Voir, ci-dessus, p. 898 et suiv
2, « Hic Cerberus, latrator incompescibilis, et AnthaBus in terra dimissus insuperabilis. » (Commentaire, fol, 167) [Ficker, II, i45, 1]. Voir en outre, ci-dessus, p. 399.
en i515 qu'il faut placer la crise doctrinale de Luther. Ce n'est donc pas par pur hasard que le Réformateur n'entre en lutte avec les scolastiques qu'en i5i5i; se fondant sur son expérience personnelle, il avait alors formulé ses premières thèses définitives; on les trouve déjà en partie à la fin du chapitre IIP de son Commentaire sur l'Epître aux Romains, mais tout spécialement dans le IY° et le Y\ Ce n'est pas non plus par pur hasard que ses premières falsifications ne commencent qu'avec le chapitre IV\
I. Luther montra toujours i)eu d'estime pour les scolastiques; c'était dans sa nature. Mais, au début, il ne s'agissait que de leur « loquacité », de leurs disputes, de leurs spéculations, delà spéculation p/ii/osop/iigue en elle-même ou sur Dieu. Voir, par exemple, les Gloses sur les Sentences, Weim., IX, 29, 3i, S/j, 1^5, 46-/17, 5/i, 62, 7/1, 90 (i5io-i5ii); les Dictées sur le Psautier, Weim., III, 819, 383; IV, 3/i5 (i5i3-i5i5). Dans le Commentaire sur l'Epître aux Romains, la lutte contre les théologiens et les scolastiques prend une autre forme, sans toutefois que les reproches antérieurs soient abandonnés. La raison de ces nouvelles attaques est son expérience personnelle, qu'il oppose aux scolastiques et en faveur de laquelle il polémique contre eux ; maintenant, il s'agit de ses nouvelles doctrines. Voir, ci-après, chap. IV, § 3. Que l'on veuille bien ne pas trouver surprenant (comme le fait H. Preuss, Die Entwicklung des Schriftprinzips hei Luther, ïqoi, p. 20-21) que, dans ses Dictées sur le Psautier, Luther ait si peu recours aux scolastiques : il n'y a aucune conclusion à tirer de là sur la conviction où il aurait été dès lors d'une contradiction entre la scolastique et la Bible. De cette époque ou de l'époque précédente, je ne connais pas un seul commentaire des psaumes où les scolastiques soient cités. Dans leurs commentaires, Pelbart de Temeswar, Perez de Valentia, Denys le Chartreux, Jean de Tlrr\2Gremata, pour ne parler que de ceux-là, n'ont pas cité d'autres autorités que la sainte Ecriture et les Pères. Il semble en avoir été ainsi de tous les commentaires de la Bible à cette époque. Et Preuss n'osera certainement pas prétendre que les commentateurs que nous avons nommés fussent des ennemis des scolastiques, puisqu'ils étaient eux-mêmes des scolastiques.
CRISE DOCTRINALE : l5l5 467
Attaques contre les scolastiques et falsifications nous reportent, dans V ensemble, au milieu de i5i5. Son expérience intime commença évidemment plus tôt; toutefois, ce ne fut certainement pas à Erfurt, mais à Wittenberg. Là, entraîné par le tumulte des affaires et d'une activité fiévreuse, il négligea son âme. Naturellement aussi, cette expérience ne se produisit pas tout d'un coup, mais peu à peu, et cela, dans la mesure où la concupiscence se faisait de plus en plus violente. A l'époque où il composait la seconde moitié de son Explication des psaumes, elle n'était pas encore aussi impérieuse qu'au début du Commentaire sur VEpître aux Romains ; toutefois on y voit Luther occupé constamment de la concupiscence et de sa véhémence ^. Déjà il n'est pas éloigné d'y formuler des
I. Sur ce point, c'est surtout de l'explication du psaume n8, en particulier de celle des versets 121-122, qu'il faut tenir compte. (Weim., IV, 366, i5). Il y dit déjà : « Semper justifîcandi », mais il ajoute aussitôt : « Qui justi sumus ». 11 caractérise le progrès spirituel à la manière générale. Mais voici venir la bizarrerie coutumière de ses pensées : « Hinc venit, ut omnis justitia pro preesenti insid.r\li sit peccatum ad eam, que in sequenti instanti addenda est, quia vere dicit B. Bernardus : « Ubi incipis nolle fieri melior, desinis esse bonus », quia non est status (arrêt) in via Dei ; ipsa mora peccatum est ». Luther fait ici allusion à un passage de Vepistola 91, n. 3 ; mais on y trouve seulement les mots que nous mettons ici entre guillemets. S* Bernard parle dans le même sens dans VEp. io5, n. i. Mais il n'émet pas l'idée que Luther lui prête ; il n'est pas exact non plus que « Luther s'assimile le mot de Bernard et s'en fasse une règle de morale religieuse », comme le prétend Koelher (Luther und die Kirchengeschichte, I, 3o3), Comme on le voit par son commentaire, Luther fait ici un paralogisme : « Terminus, qui in isto instanti est ad quem, ipse in sequenti instanti est terminus a quo ! » Voilà le principe qu'il pose (Weim, IV, 364, 21); puis : « Terminus a
propositions dans le sens de celles du Commentaire; toutefois, il ne s'y décide pas encore ; du moins il ne les énonce pas ouvertement. Or, nous ne pouvons établir notre jugement que sur les documents que nous possédons.
Dans ce même Commentaire, Luther nous décrit à merveille (c'est à faire croire qu'il parle d'expérience), la manière dont tous les hérétiques en arrivent à s'ancrer dans leurs idées : « Leurré par son ignorance de la vérité, l'hérétique et l'orgueilleux prend )our vrai ce qui /a/ semble l'être. Le voilà déjà dans le piège, parce que croyant posséder la vérité, être libre et à l'abri de tout piège et capture, il marche avec assurance. Puis, il résiste à tout ce qu'on lui oppose, et il n'en veut rien entendre. Il s'indigne, s'enflamme pour ses rêveries, persécute ses adversaires, les calomnie et cherche à leur nuire. 11 finit par tomber dans l'aveuglement : alors que tous les autres voient, il est
quo est peccatum, a quo semper eundura est », c'est très exact ; puis: (( Et terminus ad quem est justitia, quo semper eundum est » ; ceci est encore exact dans le sens de toujours davantage, jusqu''à la plénitude. Voici maintenant la conclusion : « Quare recte dixi, quod semper prxcedens justitia est iniquitas ad sequentem I » C'est faux I Cette conclusion est un pur sophisme, sur lequel je reviendrai plus loin (ch. IV, vers le commencement du S i). On le voit : Luther en était à la période d'évolution ; il n'avait pas encore trouvé la solution beaucoup plus simple que nous avons vue dans ce paragraphe. L'explication du verset ao du psaume ii8 est ici le passage fondamental (VVeim., IV, 3i5, 28); Luther > parle du « désir des justifications » (desiderium justiflcationum, id est velle, ut possit ardenter inhiare justificationes, ac noUe unquam se putare apprehendisse). Pour le sens du texte cidessus, voir, en outre, ci-après, chap. IV, § 2, le passage tiré du fol. 246 du Commentaire sur VEpître aux Romains [Ficker, II, 266, 24].
LE CHEMO DE l'hÉRÉSIE 4^9
le seul à ne pas voir. Tandis que les autres montent, il reste courbé sur son sens propre ^ ».
Tel fut aussi Luther. La vérité divine n'eut plus son estime, lorsque, au lieu de la justice vraie, il pratiqua la justice personnelle, et que, s'avançant fièrement, il se tint pour meilleur que les autres. Par une conséquence naturelle, et par suite aussi d'une punition divine, la concupiscence devint chez lui de plus en plus indomptable, jusqu'à ce qu'elle lui parut enfiin invincible. Ce lui fut un motif suffisant pour abandonner comme inutile sa manière de pratiquer les vertus, qu'il identifiait avec la véritable; et comme prétexte, il prétendit que Dieu nous demandait l'impossible, que nous ne pouvions pas observer sa loi. Dès lors, il ne nous restait plus qu'à douter de nous-mêmes et de nos œuvres, à « nous réfugier sous les ailes de la poule », à vivre à l'aise sous le manteau de la justice du Christ qui a accompli la loi pour nous et qui n'impute pas le péché, c'est-à-dire la concupiscence invincible, à ceux qui ont confiance en lui.
Dans ce « système », tout est subjectif; pour Luther un point du dogme n'est vrai qu'autant qu'il lui appa-
X. « Omnis haBreticus ac superbus primo tenetur ignorantia veritatis; quod ubi contempsit, jam est in laqueo. Deinde suscipit, quod sihi verum est ; jam capitur, quia tutus incedit, quasi verax et liber, positus extra laqueum et captionem. Tandem offendit in omnia, quae occurrunt sibi contraria et avertit auditum. Novissime autem indignatur et zelat pro suis figmentis, persequens, detrahens, nocens sibi adversantibus. Et tune est in « retributione » sibi débita. Tune tandem obscurantur eorum ocuii, ut omnibus videntibus aiiis, ipsi nihil moveanturad videndum. Et omnibus sese erigentibus persévérant curvi in sensum tuum. » {Commentaire, fol. 241") [Ficker, II, 268],
raît comme tel. En s'inspirant de sa pratique orgueilleuse de la vertu, la seule qu'il connût, et qu'il attribuait à tous, il répète sans cesse que toutes les œuvres faites avant la justification, et l'acte même d'amour de Dieu, sont à condamner comme des œuvres de la loi. En s'inspirant de son expérience personnelle, et dont seul il portait la responsabilité, il déclare que partout et toujours la concupiscence est invincible, et il l'identifie avec le péché originel. De son intérieur, qu'il attribue gratuitement à tous, jaillit la chimère de la justice extérieure du Christ, qui nous couvre comme d'un manteau. Malheur à qui attaque ces conclusions et ose penser autrement que lui ! Luther déverse sur lui son indignation, sa colère; il le calomnie et il l'outrage. Son orgueil effréné avait créé le « système », son orgueil effréné le défendit. Fort de son sens propre, il le garda jusqu'à la fin.
Pour lui, il ne peut pas être question de retour. Ne nous a-t-il pas dit lui-même qu'il est rare de trouver un hérésiarque qui se convertisse? Lui, du moins, dit-il, n'en connaît pas d'exemple. Les novateurs sont endurcis; leur péché est de lutter contre la grâce ^.
1. In i Johann. (1537), Weim., XX, 796, ô : « Et saepe dixi non facile inveniri, quod auctor heresis sit conversus. Nullum scio exemplum, quamquam seducti possunt converti, sed invcntores communiter manent indurati, quia Paulus (Tit. lïl^ 10) non frustra dicit : « Haereticum post unam et secundam admonitionem débita. » « Natura peccati hujus est pugnare contra gratiam. » Voir, en outre, Weim., XIII, 679(1534). L'année précédente, J. Fisher disait déjà : « NuUa spes est, ut ullis admonitionibus Lutherus aliquando resipiscat- Quamobrem et frustra conabitur, quisquis illum revocare studuerit. » Assertionis Luthâ" ra/icB con/u/afio (An tverpiae, i5i3), fol. s.
[Pour tout ce chapitre, voir aux AdditioM],