DEUX CONCEPTIONS DE LA THÉORIE DE LUTHER
mêmes et de tout ce qui est à nous ; enfin, que Jésus- Christ a tout accompli à notre place.
II. — La concupiscence est invincible; elle est le péché originel demeurant en nous ^.
Cette thèse, grosse de conséquences, que la concupiscence est le péché originel demeurant en nous,
I. C'est ici le point où se manifeste la divergence la plus profonde entre la manière de voir de Denifle et celle de Gri&ar, Pour Denifle « lorsque Luther dit que la concupiscence est absolument invincible, il ne veut pas seulement affirmer qu'elle ne s'éteint jamais et qu'elle renaît toujours en nous avec ses incitations à violer la loi, mais encore qu'elle se présente à nous sous les traits d'Antce, le géant invincible, à qui personne ne pouvait résister et qui terrassait tous ses adversaires. » (Ci-après, p. 899). Où Luther avait-il puisé cette théorie ? Avant tout, dans sa propre expérience : vers i5i5, il en était arrivé à ne plus pouvoir dominer ses tendances déréglées : pour lui, la concupiscence était devenue invincible, indomptable.
D'après Grisar, au contraire, la concupiscence, dans la pensée de Lulber, était simplement inextirpable : (( Quand Luther parle do la concupiscence, et d'un foyer du péché dans l'homme, il prend ordinairement la concupiscence dans une acception comijlètement théologique, comme un entraînement à toutes les transgressions qui flattent la nature imparfaite et mauvaise, avant tout comme un entraînement à la recherche de soi, point central vers lequel convergent tous les autres péchés, l'orgueil, la haine, la volupté, etc. )) (Luther, I, p. 87). Ainsi, quelqu'un lutte contre ses penchants déréglés, il les déteste et il voudrait en être délivré ; mais il ne peut arriver à les tuer complètement : il sent que la concupiscence est indéracinable en lui, qu'il ne peut ni la chasser, ni l'éviter. (Grisar, I, 8G-92 ; voir aussi Walther, Fur Luther wider Rom, 1906, p. 5Zj/|-557.) Pour ce qui est de Luther « ni le Commentaire sur les Psaumes, ni celui sur l'Epître aux Romains ne donnent l'impression d'une corruption morale chez l'auteur. » (Grisar, i, p. 91 ; item, p. igB). Ainsi, le point de départ de la théorie de Luther n'est pas un affaissement devant les victoires de la concupiscence ; pour Grisar, il faut le chercher surtout dans une lutte cantre les
Luther, après l'avoir ouvertement formulée dans son Commentaire sur VEpître aux Romains, la maintint constamment dans la suite. Dans le paragraphe suivant, nous verrons comment il la développe dans ce Commentaire ; mais elle ressort aussi bien des textes
bonnes œuvres, et contre ceux qui en étaient partisans dans l'ordre des Augustins (Grisar, I, 92-102 ; voir aussi, ci-dessus, p. 176-177).
Dans leurs grandes lignes, ces deux théories ne sont pas nouvelles : elles existaient déjà dans la manière plus ou moins pessimiste ou optimiste dont on comprenait le système de la justification parla foi. Toutefois la découverte du Commentaire sur VEpître aux Romains a permis de les traiter avec plus de précision. Nous croyons, du reste, que la question ne sera jamais complètement résolue. Car, quelles que soient les sources que l'on découvre encore, et il ne semble pas qu'on puisse en trouver de considérables, nous avons déjà de Luther des textes fort importants pour l'une et l'autre théorie. Dans le présent ouvrage on trouve çà et là ceux qui favorisent la thèse de Denifle. (Voir surtout les pages qui suivent). En faveur de la théorie de Grisar militent les raisons suivantes : i' Souvent Luther pousse à lutter contre les tendances mauvaises ; 2° Il veut que la justification par la foi soit couronnée par l'accomplissement des commandements.
Nous nous permettons de croire que la théorie de Grisai et des théologiens protestants ne va pas au fond du sujet. Luther attaque les bonnes œuvres : mais pourquoi ? C'est ou parce qu'elles sont inutiles, ou parce qu'elles sont impossibles. Mais pourquoi encore seraient-elles inutiles ou impossibles ? Inutiles, ce serait parce qu'elles ne correspondraient pas à la nature de l'homme ; impossibles, parce que notre nature serait incapable de faire le bien. Si l'on admet ce second cas, l'on est pour la thèse de Denifle. Mais, quoique d'une manière moins directe, il nous semble que la supposition de la simple inutilité des œuvres y aboutit aussi. Car, enfin, comment des œuvres bonnes peuvent-elles être inutiles au développement de notre nature ? Qu'on remarque bien qu'il ne s'agit pas ici de blâmes ou de plaisanteries contre tel ou tel formalisme ; il s'agit de l'inutilité même des œuvres en général. Cette inutilité ne pourrait venir que de deux causes : ou de ce qvie nous n'aurions pas d'activité propre: ce serait le panthéisme ou
PREMIÈRE DOCTRIΫE DE LUTHER SqS
que nous avons déjà cités, et on la trouve en outre dans un sermon du 27 décembre i5i5, dont nous allons parler à l'instant ; Luther y dit sans ambages que le péché originel n'est jamais complètement effacé, que la rémission n'en est qu'un commencement de disparition.
Il n'avait pourtant pas toujours parlé ainsi. Dans ses Gloses sur les Sentences de Pierre Lombard, il entend encore la faute originelle absolument comme les scolastiques. « La privation de la justice originelle^ » constitue encore pour lui l'essence du péché originel. Ce péché, dit-il, ne pea^ consister dans la concupiscence, puisque cette dernière, bien qu'affaiblie par le baptême, ne disparaît pourtant pas avec ce sacrement, tandis qu'il efface complètement la faute originelle. En ellemême, la concupiscence n'est pas une faute, mais une peine. Si, de quelque manière que ce Jût, elle était un péché et qu'on prétendît que le baptême ne Vejjacerait pas, l'on ferait injure au baptême et à la grâce de Dieu.
plutôt le nihilisme ; ou de ce que cette activité serait totalement mauvaise : donc il serait inutile de la développer.
Or entre une activité totalement mauvaise et une impossibilité de faire le bien, quelle différence peut-on établir ?
Avec ses principes thomistes d'un réalisme vigoureux, Denîfle, ses exagérations de langage et autres mises à part, semble donc avoir été au fond de la question.
Il faut du reste s'empresser d'ajouter que Luther n'a pas tiré de son système tout ce qu'il contenait logiquement (Voir, par exemple, Grisar, 1, 88 : opposition entre sa théorie fondamentale du serf arbitre et la possibilité de résister aux tendances mauvaises, possibilité qu'il a toujours défendue) : son nominalisme, un certain bon sens, la peur de compromettre sa cause, tout se réunissait pour lui permettre et lui conseiller ces contradictions. (N. d. T.).