‹ Luther et le LuthéranismeChapitre 44 sur 312 · IlicL, p. 171 (i537-i54o · texte numérisé non relu

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SiUNT BONWENTURE ET LE MARIAGE 69

attendu à une tout autre réponse, plus digne de son état ; car, sur ce point, je ne pensais pas alors autrement que les Juifs ^ » Par ces réflexions Luther se condamne une fois de plus lui-même. Parmi les scolasiques, saint Bonaventure av^it-il ici une opinion particulière? Pas le moins du monde, comme on le verra plus loin. Et alors, d'où Luther a-t-il bien pu tirer sa manière de voir, lui qui, à entendre Seeberg^, avait reçu «une parfaite formation scolastique », lui qui « avait profondément étudié la scolastique »? A qui Luther pouvait-il en appeler, pour soutenir qu'étant moine il n'avait pas compris autrement que les Juifs l'état du mariage et tout ce qui s'y rattache? Dès l'époque où il était a petit garçon 3 » on tenait le mariage pour tellement déshonnête, à cause de l'impie et impur célibat, « que je ne croyais pas, dit-il, pouvoir sans péché penser à la vie des gens mariés *. » Voilà ce qu'écrivait Luther en 1 536- 1 587. Il était alors si bas qu'il n'avait plus aucunement conscience de la corruption qu'à moins d'être dépourvus de sens, ces mots supposent dans le petit Luther. A quelle partie

1, Opp. exeg. Uit.y VI, a83 (vers ibfio). Saint Bonaventure écrit dans Sent, IV, dist. 3i, a. 2, qu. 3 : « Licet viris cum iixoribus jocari et etiam delectari (et veniale est), ita tamen quod faciant ajjfecta maritali. » Ibid., a. I, qu. 1, il dit : « Conjiigium bonum est ». Que s'ensuit il ? « Ideo appeti potest ». Voir Dist. 3o, dub. 6.

3. Die Théologie des Joh. Duns Scotas, p. 680 ; Lehrb. der Dogmengesch., II, ao6.

3. Opp. exeg. lat.» I, 169 (vers i536) : « Me puero » est traduit ainsi dans les Tischreden de Luther, éd. Fôrstemann, IV, i5a : « Et Luther dit : Quand il était encore petit garçon ».

6. Opp. exeg. lat., 1. c. : « Ut putarem sine peccato de conjugum vita me non posse cogitare ».

6o PREMIÈRES IDÉES DE LUTHER SUR LE MARIAGE

de la vie des gens mariés peut-on à peine, longtemps du moins, penser sans péché? Il est inutile de développer. Et c'est là-dessus que ce a petit garçon » était déjà renseigné? S'il en était ainsi, quelle conclusion y aurait-il à tirer ? Mais pour le Luther des dernières années, si le petit Luther regardait comme un péché de penser en général aux gens mariés, c'était peutêtre parce que, d'après la doctrine catholique, le mariage était un état de péché ? Alors nous retombons dans le mensonge dont nous venons de nous occuper, par lequel le Luther de i54o mettait en cause le moine Luther d'autrefois.

L'intention est claire ; il voulait dire : « Voyez, je le sais assez par ma propre expérience, par l'expérience que j'ai acquise dans le papisme, soit comme moine, soit comme jeune homme, avant d'entrer en religion î selon la doctrine et la conception papistique d'alors, le mariage était un genre de vie coupable et condamné». Cette manière de présenter les choses produisait beaucoup plus d'effet.

Mais en réalité il s'est pris au piège que lui-même il avait dressé ; car les écrits composés par le moine Luther convainquent de mensonge les affirmations de Luther devenu apostat. C'est de 1 5x6 à i5i8, de sangfroid et sans préventions, du moins dans les lignes générales, qu'il a enseigné et écrit son ouvrage sur les dix commandements, ouvrage qui contient de fort belles pages. Par cette œuvre, nous pouvons donô savoir avec certitude quelle était sa pensée d'alors. Tout ce qu'il y dit sur le mariage et sur l'état conjugal, en traitant du quatrième et du sixième commande-

VUES CONVENABLES ET MEME ELEVEES 6l

ment, reflète la doctrine catholique de son temps; l'on ne remarque jamais que sa conception personnelle s'écarte de cette doctrine ; l'une et l'autre sont identiques.

Or, dans cet écrit, Luther suppose partout la légitimité du mariage. Sans doute, en parlant du sixième commandement, il met la virginité au-dessus de tout, et il stigmatise comme un sacrilège l'infraction des vœux chez les religieux et chez les prêtres ^ ; pourtant, on ne trouve nulle part, ne fût-ce qu'en termes voilés, que le mariage serait défendu ou condamné par le pape. Dans le passage sur la virginité, il expose que dans l'Ancien Testament (pour des motifs qui nous sont connus), elle « était la pire des hontes, tandis que dans le Nouveau, elle est la gloire par excellence, du moins pour ceux qui n'ont pas eu le dessein de se marier ; et il y a sur ce sujet, dit-il, quantité de beaux ouvrages. Pour ceux qui pensent à se marier, ils n'ont pas à ce moment-là un aussi grand honneur ; ils peuvent toutefois l'acquérir, si on les exhorte convenablement à la virginité. Mais quand la virginité est perdue, on ne saurait la recouvrer, » etc. 2.

Sous une autre forme, Luther expose ici tout ce que

î. Weim., I, /|88, /I89. Voir ci-dessus, p. 67, n. 4.

3. « Tune (olim in lege) virginitas summum erat opprobrium, nunc autem summagloria, tuncdamnabile declecus, nunc incom- ■parabile decus, iis saltem qui non proposuerunt nubere. Nam qui proponunt matrimonium, non habent actuale tantum decus, sed possunt habere, si ad virginitatem animentur, de qua multi muila et magnifica scripserunt, quia vere nulU virgini potest fieri restilutio. Sane tamen hoc intellige, quia volenti non a Deo tenetur, invitaî autem non potest tolli, potest autem induci et sic tolli ». Weim., I, 688.

62 PREMIERES IDEES DE LUTHEft StîR tE MARIAGE

nous ont dit plus haut saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme, ainsi que le Sacramcntaire de saint Léon. La virginité est supérieure au mariage; toutefois, il ne s'ensuit pas que le mariage soit une liaison criminelle, ni condamnée, ni méprisée. Autrement comment Luther pourrait-il avancer que si une jeune fille se propose de se marier elle n'a pas autant de gloire que celles qui ont renoncé au mariage ? Si le mariage était un état criminel ou condamné, alorâ quand une jeune fille se proposerait de se marier, elle ne renoncerait pas seulement à la gloire : en aspirant à un état criminel et défendu par Dieu, elle commettrait un péché.

Il n'y a donc pas à s'étonner de voir Luther, moine et professeur, admettre que le mariage est bon et légitime ; de le voir développer de belles maximes sur la manière dont les époux doivent vivre ensemble, convenablement, en paix et avec fruit, pour la gloire de Dieu ; de le voir ne pas trouver singulier et illicite qu'un jeune homme demande la main d'une jeune fille ou qu'une jeune fille cherche à se marier ; il va môme jusqu'à indiquer à la jeune fille comment elle doit se comporter pour arriver plus sûrement à son but. Un jeune homme, dit-il, n'aime pas à prendre pour femme une jeune fille qui tient beaucoup à la parure. « Si tu veux qu'un jeune homme s'éprenne de toi, écoute ce précieux conseil : sois modeste, pare-toi modérément, parle peu et ne fixe pas son visage. Le plus bel ornement d'une jeune fille et d'une femme, c'est une timidité pudique ; pour attirer et captiver le cœur des hommes, c'est là un moven plus sûr que toutes les

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