‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 12 sur 43 · LA DIÈTE DE NUREMBERG · texte numérisé non relu

LA DIÈTE DE NUREMBERG

Les troubles de Wittenberg, la grandeur du mouvement qui se propageait de proche en proche, remuaient T Allemagne et les contrées voisines, la Suisse^ les Pays-Bas, et jetaient de vives inquiétudes chez tous ceux qui, par leur situation, étaient attachés à l'ancien ordre de choses* Luther, il est vrai, était au ban deTEmpire; des mesures violentes étaient prises contre ses adhérents; mais ces mesures étaient loin d'être générales, et en haut lieu, les protecteurs secrets ou avoués de la Réforme tenaient tète à ses adversaires, se sentant appuyés par la faveur populaire.

La régence impériale de Nuremberg qui, en l'absence de l'Empereur, gérait les affaires de l'Empire, essaya de donner une sanction au sévère édit de Worms, et par un rescrit du 20 janvier (1522) enjoignit aux évéques de faire de rigoureuses informations contre les ecclésiastiques qui avaient altéré la messe, contre les moines qui avaient quitté leurs couvents et s'étaient mariés, leur promettant l'assistance du bras séculier. Dans tous les États dont les chefs étaient restés fidèles au Saint-Siège, on obéit : les moines furent incarcérés, les livres brûlés, les luthériens persécutés. Dans la Saxe électorale, Frédéric laissa faire les évéques de Merse-

' Lettres. — Erl. — Walch. — Spalatin, Annales, — Corp. Réf. — Seidem aun , Erlàuterungen , etc. — * Segkbndorf. — Rarkb, Deuts, Gesch. im Zeitalter der Réf. — Forstemarn, Neues Urkundenbuch z, Gesch, der ev, Kirchenref,

bourg et de Meissen poussés par le duc Georges, leur fit bon accueil, ne s^opposa à rien, mais refusa résolument son concours, tt les choses de Tesprit n^étant point de la compétence séculière *. ».

Luther s'appliqua dès lors à relever le courage des siens, et dans des brochures énergiques, d'un style impitoyable, il leur disait : « Ne vous laissez point ravir votre liberté; souffrez la violence et ne reniez pas votre Christ. Ces évéques qui vous persécutent ne sont point les pasteurs dont parle saint Paul, mais de fiaiux prophètes, des hommes scandaleux, des loups ravissants. Qu'ils me traitent d^hérétique, je n'en suis pas moins Ecclésiaste par la grâce de Dieu ; et au dernier jour, Jésus-Christ témoignera que la doctrine que je prêche est le pur Évangile. Ils se plaignent que le monde est en révolte contre Tautorité spirituelle. Laissez-les dire! mieux vaut voir tous les évêques égorgés, tous les couvents réduits en cendres qu'une seule âme perdue. Ce sont des gens qui vivent dans la volupté, du travail et de la sueur des autres. Est-ce d'ailleurs la Parole de Dieu qui pousse à la révolte? Non, celle-ci ne fait que délier les âmes et mépriser la tyrannie. Le mépris n'a nul besoin de sédition; il enlève le masque aux tyrans, et cela suffît. Les seuls vrais évéques sont les bons prêtres qui prennent soin du peuple, s'appliquent à la prédication et aux sacrements; ce sont les pasteurs des communautés tels que saint Paul les a établis *. »

Enfin, dans le but de mettre un terme aux persécutions et d'arracher des mains des évéques la puissance du glaive,

1 FÔR8TEMAVN, N. Urkundcnbuch, 19. — Spal., Ànn., 32 88.

* Von Menschenlehre zu meiden, (Du danger des enseignements des bommes.) Erl., XXVIII, 140. — Wider den fabch genannien geistlichen Stand des Papstes und der Bischôfe, (Contre les gens d*église faussement ainsi nommés, qui sont le Pape et les évéques.) Erl., XXVIII, 140 ss.

Dans ses écrits : Du droit des communautés chrétiennes déjuger la doc~ trine et d^ appeler des docteurs (Erl., XXII, 140), et De rétablissement des serviteurs de VÉglise (Op., VI, 492 ss.), L. revendique pour les communautés le droit d'élire leurs pasteurs.

il écrit un livre virulent, très-hardi et très-neuf, dans lequel apparaissent, pour la première fois, les grandes doctrines qui constituent le droit des sociétés modernes en présence de rÉglise. Le livre est intitulé : De l'autorité séculière et des limites de Vobéissanee qu'on lui doit ' .

Qu'est-ce que la puissance séculière? — Un reflet, une extension de la puissance spirituelle, dit TÉglise catholique. — Non, répond Luther, avec un luxe de preuves tirées des Saintes Écritures; elle est d'institution divine, comme le mariage, comme la vie ordinaire; elle subsiste par elle-même et de plein droit. Son but est de procurer aux hommes la paix extérieure, d'empêcher les actions mauvaises, de punir les attentats, de protéger les bons. Les limites de son autorité sont marquées par sa nature même. Elle s'exerce uniquement sur les choses extérieures^ sur les actes, sur les biens, sur la vie; elle arrête les troubles, elle maintient l'ordre. Domaine immense qu'elle ne doit pourtant pas franchir.

Tout en s'opposant aux actes coupables, elle n'a pas mission de « rendre les hommes pieux » et de travailler au salut des âmes. Dieu, du reste, n'a donné à personne la charge de régner sur les âmes. Le monde de l'esprit est à lui seul, seul aussi il est capable de le régir par sa Parole. La pensée ne dépend que de Dieu; à l'égard des hommes, elle est libre comme l'air. Qui peut d'ailleurs forcer la foi et obliger à croire? La contrainte^ dans les choses de l'esprit, n'enSsinte que mensonge et hypocrisie. Quand la puissance séculière, méconnaissant ses droits, violente les âmes au sujet de la foi et du royaume de Dieu, il faut lui refuser l'obéissance et lui répondre avec saint Paul qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. « Si elle vous ordonne de brûler mes écrits, ne lui en remettez pas une feuille, car en agis-

1 Erl., XXII, 59 ss. — Le livre, dédié au prince Jean, de Saxe, parut le i*' janvier 1523. Les idées apparaissent déjà dans la Lettre à la noblesse allemande et dans un des sermons prêches à Weimar (1522).

sant ainsi, vous livreriez Jésus-Ghrist aux mains d'Hérode. Laissez-vous persécuter et ne résistez pas, car heureux sont ceux qui souffrent pour le Seigneur. »

« On objectera sans doute que Tautorité séculière doit veiller au maintien des saines doctrines, empêcher que des hérésies, des doctrines pernicieuses puissent être librement enseignées. Non; c'est le devoir des évéques^ et non celui de Fautorité. La force est impuissante dans ce domaine de l'esprit; et si la Parole de Dieu ne réussit pas, vous rempliriez le monde de sang, que vous ne réussiriez pas davantage. Que les princes restent donc dans la limite de leurs devoirs, et qu'ils n'en sortent pas. Qu'ils se confient en Dieu; qu'ils protègent et qu'ils aiment leurs sujets; qu'ils défendent leur pays, qu'ils s'opposent au mal. Hélas! qu'ils sont rares, les princes vraiment sages! que d'injustices et d'iniquités la plupart d'entre eux commettent! Si Dieu a mis à la tête des nations tant d'hommes indignes, c'est que le monde est mauvais et qu'il ne mérite pas d'avoir des gouvernements honnêtes. »

Les adversaires de Luther relevèrent les termes très-vifs dans lesquels il parlait des princes des chefs des nations, et l'accusèrent de jeter le mépris sur les institutions et de pousser à la révolte. Lui, au contraire, dans le sentiment d'avoir brisé le joug de l'autocratie et d'avoir trouvé la ferme base du droit public, répondait non sans orgueil : « Personne, depuis les apôtres, n'a parlé comme moi de l'autorité séculière. »

Des paroles si fermes, dites par un homme mis hors la loi, produisaient une grande impression. Son retour à Wittenberg dans les circonstances que l'on sait, la promptitude avec laquelle il arrêta les passions surexcitées, l'universel respect pour sa personne, l'immense popularité de son nom étonnaient ses adversaires forcés d'admirer à la fois son audace et sa sagesse, si bien que personne n'osa exécuter contre lui l'édit de Worms. L'Electeur n'eut pas de peine à

justiBer sa propre conduite devant la Régence Impériale, et à lui conquérir parmi les princes quelques sympathies.

Sur ces entrefaites, le pape Léon X était mort (!•' décembre 1521). Adrien VI qui lui avait succédé, et dont le pontificat ne dura que vingt mois, était un homme d'un tout autre caractère. Né dans les Pays-Bas, à Utrecht, d'une très-pauvre famille, il fit ses études à Louvain, y professa la théologie et y acquit le renom d'une grande capacité. Thomiste ardent, scolastique de race, irréconciliable ennemi des doctrines nouvelles, dévoué absolument à l'empereur Gharles-Quint, dont il avait été le précepteur et dont il resta la créature, homme sévère, rigide, tout d'une pièce, pratiquant avec foi une piété espagnole, sans goût pour les lettres et les arts, un barbare aux yeux des Italiens, il était en toutes choses la contre-partie de son prédécesseur. On cite de lui ce trait : Un jour qu'on cherchait à attirer son attention sur l'admirable groupe antique de Laocoon, il le regarda avec dédain et dit sèchement : « Sunt idola antiquorum. C'est une idole païenne. » Tout l'homme est là.

Il rêvait en outre une réforme de l'Église dans son chef et dans ses membres, réforme morale, disciplinaire, qu'il se croyait prédestiné à accomplir, non à la manière de Luther, parla doctrine, mais d'en haut, et par sa volonté tenace. Il se mit à l'œuvre, tenta d'enrayer le luxe de sa cour, de frapper les abus. Il ne recueillit que les moqueries des cardinaux et le ressentiment universel. Enveloppé de mauvais vouloirs, de haines non déguisées, il n'eut pas la force d'accomplir ce qu'il avait projeté, et mourut, accablé de soucis et de chagrins, las de la vie. Les Romains se réjouirent scandaleusement de sa mort, comme d'une délivrance, et soupçonnant son médecin de l'avoir empoisonné, ils déposèrent à la porte de celui-ci des couronnes avec cette inscription : « Au libérateur de la patrie. » On lui fit cette épitaphe : « Gi-gft Adrien YI, qui considéra la dignité pontificale comme le plus grand malheur de sa vie. »

La diète convoquée à Nuremberg au printemps de Tannée 1522 ne se réunit définitivement qu'en automne. L'archiduc Ferdinand la présidait en l'absence de l'Empereur son frère. Les deux grandes questions tant débattues à Worms : la guerre contre le Turc et l'affairé de Luther, revenaient entières, non résolues. Le Pape, au commencement de l'année, y envoya son nonce Francesco Chieregati (Francisons Cheregalus), Italien adroit, délié. Celui-ci, dès son arrivée, remit à la diète un rescrit pontifical, sollicitant des états assemblés la stricte et sévère exécution de l'édit de Worms. Les termes du rescrit étaient d'une violence extrême. Le Pape y montrait, avec amertume, Luther écrivant impunément ses livres impies, infectant de ses hérésies l'Allemagne et tous les pays de l'Europe; il signalait les périls auxquels il exposait les États par ses doctrines subversives, la paix générale troublée, les séditions dans l'avenir; il les suppliait d'avoir pitié de la sainte religion que leurs ancêtres avaient si souvent défendue, et de détourner les calamités qui menaçaient l'Empire, en rappelant Luther et ses adhérents au chemin de la foi, sinon en les frappant sévèrement, comme jadis les empereurs avaient frappé Jovinien et Priscillien, plus tard Jean Huss et Jérôme de Prague, qui revivaient tout entier dans cet homme * .

A ce rescrit était jointe une Instruction manu propria dans laquelle Adrien VI confessait l'extrême dépravation de l'Église. «Nous savons, hélas! y disait-il, que depuis nombre d'années, il s'est commis dans ce Saint-Siège d'horribles abus des choses sacrées, que les lois sont violées, que tout est perverti. Le mal s'est communiqué du chef aux membres, des papes aux moindres prélats. Il n'y a plus personne qui fasse le bien, non pas même un seul. Donnons gloire à Dieu, améliorons nos âmes : que chacun considère d'où il est déchu, et qu'il apprenne à se relever avant que Dieu le

» Op., IV, 460 88. — Walch., XV, 2543 ss., 2534 ss. Luther le réimprima en 1538 avec une préface.

redresse par la force de sa verge et de sa colère. Pour ce qui nous regarde en particulier, tu peux leur déclarer que nous ferons tous nos efforts pour réformer d'abord la cour de Rome afin que, puisque c^est de là que le mal s'est répandu sur tous les ordres inférieurs, ce soit de là aussi que viennent la guérison et la réforme. Il ne faudra cependant pas s'étonner si Ton entend dire que nous n'avons pu remédier d'un seul coup à tous les abus et à toutes les erreurs. Ce mal est trop invétéré et trop compliqué ; et ce n'est que par une sage conduite qu'on peut espérer de le guérir. »

La diète, où les princes luthériens avaient sinon la majorité, du moins l'influence, répondit d'une manière évasive : M Qu'il était difficile, dangereux même, d'exécuter la sentence portée contre Luther, alors que l'Allemagne entière retentissait de plaintes contre les abus de la cour romaine et du clergé ; que le moyen le plus sûr de faire cesser ces plaintes avec ces abus était la tenue d'un concile libre et national; que jusque-là on ferait en sorte de prévenir les désordres ; qu'on requerrait l'électeur de Saxe de ne plus permettre à Luther de rien écrire , et qu'on défendrait à tous les prédicateurs d'enseigner autre chose que la vraie et pure doctrine de l'Évangile, selon l'interprétation des auteurs approuvés et reçus dans TÉglise chrétienne. » Cette réponse équivoque fut publiée sous forme d'édit impérial, le 6 mars 1523 *.

Puis la diète reprit et formula, pour les remettre au nonce, l'antique et interminable liste des griefs de la nation allemande contre les abus ecclésiastiques : l'excommunication, les cérémonies excessives, les extorsions de la cour de Rome, les cas réservés, les Ordres mendiants, les mœurs scandaleuses du clergé, l'avarice romaine, les indulgences, la vénalité des emplois, la simonie, etc. La longue énumération (il y avait cent griefs) finissait par cette menace :

1 L*édit portait en outre que les prêtres mariés, les moines défroqués perdraient, selon le droit ecclésiastique, leurs charges et leurs prébendes; mais il passe sous silence les peines afflictives.

« Les élats séculiers supplient humblement Sa Sainteté d'y mettre ordre au plus tôt; sinon ils se verraient contraints par la nécessité à chercher à se délivrer par eux-mêmes d*abus aussi criants * . »

Voilà tout ce que le légat obtint : de vagues promesses et des récriminations contre la cour de Rome. Chose étrange, et qui montre- combien tous ces princes, d'ailleurs divisés entre eux, pliaient devant la force croissante de Topinion publique! pendant la durée de la diète, à deux pas d'elle, les églises de Nurenberg retentissaient de prédications luthériennes. Les pasteurs évangéliques, le jeune Osiander entre autres, parlaient sans aucune crainte, enflammaient les esprits. En vain le nonce exigea-t-il que ce scandale cessât; en vain la diète intervint-elle ; les pasteurs résistèrent, soutenus par la population, et le magistrat alla jusqu'à déclarer que si on leur faisait violence, il emploierait la force pour les protéger.

Tandis que la diète délibérait sur ces capitales questions, qui tenaient en suspens TAlIemagne entière, non loin de là, vers les frontières de Touest s'e£Fondraient dans une catastrophe imprévue les restes de Tantique et glorieuse puissance féodale. Franz de Sickingen, le dernier de^ces vaillants chevaliers qui si longtemps avaient balancé la fortune des princes et des États, était vaincu, perdait la vie. Ce héros, dont Tâme était plus haute que la situation, qui aspirait à établir, en ruinant toutes les tyrannies, un nouvel ordre de choses oii la noblesse aurait retrouvé ses droits, l'antique vertu son éclat, l'Évangile sa pureté, avait déclaré la guerre à l'archevêque Richard, électeur de Trêves. Le motif apparent était futile : la rançon de deux bourgeois de Trêves qu'il avait cautionnés. De vrai, l'heure lui paraissait propice

< Walch, XV, 2350 8S., 2628 s». — Spal., Ànn., 8i.

SA VIE m- SON OEU\MîK. V7

pour frapper un grand coup, pour rompre l'insupportable tyrannie des princes, relever la noblesse de sa déchéance. Ayant lancé un manifeste dans lequel il appelait à la liberté les sujets opprimés de Tarchevéque, il marcha contre Trêves h la tète d'une petite armée; mais dès les premiers pas il fut arrêté. L'Électeur palatin, le jeune land{jrave de Hesse, la ligue de Souabe avaient pris résoliimcnt parti pour Tarchevéque menacé. Il investit en vain la ville de Trêves, puis, découragé, leva le siège; ses alliés battus ne purent le rejoindre. Assiégé enfin dans son chàteau-fort de Landstuhi, il se défendit sans espoir, vit démanteler par l'artillerie, une arme nouvelle, les murailles de sa forteresse, et périt sur la brèche d'un coup d'îirquebuse '•

Avec lui s'évanouit pour jamais cette chimère caressée par beaucoup d'hommes généreux, d'une restauration de l'ancien droit et de l'ancienne indépendance, chimère qui peut-être avait un instant hanté l'esprit de Luther quand il écrivit sa Lettre à la noblesse allemande. Son ami Ulrich de Hutten quitta l'Allemagne, désespéré, et s'en alla traîner en Suisse sa misère et ses regrets, puis mourir abandonné dans une île du lac de Zurich.

« Les jugements de Dieu sont justes, mais mystérieux » , s^écria' Luther en apprenant cette lamentable fin; et bien qu'il eût dès longtemps séparé sa cause de celle que poursuivaient ces hommes politiques, il y avait entre eux trop d'aspirations communes pour que la honte de cette défiiite ne rejaillit pas aussi sur son Évangile. « L'anti-empereur est mort, disait-on, l'antipape tombera bientôt*. » On ajoutait que, dans les dépouilles de Sickingen, on avait trouvé des lettres de Luther insultantes pour l'Empereur, Des menaces furent proférées à la diète, et l'Électeur soupçonné luimême, ne sachant plus comment le défendre, songea, paraft-

1 Banke, II, 108 S8.

«DeW., Il, 340,

* S PAL., Annales, le 25.

il, à le faire disparaître une seconde fois; mais Luther le prévint et répondit aux ouvertures que lui en faisait Spalatin : «Non, je ne me cacherai plus, quelle que puisse être la fureur de tous ces Béhémoths '. »

Il garda du reste, durant toutes ces négociations de la diète, et au milieu de tant de passions soulevées contre lui, une sérénité parfaite. Pénétré de la certitude qu'une puissance supérieure veillait sur sou œuvre, il laissait faire et laissait dire, aussi calme que s'il ne se fût pas agi de sa vie, se bornant à faire connaître à la nation les pièces du procès qu'on intentait contre lui. C'est ainsi qu'il réimprima, avec commentaires, l'Instruction pontificale que le nonce Gheregatti avait remise à la diète *^ un bref du Pape à la ville de Damberg, et le fameux édit du 6 mars rendu par la diète au nom de l'Empereur ', Cet édit équivoque inspiré par le désir de laisser les choses en l'état, il l'interprétait dans le sens le plus favorable à la Réforme; et dans une lettre au Vicaire de l'Empire et aux États assemblés à Nuremberg, il allait hardiment jusqu'à se déclarer délié, jusqu'au prochain concile, de l'anathème du Pape et du ban de TEmpire *.

Le péril était grand toutefois, mais il s'en jouait, n'ayant d'autre crainte que celle de n^étre point assez fidèle à son Évangile. Il était ainsi fait qu'aucune puissance humaine^ fût-ce celle du Pape ou de l'Empereur, ne lui imposait; et il jugeait toutes ces grandeurs terrestres comme si elles n'eussent eu aucune prise sur lui. De là dans ses écrits une inconcevable hardiesse. C'est ainsi que dans une lettre de consolation, du reste admirable, qu'il adressait au chevalier Hartmuth de Rromberg, le gendre et l'ami malheureux de

1 Dk W., II, 299.

* • Cette instruction n'a point été conservée dans les œuyres de L. — V. Sleidan, liv. IV.

» Erl., LXl V, 410. — Op., VI, 466 ss,

^ De W., II, 367 ss. — Réimprimé dans ses œuvres sous ce titre : Contre les falsificateurs du mandat impérial, Walch, XV, 2632 as«

Sickingen ', il avait blessé jusqu'au vif le duc Georges, son irréconciliable ennemi, par une de ces paroles dédaigneuses dont il était coutumier vis-à-vis les grands d'icibas. Il l'avait plaisamment comparé à une bulle de savon qui essaye de s'élever vers le ciel, à un loup qui dévore une mouche etc. Le duc irrité exigea une réparation solennelle, demanda à Frédéric de faire justice de l'insolent. Lruther, admonesté par les conseillers de l'Électeur, répondit avec impertinence à sa « peu gracieuse Altesse » .

L'affaire vint devant la diète; les conseillers de l'Électeur, Planitz, Spalatin, le comte Albert de Mansfeld lui-même s'interposèrent; il ne céda pas, et ne donna au duc qu'une satisfaction dérisoire '.

Plus difficile, plus grave était la situation de l'Électeur par cela même qu'elle était moins nette. Malade, sentant les atteintes de l'âge, désireux de repos, se faisant ordinairement remplacer à la diète par ses conseillers qui l'avertissaient des périls, ne voulant ni abandonner Luther ni se jeter pour lui dans des aventures, il temporisait.

Le pape Adrien, à son avènement au trône pontifical, lui avait écrit une lettre gracieuse dans l'espérance de le détacher de Luther. Cette lettre n'ayant point atteint son but, Adrien changea de tactique et lui envoya un bref plein de menaces. « Nous t'avertissons, lui disait-il, au nom du Dieu tout-puissant et de Notre-Seigneur Jésus-Christ duquel aou8 sommes le vicaire sur la terre, que tu ne manqueras pas d'être puni en ce monde, et que dans le monde à venir, tu n'as à attendre que le feu éternel. Convertissez-vous et vous amendez, toi et tes misérables Saxons égarés, à moins

' De W., II, 161 ss. — Hartmnth, seigneur de Kromberg près de Francfort, ami et gendre de Sickîngen, un de ces chevaliers qui maniaient également bien l*épée et la plume, avait embrassé la réforme et publié plusieurs écrits en faveur de Luther. Enveloppé dans le désastre de Sickingeo, il perdit son château et ses biens. V« Hastkb, II, 108, 114.

^ Voir réchange de lettres à ce sujet dans Sbidruanii, Erlàuierungen, |). 59 ss.. et SECKE5D., I, 261 ss.

100 LUTUEft.

que VOUS ne vouliez vous exposera être poursuivis par Tépée du Pape et par celle de l'Empereur \ »

L'Électeur répondit qu'il ne doutait pas que le Pape n'eût écrit cette lettre non de son propre mouvement, mais à l'instigation de ses ennemis; qu'il n'avait jamais eu, et qu'avec la grâce de Dieu il n'aurait jamais d'autre dësir que de se conduire d'une manière convenable à un chrétien, à un enfant obéissant de l'Église, et que, dans ce sentiment, il ne cesserait de demander à Dieu la grâce d'être affermi jusqu'à la fin dans sa Parole, dans son service, dans sa paix et dans la vraie foi. — En même temps qu'il envoyait cette réponse, il donnait ordre à Jean de Planitz, son envoyé à la diète, de se plaindre, auprès du nonce, des termes menaçants de la lettre du Pape. Le nonce excusa son maftre pour la forme, mais continua à lui susciter des inimitiés. Le parti catholique, ayant à sa tète l'archiduc Ferdinand, le duc Georges et le duc de Nassau, ne pardonnait pas à Frédéric son entêtement à ne pas livrer Luther, le perturbateur du repos de l'Empire, et ne cessait de faire entendre des plaintes violentes *• Quand Sickingen fut tombé, les plaintes se changèrent en menaces. Planitz effrayé l'avertissait des bruits qui circulaient, des complots tramés contre lui et son frère le duc Jean, contre la régence impériale elle-même suspecte de luthéranisme. Il demandait avec insistance le départ ou l'abandon de Luther. Frédéric, qui peu de temps auparavant avait supplié l'Empereur de lui épargner ce chagrin, alléguant son grand âge, son état maladif, son incompétence dans les choses de la religion , crut un instant la guerre imminente et demanda nettement à ses théologiens s'il était permis de prendre les armes pour défendre l'Évangile. — Luther répondit d'une façon assez ombiguë : « Non; pour résister, il faut une foi

' Skckend., J, 258.

3 Le duc Geor{>e8 convoitait les Etats de son parent. Sa (ureur était teile (ju'nn jour, il refusa de sié(,er à la diète parce oue Luther avait traité le^ (-rinces de pclissons.

que notre prince n'a pas; qu'il laisse donc Ësiire TEmpereur, à moins que sa foi ne s'affermisse. Si on Tattaque sans la participation de TEmpereur, qu'il cherche tout d'abord à détourner par des négociations les calamités de la guerre ^ » Plus tard il sentit que, d'après la constitution de TEmpire, les rapports de prince souverain à l'Empereur n'étaient pa9 ceux de sujet^à maître, et il modifia son opinion *.

Au reste, les craintes de l'Électeur étaient prématurées; l'heure des combats n'était point encore venue; nul n'osa prendre l'initiative d'une lutte fratricide, et l'orage passa, comme Luther l'avait prévu.

« Je me souviens maintenant, dit-il à Spalatin, de ce que j'écrivis de Borna , à Son Altesse Électorale , je souhaiterais seulement que vous pussiez croire que ce que j'ai dit arrivera. Ne voyez-vous pas, de vos yeux, comment la main de Dieu m'a conservé depuis deux ans? Je vis encore, contre l'attente de tout le monde; Son Altesse Électorale est en sûreté; les clameurs des princes ne sont pas aussi violentes que l'année dernière. II n'est pas difficile à Jésus-Christ de protéger notre prince dans une affaire où il ne s'est pas engagé dans des vues mondaines, mais pour suivre la volonté de Dieu. Si je savais UQ moyen par lequel, sans faire tort à l'Évangile, je pusse le tirer entièrement d'embarras, je n'épargnerais pas ma propre vie. J'avais espéré être mis à mort dès la première année, et je pensais que par ce moyen il serait dégagé, si, d'ailleurs, il était possible qu'il le fût par ma mort. Cependant, comme nous ne pouvons comprendre ni approfondir le conseil de Dieu, le parti le plus sûr pour nous est de dire : Que la volonté du Seigneur soit faite. Personne, sans doute, n'attaquera notre prince , aussi longtemps qu'il ne confessera pas ouvertement ma cause. Dieu seul sait pourquoi il a sa part de notre honte ; ce ne sera certainement pas pour sa ruine, mais pour son salut °. »

« De W,, VI, 38 88.

2 Seckerd., 261. — De W., II, 299. — Corp. réf., I, 600.

3 De W., II, 421 88. (12 oct. 1523.)

102 LUTIIEK.

La diète s^ était séparée le 18 août; et la régence imp<< riale, malgré les attaques auxquelles elle était en butte, maintint Texécution de l'édit modéré du 6 mars '•

Quand elle se réunit de nouveau è Nuremberg (janvier 1524), l'Empereur élait tout entier à sa guerre d'Italie, et le pape Adrien VI était mort (24 septembre 1523). — Quelques mois après, on avait élu à sa place le cardinal Jules de Médicis, qui prit le nom de Clément YII. Le nouveau pape était de fine race; il reprit aussitôt la politique italienne h laquelle le pauvre Adrien VI n'avait jamais rien compris, et il s'efforça de rétablir les affaires de la papauté si compromises en Allemagne. Son légat, le cardinal Lorenzo Campeggio (Laurentius Campejus), homme adroit, délié, insinuant, se rendit à Nuremberg, porteur d'un bref des plus flatteurs pour Félecteur Frédéric; mais comme celui-ci n'avait fait qu'y apparaître, il lui envoya le bref et lui écrivit dans le même ton et avec des ménagements extrêmes. Il appuyait seulement sur les dangers auxquels s'exposaient les princes en ne s'opposant pas à l'esprit de révolte qui les menaçait tous. A la diète, tout en insistant sur l'exécution de la bulle du pape Léon X et de Tédit de Worms, et sur l'inutilité d'un concile, il ne prononça pas même le nom de Luther, et donna à entendre aux États qu'il était venu dans leur sein, non pour rien exiger d'eux, mais pour chercher ensemble le remède aux maux dont souffraient l'Église et la nation; mais si grande que fût son habileté, elle échoua devant l'opiniâtre résistance de la majorité qui, par conviction ou par crainte, penchait vers la Réforme*. Les États

> ^Notaniment dans l'affaire des chanoines de Bamberg, Jean Apei et Frédéric Fischer, qui avaient embrassé la réforme et s'étaient mariés (Apel avec une nonne). L'évêque qui les avait jetés en prison fut contraint de les relaxer et de s'en tenir à la confiscation de leurs bénéfices, peine édictée par l'edit du 6 mars. — De W., II, 338.

- L'opinion publique très-ardente pesait sur la Diète. A Nuremberg, Osinnder prêchait ouvertement contre l'Antéchrist de Home. Pendant la

rappelèrent leurs griefs, se plaignirent qu'an n'en tint pas compte à Borne; et le 18 avril, avant de se séparer, la diète décida : que Tédit de Worms serait, autant que possible, exécuté; que le Pape convoquerait incessamment un concile sur terre allemande; qu'au mois de novembre, les États s'assembleraient à Spire pour délibérer sur ce qu'il y avait à . faire jusqu'à la tenue du concile; que les princes choisiraient chacun dans leurs États des hommes doctes et prudents, pour examiner la doctrine de Luther; que l'autorité séculière veillerait à ce qu'on prêchât le pur Évangile selon l'interprétation des docteurs approuvés de l'Église; qu'en attendant, on empêcherait la publication de tout écrit injurieux ; et qu'enfin, dans la prochaine assemblée, on prendrait des résolutions définitives au sujet des griefs de la nation contre Rome *.

Cette décision formulée sous la forme ordinaire d'un mandat impérial ne satisfit personne, pas plus les princes luthériens que le Pape; et l'empereur Gharles^-Quint , dans un rescrit daté de Burgos (15 juillet), fiit savoir à la diète qu'il ne lui appartenait point de décider la convocation d'un concile ; il lui enjoignit de renoncer à l'assemblée de Spire, et de se conformer en tous points, et autant qu'il serait possible, à l'édit de Worms, sous peine du ban et de l'arrière-ban de l'Empire. II y parlait de Luther en termes très-durs. « Cet homme, disait-il, aussi inhumain qu'il est peu chrétien, s'efforce de répandre partout son mortel poison pour faire périr le monde, corps et âmes. A l'exemple de Mahomet, il emploie sa méchante ruse pour se rendre grand et puissant devant les hommes. »

semaine sainte, on laissait tomber la plupart des cérémonies catholiques ; la Sainte Cène était administi^ée dans les églises sous les deux espèces. Des milliers de personnes communiaient ainsi, entre autres la reine Isabelle, femme du roi détrôné de Danemark, Christian II, sœur de Gharle«-Qaint et de Tarchiduc Ferdinand. — Voir Forstsmàkk, N. Urkundenbuch, 113 ; Spal. Menx., 633 ss.

1 Walch., XV, 2675. — Ehl., XXIV, 230 ss.

lo; LUTiiKi;.

Le prudent empereur , en envoyant ce rescrit à son frère Ferdinand, lui recommandait de s'informer d'abord si les princes étaient disposés à s'y conformer, et de le supprimer dans le cas où ils refuseraient d'y obéir. Celui-ci ne tint pas compte de la recommandation et le publia. La diète, qu'on devait tenir à Spire, n'eut donc pas lieu; mais aussi la plupart des princes allemands refusèrent-ils d'exécuter Tédit.

Les princes catholiques n'avaient point attendu le rescrit de l'Empereur pour agir. Après la diète de Nuremberg, ils se réunirent à Ratisbonne, et le 6 juillet, sous l'inspiration du légat, ils conclurent entre eux une alliance pour la défense de leurs droits, de la religion menacée, et Texécution de l'édit de Worms, se promettant une assistance réciproque. Cette ligue fut le prélude d'une rupture ouverte entre les États de rEmpire, et la première occasion des scènes tragiques qui allaient bientôt éclater*.

Quant à Luther, il ne vit dans les résolutions de la diète que le rétablissement de l'édit de Worms et de déplorables inconséquences. Dans un pamphlet qu'il intitula bardiment : Deux Èdits contradictoires de l'Empereur concernant Luther, il laissa éclater les sentiments violents qui l'animaient. « C'est une honte, disait-il, pour l'Empereur et les princes, que des édits pareils où Ton ordonne tour à tour d'examiner ma doctrine et de me traiter comme un homme déjà condamné. Nous serons donc toujours des ânes ou des martyrs entre les mains du Pape!... Princes, vous n'avez d'autre souci que de tuer un pauvre homme, et vous croyez tout gagner par ma mort! Si vous aviez des oreilles pour entendre, voici ce que je vous dirais : Peut-être la vie de Luther est-elle si précieuse devant Dieu, que s'il venait à

1 La Ligue de Ratisbonne comprenait : le roi Ferdinand, rarchevêque de Saltzbourg, les deux ducs Guillaume et Louis de Bavière, les érêques de Trente et de Ratisbonne, les députés des évêques de Bamberg, de Spire, de Strasbourg, d*Augsbourg, de Constance, de Baie, de Freisingen, de Passau, de Brixen, et le nonce Campeggio.

mourir, il n'y en a pas un seul d^entre vous qui fût sûr de sa Tie et de son autorité. Ne vous jouez pas de Dieu. Poursuivez donc, tuez, brûlez; je ne vous céderai pas. Me voici; nuais prenez garde qu'après m'avoirtué, vous ne me réveilliez de nouveau ^ »

1 Erl., XXIV, 210 ss.

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