etiam offert gratiam non quaerentibus, »

1. Weim., I. 3i, 3 (Même sernaon). ~ Dans ses Dictées sur les Psaumes (vers le milieu de i5i4?), Luther ne donne pas encore ce sens au symbole de la poule. Voici ce qu'il dit dans son Commentaire du psaume 90 (Weim., IV, 68) : « Scapulis suis obumbrabit tibi, et sub pennis ejus sperabis... Scapule et penne sunt spirituali metaphora, virtutes et dona Dei, quibus protegimur in fide ipsius, Sed allegorice, quia Ecclesia gallina est sicut et Ghristus, cujus scapule sunt prelati et directores et proteclores pullorum a demonibus ne devorentur. Quomodo hoc ? Per obumbrationera. Obumbrare enim est umbram super eos facere, id est veram fîdem docere : per hanc enim doctrinam vere fidei proteguntura demonibus. Et iia sub prelatis in obedientia permanentes in vera doctrina spem habebunt. Et iste versus pulchre describit brevissimis verbis vitam et ierarchiam totius Ecclesie. Quia « sub pennis », id est, nullus suus esse débet magister, pennas Christi non contémnat, et in spe vivat. Penne autem columbe hujus vel galline sunt ipsi doctores et contemplativi. Vel certe due aie sunt duo testamenta, quibus protegimur, ne in nostro sensu vagantes milvis preda fiamus. Ethec sunt due aie Apoc. la date mulieri Ecclesie », etc. Voir aussi, IV, 76, 87. D'après III, 446, 33, la « poule », c'est l'Eglise.

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