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lU LI3THEB.
Depuis fort longtemps les yeux de Luther étaient fixés sur la Bohème. Ce nom abhorré de hussite avec lequel ses premiers adversaires avaient essayé de le perdre, il Tacceptait maintenant et s*en montrait presque fier. Considérant Jean Huss comme un fidèle témoin et un martyr de Jésus- Christ, il avait une vive admiration pour ce peuple qui avait tant lutté contre Rome pour sa liberté religieuse; et sans le bien connaître, il espérait beaucoup de lui.
En réalité, et bien que dès Tannée 1519 quelques hommes excellents de ce pays connussent et aimassent sa doctrine, il n'y avait guère entre lui et le grand parti religieux qui avait la prépondérance en Bohême (les utraquistes), de point commun que la revendication du calice dans la Sainte Cène; et encore Luther considérait-il la chose comme assez indifférente en elle-même, tandis que les utraquistes avaient élevé cet usage à la hauteur d'un dogme capital. Pour le reste, c'est-à-dire pour l'ensemble des croyances et en particulier la messe, la transsubstantiation, les sacrements et la tranisuiission apostolique, rien ne les distinguait de l'Église catholique.
Quand le jeune roi Louis ouvrit, à sa majorité, les états de Prague (juin 1522), Luther crut Toccasipn favorable pour se mettre en rapport avec eux. 11 écrivit deux lettres. Tune aux états, l'autre à un homme influent, le comte Schlick '.
a Le bruit court, leur disait-il , que des négociations sont entreprises pour vous ramener sous le joug odieux de la tyrannie romaine. Jadis, alors que j'ignorais encore que le Pape fût l'Anlechrist, je vous étais ennemi ; mais depuis que Jésus a fait de nouveau apparaître sa Parole , j'ai compris et exalté votre désobéissance, si bien que personne n'a porté comme moi l'opprobre qui s'attache au nom de Jean Huss. Aujourd'hui, l'opprobre est tombé, et nous pouvons espérer
» L. aux Etats de Bohême De W., H, 2Î5. — Ai. à Séb. Schlick, comte dePassum. De W., 11,^31.
(\iie bientôt Bohémiens et Allemands, grâce à l'Évanj^ile, n'auront plus qu'un seul nom et une seule foi. Oublions le passé et attendons avec patience que Tunion s'établisse en toutes choses. Vous souffrez de vos divisions, et vous espérez en trouver le remède dans un accord avec Rome ! C'est une erreur. Rome ne saurait réduire les sectes qui vous désolent. Ne reniez donc pas la doctrine et le sang de votre martyr. La Parole de Dieu préchée par de fidèles prédicateurs de son Évangile peut seule ramener la paix... Nouveaux Galates, Dieu suscitera parmi vous un saint Paul. Mais ne retombez pas sous TafFreuse tyrannie de Rome. »
Bientôt après, arriva à Witlenberg un homme entreprenant, ambitieux, Gallus Cahera. qui pressa Luther d'agir, en I ui dépeignant la Bohême prête pour Taccord désiré. Luther écrivit, à son instigation, un traité sur le point qui les blessait le plus, sur la succession apostolique des pasteurs ^ « C'est, leur disait-il, une erreur de croire que vous ayez besoin pour vos pasteurs de la consécration d'un évêque papiste. Ceux-ci ne sont que des loups dans une bergerie. Laissez-les et débarrassez-vous de ces préjugés funestes. Cherchez au milieu de vous les serviteurs de la Parole. Tous les chrétiens ne sont-ils pas prêtres? Assemblez-vous donc et priez; puis choisissez les plus dignes et imposez-leur ies mains.^ C'est ainsi qu'on agissait dans la primitive Église. Ne craignez point; tous suivront votre exemple. »
Cahera retourna à Prague; une assemblée des utraquistes prit des décisions conformes à l'avis de Luther ; mais l'accord tut de courte durée, une réaction se fit bientôt; les patriotes n'eurent pas de peine à soulever le peuple contre l'influence étrangère, Cahera lui-même trahit la cause qu'il avait embrassée et négocia avec Rome. Les pasteurs luthériens furent exilés, persécutés. Paul Speratus, qui prêchait l'Évan-
* De instituendis ministris Ecclesiœ ad clarissimum senatum Pragensem Bokemiœ, 1523. Op., V^, ^^^ s^. — Speratus le traduisit en allem^tnd. Walcu, X, 1814. — V. DE W., H, 40.
lie LUTHER.
gile en Moravie, n'échappa à la mort que par la fuite, et le mouvement si bien commencé tomba *.
Speratus, pendant son séjour en Moravie, avait appris a connuftre une des sectes les plus intéressantes de cette noble et malheureuse Église, les Frères de Bohême que Ton appelait communément alors Beghards ou Yaudois. Ayant à se défendre à la fois contre Rome et contre les rois de Bohème, ils étaient demeurés, grâce aux persécutions mêmes, très-fidèles à leurs anciens usages et à la foi de leurs pères. Ils cherchaient, comme tous les mystiques du moyen âge, à réaliser dans leurs libres communautés une vie sainte, obéissante à la Parole de Dieu, conforme aux Écritures. Leur foi était un mysticisme pratique, avec de lointaines attaches à saint Augustin, mais sans aucune visée spéculative et toute pénétrée de la crainte du monde et de mépris pour la science; quelque chose, en un mot, de doux et de très-étroit. Speratus fut attiré vers eux par leur piété, sans toutefois méconnaître qu'il y avait entre eux et la Réforme de grandes divergences doctrinales. Il en écrivit à Luther au printemps de 1522. Ces différences portaient sur ridée même de la foi, sur le nombre des sacrements, sur le célibat des prêtres, sur le sens du baptême, sur la notion du sacrement de la Gène. Relativement à celle-ci, ils reconnaissaient bien, dans les éléments, la présence réelle de Jésus- Christ; mais celte présence, ils se la représentaient comme d'un ordre tout particulier et entièrement spirituel. Le corps de Christ, disent-ils, est au ciel jusqu'au jour où il reviendra sur la terre pour juger les vivants et les morts.
Comme les Frères semblaient désirer vivement un accord, et qu'ils avaient envoyé quelques-uns des leurs, le Frère Horn et le Frère Michel Weiss, à Luther, pour lui exposer leurs croyances, celui-ci leur fit une réponse dans laquelle il s'appliquait à établir, à justifier sa propre doctrine du
* De W., VI, 53; II, 621, 565h, — Voir Gindelt, Geschichte der Boèhm. Briidér,
sacrement. Le livre qu'il écrivit pour eux est intitulé : De V adoration du Saint Sacrement du corps de Christ ' .
Cet écrit a ceci de particulier que Luther y combat pour la première fiois et avec une grande décision les interprétations symboliques de la Gène, qu'autour de lui, dans les cercles mystiques ou radicaux, on cherchait déjà à substituer au dogme de la présence réelle. Nous y voyons comme une première ébauche de sa grande lutte contre les sacramentaires.
« L'opinion des Frères, avait-il écrit à Speratus, n'est pas entièrement opposée à la Vérité ; j'aimerais mieux, toutefois, les voir se préoccuper moins des choses extérieures. L'essentiel est de croire avec simplicité que, dans le sacrement, nous avons bien présents le corps et le sang de Christ. Pourquoi nous demander comment et sous quelle forme cette présence existe, puisque Jésus-Christ ne nous en a rien dit? » 11 ajoute ici : « Ces choses extérieures ne servent à rien; la Parole de Christ et la foi qui la saisit, voilà ce qui donne la vie. Quant aux explications symboliques, elles sont une vio*^ lence Faite à l'Écriture, car, à moins d'y être contraint par la Parole de Dieu même, nul ne saurait s'arroger le droit de substituer au sens naturel des mots un sens figuré : quant à l'adoration du Saint Sacrement, c'est une chose sans grand péril, pourvu que la foi reste pure. Partout en effet où est Jésus-Christ, il peut être adoré, fût-ce en nous-mêmes, quand il fait sa demeure en nous. Néanmoins ce n'est pas pour être adoré, c^est pour se donner à nous qu'il est dans le Sacrement. »
Passant aux autres erreurs des Frères, il leur reproche l'importance qu'ils attachent aux œuvres, à côté de la foi, leur mépris pour la science, leur ignorance, le peu de liberté spirituelle dont ils jouissent. Par contre, il loue leur belle discipline, leur sainteté, leur charité, le soin touchant qu'ils ont des pauvres. « Nous avons, leur dit-il, à nous
^ Lutber répondit d*abord à Speratus, le 16 mai et le 13 juin 1523. De W., VI, 33; H, 208. — Erl., XXVTîI, 388.
enseigner réciproquement beaucoup de choses. Que PÉcriture soit notre maîtresse à tous. Nous avons une plus haute connaissance que vous; mais quant à la vie, à la discipline, nous TOUS sommes inférieurs. Priez donc pour nous. »
Le Frère Lucas lui répondit, maintint son point de vue et toute la doctrine. Les négociations s'arrêtèrent là. La liberté de la Réforme répugnait à la piété craintive des Frères ; ils ne comprenaient rien à cette vie toute différente de celle qu'ils considéraient comme seule conforme à la véritable sainteté. Les excès dont ils avaient été témoins à Wittenberg, la turbulence des étudiants qui, venus de tous les points du monde, n'avaient pas toujours des mœurs édifiantes, scandalisaient ces âmes simples. Us se retirèrent. Luther attendit avec patience une occasion plus favorable de reprendre le débat'.
Les nouvelles doctrines ne s'arrêtaient pas aux frontières de l'Allemagne. Tous les pays de l'Europe, l'Angleterre, l'Italie, le Danemark, la Suède, l'Espagne et la France, étaient attentifs à ce qui se passait à Wittenberg '. Les livres de Luther, les « Loci » de Mélanchthon, se répandaient partout; des hommes éminents, des moines, des savants quittaient leur pays, venaient s'instruire auprès des docteurs de Wittenberg, et rapportaient dans leur patrie ce qu'ils avaient vu et entendu.
Le premier Français qui eut des rapports avec Luther fut Lambert d'Avignon. Nous le voyons à Wittenberg dans l'hiver de 1522 à 1523. C'était un moine pauvre, actif, entreprenant. Il eut une peine infinie à vivre des cours qu'il faisait à l'Université. Luther le méconnut d'abord, puis lui
* Voir J. Lasigii De orig* et reb. advers, .Fratrum Bohem, Libri octo, cité par Rostlin, I, p. 806. — Von Zezschwitz, Die Katechismen der Waldenser und Bohem, Brûder, 1860. Hebzog, Enc, XX, 23 ss.
' Voir les Historiens de la Réformation,
donna sa confiance et Tassista. De Wittenberg il se rendit à Metz, puis dans la Hesse, où Tappela le landgrave Philippe * .
A la même époque vint à Wittenberg un gentilhomme français, Goctus de Castellare, qui montrait un grand zèle pour rÉvangile. Quand il partit, Luther lui remit une lettre pour le duc Charles de Savoie, dans laquelle il exhortait ce prince à répandre en France TEvangile qu il avait appris à connaître'.
1 Luther fit une préface à un écrit de Lambert contre les règles de son Ordre. Op., VU, 498. — V, Hassengamp, Fr. Lambert, dans la Vie des Pères de C Église réformée, p. 9.
2 De \V., JI, 401 ss., et VI, 44.