Voir ci-dessus, S 3, I
2. « Et ut philosophi dicunt: Non inducitur forma nisi ubi est privatlo formas praecedenlisque expulsio ; et : Intellectus possibiiis non recipit formam, nisi in principio sui esse sit nudatus ab omni forma et sicut tabula rasa. » Fol. II3^ sur le ch. III, 7, [Ficker, II, 58, 2]. Cf. Aristoteles, Anima^ III, c. It, p. ASo", I ; édit. Didot, III, p. /i68, i5; S' Thomas, 1', qvi. 79, a. a. Du reste, cette théorie doit être entendue cum grano salis. Voir Signoriello, Lexicon peripatetiç . , iSgS, p. 189-190.
3 Cf. De generatione, II, c. li, p. SSi", ik : a \ yéveaiç eîç Ivavxb xal èl èvavttwv. » Voir ibid., c. 8, p. 335, 7.
JUSTICE PROPRE ET JUSTICE DU CHRIST 4l5
possède, ni à la justice surnaturelle qu'il nous communique quand nous nous l'assimilons par notre coopération. Ce qui est opposé à la justice du Christ, cestldi justice personnelle coupable, c'est l'orgueil, la prétention de pouvoir devenir juste par la seule moralité naturelle et sans Jésus-Christ ^ . Cette prétention doit donc disparaître, s'effacer devant la justice du Christ. Mais elle ne découle pas de l'essence de la vertu, elle vient des dispositions mauvaises de celui qui pratique la vertu, qui lui donne une direction différente de celle qui lui revient de par sa nature, qui se complaît en lui-même en la pratiquant ainsi, et ne va pas au-delà. Par là, la vertu est souillée au point de ressembler à un vice plutôt qu'à une vertu 2. La véritable vertu n'a donc nullement à s'effacer devant la justice de Jésus-Christ, mais seulement l'abus dans la pratique de la vertu. Du fait que l'on abuse d'une chose, il ne s'ensuit pas, Luther lui-même nous l'a dit assez souvent ^, qu'il faille supprimer la chose elle-même.
1. s* Augustin, De natura et gratia, c. 4o, n. A7. Il est étrange de voir Melanchthon alléguer ce passage contre la doctrine catholique. Voir Corpus Reformalor., XXVII, ^33 (a' Apologia).
2. Tel est le sens des passages où S' Augustin parle du peu de valeur des vertus des païens. Ce n'est pas leurs actes de vertu qu'il nomme d'éclatants défauts ; mais il enseigne, et il ne pouvait pas ne pas enseigner, que la plus brillante pratique des vertus peut elle-même devenir et devient en effet une faute, lorsqu'elle est souillée par une intention ou des dispositions mauvaises. Voir ci-après, chap. VII, S 1 ; t. IV, p. 173-178). Voir en outre Weiss, Apologie des Christentums^ î, 4*édit., p. 633-6^3. et tout spécialement Ernst, Die Werke und Tugenden der Unglaubigen nach S* Augustin^ 1871. (Note du P. Weiss etd. T.).
3. Voir, ci-dessus, t. I, p. la-i-iaa ; 373 ; SSj-SSq, etc. -
4l6 LA CORRUPTION DE LA VOLONTÉ D* APRES LUTHEU
Cette manière de voir, confuse et irrationnelle ^ nous révèle l'état d'âme de Luther avant son égarement complet. Si l'on veut bien se rappeler ce que nous disions au début du paragraphe précédent, en ne nous appuyant que sur les sources connues jusqu'ici, on verra une fois de plus que Luther ne connaissait d'autre pratique de la vertu, d'autre u justice personnelle », que celle où l'orgueil, la confiance en ses propres forces, et non l'humilité et le recours à la grâce et à l'assistance de Dieu, jouent le principal rôle. Plus il avançait dans cette singulière pratique de la vertu, plus aussi croissait son indomptable concupiscence, que nous décèlent plusieurs symptômes dès le début du Commentaire sur VEpître aux Romains.
On peut remarquer notamment l'insistance avec laquelle il parle de l'impuissance morale de l'homme, ce qui concorde parfaitement avec la seconde partie de ses Dictées sur le Psautier, bien que lui-même du reste il ne fasse pas ce rapprochement : pour lui, non seulement la volonté se porte facilement au mal et difficilement au bien, mais elle lutte contre la loi et contre le bien ; aussi, le plus souvent c'est le mal qu'elle choisit; bien plus, dans les bonnes actions, c'est elle-même qu'elle recherche, elle se considère comme le seul
i. C'est dans le même ordre d'idées que se meut aussi Staupitz lorsqu'en i5i8 il écrit : « Plût à Dieu que l'on eût perdu tous les livres où les hommes nous ont enseigné la pratique des vertus, et que l'on n'eût trouvé que la charité ; chacun alors ferait ce qu'il doit » {Joh. Staiipitii opéra, éd. Knaakb, p. io8). Mais l'un n'empêche pas l'autre. C'est de cette confusion dans les pensées que vient cette autre phrase de Staupitz : « Voilà les fictions impies des vertus morales » I
PERVERSITÉ INSONDABLE DE LA VOLONTÉ ^l'J
auteur de sa justice. C'est en ce sens qu'il dit que les hommes les plus spirituels n'arriveront jamais à scruter (( l'abîme insondable de la perversité de la volonté ». Puis il s'écrie : a Où est celui qui fait le bien et omet le mal avec la ferme volonté d'en agir ainsi au cas même où aucune loi n'interviendrait pour prescrire l'un et défendre l'autre ? Si nous voulions sincèrement examiner notre cœur, je crois que personne ne se trouverait dans cette disposition, à moins d'être très parfait ; au contraire, s'il était permis, je crois que nous omettrions beaucoup de bonnes actions, et que nous en ferions beaucoup de mauvaises ». Bien plus, (( sans la perspective d'une punition ou d'une récompense, l'homme vertueux lui-même omettrait le bien et commettrait le mal, tout autant que l'homme pervers ^ ». C'était son état à lui que Luther attribuait ainsi à tous, généralisation que n'ont jamais faite ni saint Augustin 2, ni aucun homme d'expérience.
On a l'impression que Luther ne ressent plus aucune efficacité de la grâce divine, qu'il ne coopère plus à la
1, Commentaire sur VEp. aux Rom., fol. lai*", 121. [Ficker, II, p. 63, lig. 34, i].
2. Epist. 1^5, n. A t « Inaniter putat victorem se esse peccati, qui pœnae timoré non peccat... ipsa mala cupiditas intus est hostis... Ac par hoc in ipsa voluntate reus est, qui vult facere, quod non licet fieri. sed ideo non facit, quia impune non potest fieri. Nam quanto in ipso est, mallet non esse justitiam peccata prohibentem atque punientem », etc. Celui qui est dans ces dispositions est un ennemi de la justice ; « amiciis autem erit, si ejus amore non peccet ; tune enim vere timebit peccare. Nam qui gehennas metuit, non peccare metuit, sed ardere; ille autem peccare metuit, qui peccatum ipsum sicut gehennas odit ». Lutlier était très loin d'être de ce nombre. Voir dans ce mênie paragraphe ce qui concerne son repentir.
4l3 ORGUEIL DE LUTHER
grâce, bien plus, qu'il va jusqu'à nier une transformation intérieure sous l'influence de la grâce. Mais sur qui donc retombe la faute de cet état ? Dieu a fait ce qui était de lui, Luther n'a pas répondu à l'action de Dieu. Et le voilà qui ne cesse de nous sermonner pour que nous nous reconnaissions pécheurs. Nous le sommes» assurément! Dans toutes ses prières, l'Eglise, elle aussi, nous rappelle nos péchés; elle nous fait même adresser à Dieu cette prière : « Aie pitié de ceux qui te supplient, afin que par la confession de nos offenses, nous méritions d'en obtenir la rémission ^ ». Le patriarche saint Firmin, pour ne pas parler d'auteurs plus récents, ne disait-il pas déjà : « La seule justice de l'homme, c'est de se reprendre continuellement, et» c'est en condamnant ses péchés qu'il sera justifié 2 ». Ainsi donc, en condamnant ses péchés. Il ne s'agit pas, en effet, d'un aveu inefficace, mais d'un cœur repentant, broyé. Pourquoi donc l'Eglise dit-elle : « Accorde-nous un cœur pénitent ? ^ » Cette façon de prier, Luther, comme nous l'avons déjà vu, l'a approuvée. Mais un cœur repentant, un cœur pénitent ne peut exister sans la haine, l'aversion du péché, sans le ferme propos de ne plus le commettre ; l'expérience suffît à nous le prouver. Que de fois l'on entend dire à quelqu'un qui avoue ses fautes ; « Je ne puis les regretter, car je ne
1. Mercredi di^rhs le 4* dimanche de Carême : «Miserere supplicibus tuis, ut reatus nostri confessio indulgentiam valeat perdpère delictorum ». Missel des Augustins, folio l^^^.
2. a Haec scia justitia hominis est, ut semper semetipsum reprehendat ; et tune justifîcabitur, cum sua peccata condemnat »* Vitœ patrum, 1. 7, c. i5. n, Z{Migne,Patr. lat., t. 78, c. io38).
â. « Et pœnitens cor tribue. >t