OPINION PLUS DOUCE
en agissant, celte force ne Técarte pas, qu'au contraire elle y tend d'une manière normale, elle a le droit de ne pas y penser explicitement ; il suffit que dans l'acte ce but soit imp/i'aY/^m^/i/ contenu. Ainsi, si nous sommes obligés d'aller du Havre à New- York, il nous suffît de prendre ',1e bateau et nous aurons satisfait à notre obligation ; peu importe, du reste, que pendant tout le parcours nous n'y pensions plus, mais que nous nous laissions constamment distraire par la vue des côtes, du ciel et des flots.
Ce raisonnement, disent-ils, vaut même pour les cas où, par ailleurs, l'on sait que l'acte ne pourra pas avoir son effet connaturel, la fondation de la famille: dès lors que les époux le posent normalement, ils n'ont pas à se préoccuper de scruter quelles en seront les sui(es.
Toutes ces théories catholiques sont donc dominées par le principe qu'avant tout le mariage au/i but social, qu'il est fait pour la famille.
Les idées de Luther sur le mariage sont-elles identiques aux théories pessimistes ou sévères que nous venons de rencontrer chez certains théologiens catholiques ?
D'abord, à supposer qu'il en fût ainsi, il resterait toujours que parmi les vues catholiques sur le mariage ce serait la plus sombre à laquelle il se serait arrêté. Dès lors, il ne serait pas autorisé à se vanter d'avoir renjis le mariage chrétien sur un piédestal.
Mais, en réalité, là comme souvent ailleurs, il est allé aux extrêmes, et il a dépassé les opinions les plus sévères des écrivains catholique».
468 l'église et le mariage
C'est sur le but du mariage qu'il faut sans doute chercher la différence fondamentale entre ses idées et celles de ces écrivains. Avant tout, Luther a vu les effets du mariage pour l'individu; je veux dire pour chacun des deux époux. Il ne considère guère le mariage qu'en fonction de la femme et surtout de l'homme. Sans doute, il est loin d'en nier expressément le but social, la fin spécifique, qui est de fonder une famille. Il a de belles pages où il le célèbre comme une institution de Dieu, où il parle de l'éducation à donner aux enfants selon la loi de Jésus-Christ ; il en a de belles aussi où il parle de la douce société des époux chrétiens.
Toutefois, ce ne sont pas ces idées qui le préoccupent, qu'il a en vue dès l'abord. Ce qui l'obsède, c'est le côté individuel du mariage : pour la femme et surtout pour l'homme, le mariage est un moyen de satisfaire les tendances de leur nature, et les tendances qu'il a en vue avant tout ce sont les tendances physiogiques ; le mariage est un remède donné par Dieu pour céder honnêtement à la concupiscence^.
Or, pour lui, la concupiscence est radicalement mauvaise. De là, la conclusion que de soi le mariage est irrémédiablement mauvais ; de là cette tendance à mettre sur le même pied l'acte du mariage et l'acte de
1. Sur un point aussi important, j'aurais eu peur de mal présenter la doctrine de Luther. C'est pourquoi la page qu'on vient de lire est presque traduite de Bœhmer, Luther im Lichte der neueren Forschung ; 2' éd., Leipzig, 1910, p. i64. — Je Tai publiée une première fois dans mon article sur l'Etat religieux et le fnariage d'après Luther, dans la Bévue du Clergé français, xgii, p. 4oi-4oa.
la fornication ^ Si l'acte du mariage est innocent, ce n'est qu'en vertu d'une condescendance de Dieu, d'une simple dénomination extrinsèque au sens occamiste^. Dans le mariage, Dieu veut bien ne plus voir la faute que l'on commet en cédant à la concupiscence.
Et cette faute est grave : pour Luther, il n'y a pas de péché véniel ; il Taffirme tout particulièrement quand il parle de la racine du péché, de la concupiscence ; dès lors, dans le cas où la concupiscence agit avec le plus d'intensité, comment aurait-il pu ne voir qu'un péché véniel ^ ?
A l'objection qu'il n'y a pas de femme morte de mort naturelle dans l'état du mariage qui soit au catalogue des saints, je répondrai d'abord par ce qu'en 1667 écrivait le jésuite Guyet : « Quibus titulis afficiendae Sanctse non Virgines ? — Si Martyres faerint... At si fuerint conjugatae ? Non ad exprobandum dixerim, nullas hujusmodi reperiri in tabulis ecclesiasticis, sed nescio quo idfato accidit ut omnes vel maritis supertites fuerint, adeoque ad viduarum statum pertineant, vel maritis ipsis adjunctae una simul cum iis, eademque die recolantur. Primi generis exemplo sunt Helena Constantini mater... Secundi vero [generis] Vitalis et Valeria S. S. Gervasii et Protasii parentes (28 apr.), Chrysanthus et Daria (26 oct.),