CHAPITRE IV
LA PROPAGATION DE l'ÉVANGILE.
Les quelques années qui suivent la captivité de Luther à la Wartbourg sont extraordinairement remplies, extraordinairement fécondes. Quand on suit de près la marche des événements et qu'on assiste au spectacle de ces luttes, de ces grandes passions qui se donnent carrière, on est frappé de la rapidité merveilleuse avec laquelle les doctrines nouvelles se répandent dans le monde. C'est une flamme qui gagne de proche en proche tous les pays et tous les rangs de la société. La Réforme, dès cette époque, n'est plus concentrée dans la pensée d'un homme de génie; elle se multiplie au contraire, elle éclate de toutes parts, elle s'appelle Légion. Les disciples deviennent hommes^ s'émancipent , poussent l'idée plus loin; de nouvelles personnalités trèsfortes surgissent et prennent place à côté du Mattre, complètent, corrigent et parfois aussi dénaturent son œuvre; mais le mouvement est puissant, irrésistible; et si nombreux en sont les confesseurs, que partout ils tiennenttôte à l'orage.
Dans cette vaste propagande, on n'aperçoit ni plan conçu d'avance, ni ordre bien déterminé, mais uniquement quelques grandes pensées exprimant d'une façon populaire la forte théologie du Réveil : la soumission à la Parole de Dieu opposée à la trompeuse obéissance à des commandements d'hommes et d'Église : « Verbum Dei manet in œternum » ; le mépris des œuvres et des rites extérieurs; la foi qui sauve et qui affranchit de tout; le retour à la vie com-
mime, à la nature; et par-dessus tout, un souffle viril et sain; point de faux mysticisme, mais une religion d'hommes et une ardente aspiration vers toutes les libertés.
Presque tous ces hommes, qui s'en vont au loin annoncer rÉvangile, ont eu des rapports avec Wittenberg; la plupart d'entre eux y ont étudié, ont été élevés dans cette serre chaude où fleurit la science nouvelle ; et cette jeunesse est pleine d'enthousiasme et de mâle passion. On y voit surtout des moines sortis des couvents d'Erfurt et de Wittenberg, moines Augustins d'abord, de la grande famille de Luther; puis tous les Ordres se laissent entamer et apportent leur contingent à cette armée de pionniers ' . On aurait tort de penser que ces moines qui rompaient leurs vœux pour une liberté chamelle et que Luther poursuit de ses sarcasmes, formassent la majorité. Le grand nombre, au contraire, cède à l'entraînement d'une forte conviction; ils jettent le froc dont ils rougissent, entrent dans la vie séculière comme dans une vie plus digne , se font théologiens , pasteurs , maîtres d'école, artisans même, préférant un travail manuel à l'oisiveté, à ce qu'ils appellent « la honte du cloître » . De loin ou de près, ces hommes sont soutenus, fortifiés par l'esprit de Luther, dont les écrits, cent fois réimprimés, pénètrent partout avec eux, avant eux, et maintiennent parmi tant de populations diverses une assez puissante unité de vie religieuse et de doctrines. Dans ces années aussi, la Réforme garde la mesure et les tempéraments qu'il introduisit à Wittenberg après les troubles; et pour tout ce qui concerne le culte et les attaches à l'ancienne institution ecclésiastique, on se modèle généralement sur son exemple.
C'est dans les Pays-Bas, dans la vieille terre mystique où, pendant le moyen âge, les Frères de la Vie commune, les Beghards et autres sectaires avaient tant remué l'Église, que la doctrine luthérienne eut ses premiers confesseurs, ses
1 Des Franciscains surtout, Eberlin et Rettenbacli, orateurs populaires. V. RiGGENBACH, Joh, Eberlin ^ 1874.
premiers martyrs. Depuis le vicariat de Staupitz et le voyage qu'il y fit en 1516, nous voyons s'établir de fréquents rapports entre les Augustins de ce pays et ceux d'Erfurt et de Wittenberg. En 1519, Jacob Praepositus (Probst), prieur du couvent d'Anvers, et Henri Moller, de Ziitphen, écrivent à Luther, envoient des Frères à Wittenberg, y viennent euxmêmes et prennent des grades universitaires. Les jeunes Flamands se signalent par leur ardeur lors des troubles de Wittenberg*. Le mouvement grandit, pénétra dans la bourgeoisie, devînt populaire; mais la répression fut terrible, et la cruelle Marguerite, tante de Charles-Quint, gouvernante des Pays-Bas, fit exécuter dans toute sa rigueur Tédit de Worms.
Jacob Probst, jeté en prison, racheta sa vie par une rétractation. Relâché, il eut honte de sa faiblesse et prêcha l'Évangile avec une ardeur nouvelle; une seconde fois emprisonné, il s'évada et s'enfuit à Wittenberg (1522). Henri de Zùtphen, arrêté, fut délivré par le peuple et s'enfuit à Brème. Le couvent des Augustins à Anvers fut rasé; les moines, jetés dans les fers. Plusieurs faiblirent et demandèrent grâce. Trois d'entre eux, Henri Voes, Jean Eck (Nesse, dit Luther) et Lambert Thorn , inébranlables devant les menaces des juges et les objections des théologiens, furent condamnés à mort. Lambert Thorn échappa au supplice , on ne sait comment; mais les deux autres furent brûlés en place publique, devant l'Hôtel de ville de Bruxelles, et confessèrent leur foi avec une merveilleuse constance. Ils chantaient dans les flammes en appelant le Seigneur Jésus *.
Luther fut ému jusqu'au fond de l'âme, à la nouvelle de ces persécutions et de ce martyre. Son Évangile avait enfin reçu le baptême du sang. Ce qu'il avait tant attendu et désiré pour lui-même s'accomplissait. Il écrivit aux persécutés
» KoLDE, Âug. Congr.y 369, 385.
^ Voir Kapp., Kieine Nachlese* — Seidemann, Sachs, Kirch, und Schulblatty
une lettre touchante, pleine du regret de n'avoir point été jugé digne de partager leur sort : « A tous les chers chrétiens de Hollande j de Brabant et des Flandres ^ Béni soit le Père des miséricordes qui nous ramène sa merveilleuse lumière! Le temps est revenu où nous entendons la voix des tourterelles, où les fleurs s'épanouissent dans nos campagnes... (Can/.^n). C'est vous, mes frères, qui, les premiers, nous donnez cette grande joie; c'est vous qui, les premiers, portez l'opprobre de Christ et donnez votre vie pour lui... Oh! comme ces enfants ont été misérablement égorgés! mais aussi quelle joie, quand ils reviendront avec Jésus- Christ pour juger ceux qui les ont jugés! Enfin au lieu de ces faux saints que nous avons exaltés jusqu'ici, Dieu nous a donné de vrais saints et de vrais martyrs!»
Puis il se fait poète et chante le martyre des deux jeunes gens, dans une belle complainte populaire. C'est la première poésie que nous ayons de lui. La voici ^ .:
« Entonnons un cantique nouveau. Que le Seigneur Dieu nous soit en aide pour chanter ce qu'il a fait à son honneur et à sa gloire. Â Bruxelles, dans les Pays-Bas, il a révélé sa puissance merveilleuse chez deux jeunes gens qu'il avait richement parés de ses dons.
M Le premier portait à bon droit le nom de Jean ; car Dieu l'avait comblé de ses grâces. Henri, son frère par TEsprit, était un véritable chrétien, sans fraude. Ils sont partis de ce monde, ils ont conquis la couronne. Comme de vrais enfants de Dieu, ils sont morts pour sa Parole; ils ont été ses martyrs.
« Le vieil ennemi les fit jeter en prison, et longtemps il les épouvanta de ses menaces. On essaya, par ruse, de les faire renier la Parole de Dieu; on tenta de les séduire. Les
1 De \V., II, 361 ss.
'^ W ACKERFA6EL, Vas deutschc Kirchenliedy ni,p. 3 ss.
sophistes de Louvain assemblés à ce dessein y perdirent leurs peines; ils n'y purent rien gagner, et l'Esprit se rit d'eux.
a Ils leur chantèrent de douces choses, ils en chantèrent d'amères; ils essayèrent maintes ruses. Les jeunes gens demeurèrent comme un mur et méprisèrent les sophistes. Le vieil ennemi fut fort dépité d'avoir été vaincu par des enfants, lui si grand! Dès cette heure, la colère s'empara de lui, et il résolut de les brûler.
« Ils leur ôtèrent l'habit de l'Ordre et les dépouillèrent de la prêtrise. Les enfants, qui étaient préparés à cela, dirent joyeusement : Amen! Ils rendirent grâces à Dieu le Père de ce qu'ils étaient désormais affranchis des tromperies, des vanités au moyen desquelles le Diable séduit le monde ;
« Dieu, par sa grâce, a fait qu'ils sont devenus de vrais prêtres. Ils se sont sacrifiés eux-mêmes et sont entrés dans les ordres de Christ; ils sont morts au monde; ils ont renoncé à rhypocrisie; ils sont montés au ciel, libres et purs; ils se sont dépouillés de la moinerie et des vanités humaines.
« On leur remit un petit écrit qu'on leur ordonna de lire euxmêmes. Ils y ajoutaient les articles de leur foi. Voici quelle avait été leur plus grande hérésie : Il faut croire à Dieu seul ; l'homme, au contraire, ment et trompe toujours; on ne doit pas se confier en lui. — C'est pour cela qu'ils ont été brûlés.
« Us allumèrent deux grands feux et y jetèrent les enfant$« C'était pour chacun une merveille de les voir mépriser un tel tourment. Ils s'y élancèrent joyeusement en chantant les louanges de Dieu. Le cœur manqua aux sophistes devant ces choses nouvelles où Dieu se montrait si visiblement.
a Ils en ont eu honte et remords ; ils auraient voulu colorer
leur action. Ils n'ont pas osé s'en vanter; ils font tout pour la cacher. La honte les a mordus au cœur, et ils se plaignent à leurs amis. Pourtant FEsprit ne peut se taire ici. Il faut que le sang d'Abel crie contre Gain.
« Les cendres ne se laissent point contenir; elles se répandent sur tous les pays. Rien ne les arrête, ni fleuve, ni abtme, ni fosse, ni sépulcre. Elles publient la honte de Tennemi. Ceux que, vivants, il a contraints de se taire, par le meurtre, il doit, morts, les laisser chanter joyeusement, à pleine voix, en toutes langues et dans tous les lieux ^
« Et pourtant ils ne renoncent pas à leurs mensonges. Pour <;olorer ce grand meurtre, ils inventent un feux récit, qui pèse sur leur conscience. Ils calomnient ces saints de Dieu «ncore après leur mort. Ils disent que dans les derniers tourments, ces enfants, sur la terre, se sont rétractés.
a Laissez-les mentir ; personne ne les croira. Et nous, bénissons Dieu. Sa Parole est revenue. Le soleil brille devant la porte; Thiver est passé, les douces fleurs éclosent. Celui qui a commencé cela saura bien aussi Taccomplir. Amen ! »
L'Allemagne, par son morcellement même et l'élasticité de ses institutions politiques, était une terre propice à la liberté individuelle et par conséquent k la propagation des doctrines nouvelles. L'Évangile, persécuté dans un État, trouvait dans la province voisine bon accueil et sécurité. La noblesse l'avait acclamé dès le début comme un auxiliaire dans sa lutte contre la tyrannie romaine. Ces hommes de ^guerre qui rêvaient un retourimpossible aux anciens droits et à la liberté, avaient presque tous des rapports avec Luther. <}uand Sickingen tomba, entraînant dans sa chute l'antique
1 Cette strophe manque dans les plus anciens textes. — V. Wickernacrl.
chevalerie, on crut un instant que la Réforme en serait blessée ; mais celle-ci avait dans la nation des racines si profondes qu^elle n^en fut pas même ébranlée *•
G*est dans Id bourg^eoisie, et particulièrement dans celle des grandes villes, que Luther trouvait son plus ferme appui. Là, un peuple éclairé et des magistrats indépendants créèrent les premières institutions, donnèrent à la Réforme des bases légales, inattaquables, Nuremberg, entre autres, possédait toute une pléiade d'hommes éminents : Link, Tami de couvent de Luther, qui le premier y annonça TÉvangile ; le conseiller Spengler, le prédicateur Osîander, Tillustre peintre Albrecht Durer, le cordonnier-poëte Hans Sachs, qui chantait le « Rossignol de Wittenberg dont la voix se fait entendre par tout le monde » .
Toutes ces vieilles cités impériales, couronne de TAllcmagne, et bien d'autres encore, étaient acquises à la Réforme. Magdebourg, Breslau, Strasbourg, Brème, Augsbourg, Ulm, Hambourg marchaient à la tète du mouvement, conduites par de jeunes et ardents prédicateurs élevés à l'école de Luther: Mirisch, Amsdorf, Jean Hess, Mathias Zell, Michel Stiefel,Bucer, Capiton, lejuriste6erbellius,UrbanusRbegius, Bugenhagen, etc., tons gens d'élite et marquants par le savoir autant que par le courage et la piété. C'était une dés vertus de la Réforme d'enfanter des hommes et d'élever le niveau de la civilisation. Elle avait fortement saisi les classes dirigeantes de la société; et celles-ci entraînaient le peuple.
Dans les États soumis aux princes, aux évéques ennemis de Luther, à ceux-là surtout qui avaient fait la ligue de Ratisbonne, le sort des partisans de la Réforme était rude; on n'épargnait, pour les réduire, ni la violence, ni la prison,
' Parmi les nobles qui eurent des rapports avec Luther, il faut citer : Franz de Sickingen, Ulrich de liutten, Hartmuth de Rromberg, illustré par sa foi et ses malheurs, les comtes Georges de Wertbeîm, Flenri cle Schwarlzburg, le comte Albert de Mansfeld, les seigneurs Jorger de Tollitcli et Bartimé de Staremberg. — Luther écrivit à ce dernier une lettre pour le consoler de la mort de sa femme. — De W,, II, 397.
ni les bûchers. En Autriche, dans la Hongrie, en Bavière, un grand nombre d'hommes moururent pour leur foi, entre autres CasparTauber à Vienne, le libraire Georges à Pesth, et au nord de T Allemagne, dans les Ditmarches, pays sauvage, le célèbre Henri de Ziitphen, brûlé par les paysans ivres après d'atroces supplices. — L'âme de Luther vibrait à l'ouïe de ces persécutions dans lesquelles il reconnaissait la marque de Dieu. Il réconfortait les faibles, envoyait aux persécutés de belles lettres de consolation, des Psaumes qu'il commentait à leur intention ; et il illustrait la mort des martyrs de l'Évangile en les faisant connaître au monde entier '. Peu de princes, au début, osèrent se déclarer ouvertement. La crainte retenait ceux qui avaient le plus de penchant pour lui. Le jeune landgrave Philippe de Hesse, gendre du duc Georges, fut gagné l'un des premiers, dans une entrevue qu'il eut avec Mélanchthon (1524) *; et vers le même temps, Albert de Brandebourg, grand maître de l'Ordre Teutonique, qui était venu chercher, à la diète d'Augsbourg, un appui contre son oncle Sigismond, roi de Pologne, fut amené par Osiander à la connaissance de l'Évangile. Luther le décida à renoncer à son Ordre, à séculariser la Prusse et à l'ériger en duché '. Paul Speratus, Briesmann et Poliander furent les missionnaires de ce pays encore plongé dans la barbarie, et la Réforme se répandit de là sur les provinces de la Baltique^, Georges Polenz, évêque de Samland, et Erhardde Queiss, évêque de Poméranie, remirent leur autorité séculière entre les mains du nouveau duc. Ils furent les premiers évêques qui passèrent à la Réforme ^
* VoirXdi Lettre aux chrétiens cCAugsbourg, DeW., II,440ss. — V. Lettre aux chrétiens de Brème, Erl., XXVf, 313 ss. — De W., III, 65.
2 Voir ScHMiDT, Mélanchthon, p. 107.
3 De W., Il, 467 ss.
* V. VoiGT, Geschichte Preussen*s, — Bock., Lebèn des Margrafen Albrecht, — Pfender, Encyclopédie des sciences religieuses, I, 138.
^ Voir les Lettres de L, aux chrétiens de Riga, de Revel et de Dorpat, — • De w., II, 374 ss., et 595 ss.