GÀRLSTADT. — LES PROPHÈTES CÉLESTES
Quand Luther, revenu de la Wartbourg, avait, par son •éloquence et son activité, rétabli le calme à Wittenberg et ramené au bon sens ses amis égarés, il se flattait sans doute d^avoir triomphé à jamais de Tesprit qui menaçait d'entraîner sa réforme dans la voie redoutable de la révolte et du fiainatisme* S'il se fit un instant illusion à ce sujet, son illusion ne dura pas longtemps. L'esprit vaincu à Wittenberg se réveilla plus fort dans les campagnes et dans les petites villes de la Thuringe, fiévreux, agressif, en même temps plein de ruses pour se dérober à la trop vive lumière. Si ^and que fût le génie de Luther, il y avait un monde trèsbas et très-douloureux où il n'atteignait pas , monde du ser^ Tage et de Fantique misère, trop ignorant pour saisir ses belles et sages théories ecclésiastiques, trop déprimé pour comprendre autre chose qu'une liberté charnelle. Les rêves des illuminés, avec leurs perspectives de rénovation sociale» allaient au contraire droit au cœur de ce peuple et le passionnaient.
Garlstadt séduit, enclin par tempérament à toutes les •choses excessives, avait, on l'a vu, donné en plein dans le mouvement; mais dominé par l'ascendant de Luther, il s*était arrêté, contraint, non convaincu. Il reprit, assez irrégulièrement, son activité académique, contint l'amer res-
1 JjsGBB, Cartsiadt, etc* — Seidbiuhv, 1\ Mûntzer, — • Rakki.
sentiment dans son cœur blessé, mais il n'oublia pas sa défaite, et n'abandonna aucune des ses espérances.
Lutber, qui avait fort ménagé sa personne, tout en condamnant yiolemment ses idées, ne vit pas combien ces ménagements mêmes étaient une humiliation pour lui. Mélanchthon, qui le connaissait mieux, était au contraire persuadé qu'il songeait à la vengeance. Toujours est-il qu'en 1522, nous le voyons engagé dans une correspondance secrète avec Miinzer, et plus gagné que jamais aux idées mystiques.
Le mysticisme allait à son esprit tout à la fois obscur el hardi. En entrant dans cette voie, il croyait dépasser le point de vue où s'était arrêté Luther, et entrer dans un monde supérieur de spiritualité et de foi. Aussi s'assimilait-il promptement les doctrines et les espérances des enthousiastes. Dans les nombreux écrits mystiques, édifiants, qu'il se mit à publier avec une rare fécondité dès Tannée 1523, nous retrouvons leurs pensées et toutes les expressions qu'ils affectionnent. Il décrit, à leur manière, la voie par laquelle l'âme, d'étape en étape, passant par les degrés successifs du « dégrossissement, de l'ennui, de l'abandon, du néant » , aboutit à la vie en Dieu, et s'y repose. 11 dépeint les extases, les rêves où Dieu fait connaître sa volonté, et l'inspiration dans laquelle il communique sa sagesse à l'âme passive, ignorante, désabusée de toute science et de toute sagesse humaine.
Quand l'âme a des voies si intérieures pour s'unir à Dieu, à quoi peuvent lui servir les moyens extérieurs? Qu'est-ce que la sainte Cène, et qu'est-ce que le Baptêoie? — Des cérémonies secondaires, assez indifFérentes, sinon des obstacles au salut et des sources d'abus. — En vrai mystique, Garlstadt s'était heurté à la doctrine de Luther, qui, tout en niant la transsubstantiation, enseigne la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ jdaus la sainte Gène. N'avait-il pas, dans l'inspiration, une présence plus constante? Ce Honius qui avait apporté à Wittenberg le>
écrits de Yessel (1522), lui donna la formule de ses doutes : « Il n'y a point de présence de Christ ; la Gène est simplement pour les fidèles un gage de la rédemption. » — - Garlstadt n'osa point en parler trop ouvertement en présence de Luther. Il prêchait la doctrine en secret ; elle n'éclata que plus tard, alors qu'il ne croyait plus avoir de ménagements à garder envers son redoutable collègue (1524); et en même temps il répudiait le baptême des enfants.
Il allait du reste jusqu'à l'enfantillage dans la mise en pra» tique de ses doctrines. On rapporte, par exemple, que dans une promotion doctorale il déclara qu'il (allait prendre à la lettre les paroles de Jésus-Christ : « N'appelez plus personne votre père ou votre maître. » On ajoute que pour montrer en sa personne le mépris que tout vrai chrétien doit faire des dignités humaines, il avait acheté un petit bien au village de Segren, près de Wittenberg, et qu'il se plaisait à y vivre, travaillant à la terre, vêtu de la grossière jaquette grise du paysan, fraternisant avec les petits et tout heureux qu'on l'appelât A le voisin André » ; ce qui ne l'empêchait nullement de garder ses fonctions universitaires qu'il ne remplissait plus, et d'en exiger les honoraires.
Enfin, las de se contraindre et le cœur gonflé de ressentiment, il quitta Wittenberg et partit pour Orlamunde. La paroisse de cette ville relevait du chapitre de Wittenberg; l'archidjacre en était légalement le titulaire, et l'on pourvoyait au service en y nommant un vicaire. Carlstadt profita d'une querelle survenue entre la communauté et son vicaire pour évincer celui-ci et se faire nommer à sa place. Le chapitre protesta en vain; on en appela à un droit supérieur, au droit divin que le Seigneur accorde à toute église d'élire ses pasteurs.
Dès lors il s'abandonna sans réserve à l'esprit qui le dominait; ses prédications enflammées soulevèrent le peuple; on brisa les images, on détruisit les autels, on renouvela les scènes tumultueuses de Wittenberg.
13i LUTHER.
Tous ces enthousiastes obéissaient à la même pensée. L'idée qui les obsédait était rétablissement ici-bas d^un règne de justice où Dieu manifesterait sa volonté; et ils en cherchaient le type idéal dans rAncien Testament. Le peuple élu, privilégié, conduit par Dieu Ini-onéme, merveiUeu'* sèment défendu contre la puissance des gentils, soumis à la plus pure des lois, était à leurs yeux le représentant de la race nouvelle des saints. Plies sous le joug, en bntte à tant de tyrannies, ils se demandaient si toutes les institutions civiles qui pesaient sur eux n'étaient pas Tœuvre du diable, et si Dien ne leur ordonnait pas de revenir à la sainte loi de Moïse... « Dieu, disait Garlstadt, n'a-t-il pas ordonné de détruire des villes entières à cause de leur idolâtrie? Toiérer les idoles, n'est-ce pas un acte aussi coupable que de tolérer des crimes moindres tels que le vol et la rapine? Le devoir des puissances chrétiennes ne consiste*t-il pas à détruire tout ce qui est abominable aux yeux de TÉtemel? Youlons^nous donc, pour faire notre devoir, attendre Tassentissemeni des débauchés de Wittenberg, ces patrons de l'idolâtrie? »
Des esprits plus sages subissaient, au reste, le même entraînement. Tandis qu'il cherchait à introduire dans l'Église les prescriptions mosaïques du Sabb«t, type du repos mystique de Tàme, et qu'il allait jusqu'à recommander le polygamie, d'autres étudiaient avec passion les institutions du peuple israëlite et en poursuivaient les applications possibles. Des prédicateurs évangéliques tels que Jacob Strauss à Augsbourg et Stein à Weimar, réclamaient sérieu* sèment la législation du peuple de Dieu, aux applaudissements de la foule, et ils parvenaient même à ébranler l'esprit des jeunes princes saxons. Ils s'élevaient contre le prêt à intérêt, réclamaient le rétablissement du jubilé israélite, qui to«us les cinquante ans ramenait les biens vendus à leurs premiers propriétaires, etc., etc. Des hommes éminents tels que Spalatin et le chancelier Briick se préoccupaient de ces graves questions.
SA VIE ET SON OEUVBE. 13ô
Luther ) plus sobre, disait : «lïïous avoos notre droit civil sous lequel nous vivons. Ni Joseph, ni Daniel, ni aucun Juif sur la terre étrangère, n'ont observé les lois de Moïse. Ils se sont plies aux lois des peuples chez lesquels ils vivaient. Les lois de Moïse ne liaient le peuple juif que dans le pays où il était établi. Si nous devions avoir cette législation, pourquoi ne nous ferions -nous pas circoncire et n'observerionsnons pas toute la loi -cérémonielle * ? » Appelé à donner son avis sur toutes ces réformes, sur Tusure, les accaparements, la liberté du commerce * et la polygamie, il le fit avec son bon sens ordinaire et un rare discernement, s'appliquant à séparer le monde de la foi du monde des intérêts d'ici-bas, abandonnant l'un à la conscience, l'autre à la sagesse des hommes. « Dieu, dit-il, a livré à la raisonles royaumes d'icibas, et il a donné aux hommes assez d'intelligence pour conduire leurs affaires temporelles. La raison et Texpérience nous enseignent les moyens de gouverner nos femmes et nos enCaints, et de nous nourrir. 11 est inutile de demander à l'Écriture sainte des leçons sur ces choses, car Dieu a accordé aux païens eux-mêmes tout ce qui leur est nécessaire de savoir en ces matières \ n
Dans une lettre à l'Électeur ^, il établit avec esprit que, puisque le monde est régi par le droit impérial, il ne voit guère moyen d'y substituer le droit mosaïque, aussi longtemps du moins que les prédicateurs ÊEinatiques ne se seront pas emparés de l'autorité. — La polygamie, disait Garlstadt, est une institution divine. Luther accorde que l'Écriture ne lui est point contraire, mais il répond qu'elle serait tout simplement un scandale de nos jours, et qu'un chrétien qui userait de sa liberté pour contracter un second mariage,
' De W., II, 489.
^ Luther réimprima en 1524 son Sermon sur t usure de 1519 et y ajouta quelques pages sur le conunerce. Erl., XXII, 199 ss. ; XXXIII, 11 ss. » Sermon sur C Exode, Erl., XXXV, 381.
*DeW., Il, 519 88.
136 LC3ÏHEB.
blesserait sa conscience. II est visiblement embarrasse, lu; trouve rien à objecter quand on lui cite les patriarches, celui d'Abraham surtout, le père des croyants.
Il ne lui vient point à la pensée que la polygamie supposa un ëtat moral inférieur ^
Thomas Miinzer était le chef visible , obéi de tous ces exaltés. Cet homme, d'un caractère sombre, mélancohque, dVn esprit audacieux, avait, après une jeunesse aventureuse, passé quelque temps à Wittenberg et obtenu le grade de magister. Mêlé aux prophètes de Zwickau en 1520, il s'était signalé entre tous par ses prédications fanatiques. Banni de cette ville par le magistrat, il se mit à voyager en Thuringe, en Bohème, recrutant parmi le peuple des adhé* rents, formant des ligues et semant partout la haine du nom de Luther; puis il revint à Allstâdt (en Thuringe), où on raccueillit à bras ouverts et on lui offrit la place de pasteur.
Allstâdt, dès lors, devint la citadelle de Tilluminisme.
Le prophète enflammait les âmes parle récit de ses visions et de ses songes, et mieux que Garlstadt, qui n'était qu'un pauvre théologien fourvoyé dans ce monde fanatique, il savait décrire la voie mystique qui rend Dieu visible à ses élus. 11 se croyait d'ailleurs l'instrument choisi par la Providence pour opérer une réforme autrement complète que celle de Luther; il avertissait les princes qu'ils eussent à exterminer les impies, les moines, s'ils ne voulaient pas que Dieu les brisât eux-mêmes de son sceptre de fer, comme on brise un vase usé. Il accusait les « neutres » , Luther et ceux de Wittenberg, de désobéir à la Parole de Dieu en ne se séparant pas des méchants. II assemblait en même temps ses adhérents dans des convention les secrets, et les réunissait en
^ De W., II, 459; III, 140, 166. « Eç>o sane fateor, me non posse proLibere, si quis plures velit uxores ducere, nec repugVior sacris litteris : verum tamen apud christianos id exempli nollem primo introduci, apad quos decet edam ea intermittere, quae licita sunt, pro vicando scandalo, et pro honestate vit», quam ubique Paulus exigit, etc. i. (De W., II^ 459.)
une lig[ue qui s'ëtendait sur tout le pays. Le but avoué de cette ligue était de prendre la défense des chrétiens persécutés par les princes tyranniques, par le duc Georges en particulier; mais pour les initiés, il ne s^agissait de rien moins que d'une révolution radicale , d'un soulèvement général contre toutes les autorités, de l'extermination des princes et des seigneurs, de la communauté des biens et d'une transformation de la société. C'est par là qu'il tenait les peuples.
Quelques scènes de violence, des incendies allumés en divers lieux, montrèrent bientôt toute Tétendue de sa fatale influence sur les masses; mais comme il ne manquait ni d'habileté ni de prudence, il sut les retenir encore en attendant une heure plus propice à l'exécution de ses desseins.
On lui résista pourtant. Les fanatiques d'Orlamunde, tout en partageant ses croyances mystiques, répondirent à ses excitations, que les chrétiens, pour combattre leur ennemi, devaient s'armer des armes de la foi, non du glaive charnel. Carlstadt lui-même lui écrivit qu'il était dangereux de s'appuyer plus sur les hommes que sur le Dieu vivant, et que ces violences étaient plus faites pour éloigner de lui les timides que pour les gagner. Cette réponse, ainsi que celle de la communauté d'Orlamunde, fut imprimée à Wittenberg. Munzer irrité leur reprocha amèrement leur pusillanimité et les déclara infidèles à Dieu et à son alliance \
Cependant Luther suivait le mouvement avec une extrême anxiété. Dès le début il en avait nettement aperçu le danger pour son Évangile; et sans trêve, il le poursuivait dans toutes ses manifestations, exhortant les siens, avertissant, menaçant, prophète lui aussi, en ce sens qu'il prévoyait les catastrophes futures.
<c Prenez garde à ces prophètes. L'esprit qui les pousse est intolérable. Munzer loue mes actes, mais au fond il les
* V. Seidemann, loc, cit, — FoRSTEMàWN, N. Urkundenbuch, 228 ss. — SEiDEMAnif, Forschungen z, deutschen Geschichte,!}^ 377 ss. — Ran&e, II,
méprise et rêve des choses plus hautes. Ses discours sont absurdes, inouïs. On dirait un frénétique ou un homme ivre. Je voudrais le forcer à conférer avec nous touchant ses doctrines; je ne sais si je réussirai '. v
« Je vous envoie le livre furieux, indigne, du prophète d'AIlstâdt >.
« Le satan d'AlIstëdt se refuse à conférer avec nous. U nous menace, de son réduit. Patience I il n'a pas encore tout donné ce qu'il porte en lui. Il s'appuie sur nous pour s'élever contre nous. S'asseoir sur notre fumier pour aboyer contre nous, n'est-ce pas la marque d'un triste esprit? Qu'il fasse comme moi, qu'il se jette dans la mêlée au milieu des princes ennemis ' I
« Les princes qui s'élèvent contre la vérité ne veulent ni entendre ni voir. Dieu les a aveuglés et endurcis, et va leur parler dans sa colère... U faut qu'il y ait des sectes; mais je suis heureux de voir que ce ne sont pas les nôtres qui se jettent dans de telles aventures. — Us se vantent au contraire de n'avoir rien reçu de nous. Ils viennent directement du ciel, ils s'entretiennent avec Dieu et avec les anges. Ici, à Wittenberg, on n'enseigne que la foi, la charité, la croix de Christ, des pauvretés à leurs yeux. Eux entent dent la voix de Dieu, et l'Écriture n'est rien. La Bible, disent-ils, c^est o Babel, Bubel... »
« Ils n'ont point assez de la parole pour se défendre; ils se proposent d'employer la force, de s'élever contre l'autorité et d'exciter des séditions. Que ne feront-ils pas quand ils auront gagné la populace?... C'est un détestable esprit, celui qui ne se manifeste qu'en incendiant des églises et des couvents. Tout scélérat en peut faire autant.
« Ils prêchent contre nous, ils nous accusent de ne pas conformer notre vie à notre doctrine. Hélas ! nous le confes-
» De W., II, 379.
2 Db W., II, 531.
8 Lettre à l'Électeur. De W., II, 5Î9.
sons; mais il n'est nul besoin d'entendre une voix céleste et d'avoir un esprit supérieur pour savoir cela. — Le Saint-- Esprit ne méprise pas les pauvres pécheurs.
« Quant à leur doctrine, le temps montrera bientôt ce qu'elle est:ïr Laissez-les donc prêcher, mon gracieux seigneur, en toute liberté, et enseigner tout ce qu'ils pourront contre n'importe qui; car il faut qu'il y ait des sectes. (/ Cor,^ u, 19)«
« Si leur esprit est droit, il ne nous craindra pas, et il se défendra contre nous. Si, au contraire, nous sommes dans le Trai, notre esprit ne redoutera pas le leur. Laissez les esprits lutter et batailler ensemble. Si quelques-uns se laissent séduire, c'est le train de la guerre. Partout où il y a combat, il y a des blessés et des morts ; et celui-là qui lutte loyalement est à la fin couronné.
« Mais s'ils veulent faire plus, si à la Parole ils substituent le poing, la violence, alors entrez en Uce, mon gracieux seigneur, et qui que ce soit, eux on nous, repoussez-*nous du pays. Dites è tous : — Nous consentons volontiers à vos combats de parole pour le maintien de la bonne doctrine j mais [abstenez-vous d'user de la force; car la force nous appartient, sinon quittez le pays. — En e£Eet, nous qui portons la Parole de Dieu, nous ne combattons pas avec le poing» Le combat qui arrache à Satan les cœurs, est un combat spirituel. Daniel le décrit en disant que l'Antéchrist doit tomber sans qu'une seule main le touche. Ésaïe dit que dans son règne, le Christ vaincra par le soufiQe de sa bouche et la puissance de ses lèvres.
« Notre vocation est de prêcher et de souffrir, et non de nous défendre et d'employer la violence. Christ et les apôtres n'ont pas brûlé les églises, brisé les images; ils ont gagné les cœurs parla Parole de Dieu ; puis les églises et les images sont tombées d'elles-mêmes.
« Agissons donc ainsi : arrachons d'abord les cœurs à la moinerie et aux couvents ; et quand ceux-ci seront vides, que les princes du pays en fassent ce qu'ils voudront. Que nous
importent le bois et les pierres, si nous avons pour nous les cœurs?
« Voyez! je n'ai pas touché à une seule pierre, je n^ai pas brûlé un seul cloître ; et voilà que, par ma parole, les cloîtres se vident, même dans les pays dont les princes sojtit hostiles^ à rÉvangile. Si, comme ces prophètes, j'avais fiait appel à la violence^ les cœurs seraient partout restés prisonniers, et à, qui aurais-je été utile?
« Je supplie donc Votre gracieuse Seigneurie de s'opposer résolument à ces violences et à ces soulèvements, d'empêcher que, dans la défense de l'Évangile, on emploie d'autres armes que la Parole de Dieu, comme il convient à des chrétiens, et de prévenir aussi les séditions auxquelles le seigneur « Omnes » ne paraît que trop enclin \ »
Miinzer, menacé d'un jugement, ne se crut plus en sûreté à Allstàdt; il reprit sa vie errante, séjourna dans la ville impériale de Mulhausen, y excita des troubles, passa de là à Nuremberg, parcourut une partie de l'Allemagne^ du Sud jusqu'aux frontières de la Suisse, semant partout sa doctrine et gagnant à sa ligue les populations fanatisées. Avant de quitter Allstàdt, il avait écrit à l'Électeur une lettre virulente dans laquelle il accusait Luther, « ce menteur » , de blasphémer contre l'Esprit en attaquant ses élus, et il déclarait que s'il devait un jour rendre raison de sa doctrine, il ne le ferait pas dans a ce trou » de Wittenberg, mais a devant toutes les nations assemblées, préparées par l'invincible épreuve et le désespoir du cœur; car il ne tenait point à jeter ses perles aux pourceaux » . — Puis il mit toute sa colère dans un écrit qu'il intitula : Ma défense^ contre les hommes charnels de Wittenberg*.
m Ce Luther, y disait-il, a souillé toute la chrétienté en lui volant le Saint Évangile. C'est un païen, un scélérat, un faux pape, un dragon, un basilic, qui flatte les princes en
iDeW., II, 539 ss.
2 Schulxrede wider das geistlose^ saujilebende Fleisch zu Wittenberg,
leur donnant des églises et des couvents, et qui amuse en même temps le peuple en parlant contre les princes. »
Tous les e£Forts très-rëels et très^persévérants que fit Luther pour arracher Carlstadt à la funeste obsession des prophètes, furent vains. Le pauvre homme avait établi une imprimerie à léna, où, loin de la censure de TUniversité, il répandait ses petits écrits dont il était si fécond. Luther la lui fit fermer et le conjura de revenir ^ Peine inutile.
(c II nous résiste, il court à sa perte ; nous serons bientôt obligés de prier contre lui.
« Que Jésus-Christ daigne le prévenir dans sa grâce ! Cet homme est avide de gloire et possédé du désir de faire parler de lui. Priez aussi pour lui. Nous allons d'abord, au nom de l'Université, le rappeler à son devoir ici à Wittenberg et essayer de le tirer de ce lieu où Dieu ne Ta pas appelé. S'il s'y refuse, nous l'accuserons enfin devant le prince. Tout cela, c'est notre part de la croix de Jésus et le sort ordinaire de la vraie Parole de Dieu. Il faut que celui qui a mangé le pain de Christ lève le pied contre lui. Mais Christ est aussi roi sur Satan, et il vit *. »
tt L'ingratitude de Carlstadt serait peu de chose, s'il ne nous poursuivait comme des papistes^. Spalatin me fait savoir X[u'il enfante des choses monstrueuses. C'est votre Claus Storch qui domine sur tous ces hommes. Chassé de Zwickau, il a transporté auprès de lui ses pénates '. »
Cité à Wittenberg, Carlstadt y vint (le 2 avril), s'humilia, promit tout ce qu'on lui demandait; mais à peine de retour à Orlamunde, il fut ressaisi par les siens et maintenu par le magistrat dans sa charge, en dépit d'un ordre de TÉlecteur qui lui retirait la paroisse.
' De W., II, 458, Une lettre au chancelier Briick. On y voit que rÉlecteor et r Université s'étaient engagés à ne laisser imprimer dans les États de Saxe aucun écrit clandestin.
« Lettre à JSpalatin. De W., II, 488.
»DeW., 11,490.
Alors Luther pensa, d'accord avec le prince, que sa présence calmerait ces populations agitées. Il se mit en route avec le ferme dessein d'arrêter le flot montant du fenatisme, de rappeler les pasteurs au devoir, et de mettre un terme à une agitation dont le péril croissait chaque jour.
Arrivé à Weimar (le 14 août), il ramène au bon sens le prédicateur Stein, un instant égaré , et écrit au magistrat et à la communauté de Mùlhausen pour les mettre en garde contre Thomas Mûnzer, « ce loup dévorant dont Tesprit sème la révolte et le meurtre. — -> Il se dit envoyé de Dieu. Demandez-lui de prouver sa mission par des signes et des miracles; car où il n'y a pas de vocation régulière, Dieu demande des signes \ »
Le 21 , il est à lena, et le lendemain il proche contre l'esprit d'AlIstâdt. » Cet esprit de sédition et de meurtre qui n'a su jusqu'ici que briser des images, piller des églises, renverser des idoles de bois et de pierre, et nous ravir le saint sacrement de l'autel. ».
Garlstadty qui se trouvait dans la foule au nombre des assistants, se trouva blessé de ces dernières paroles qui le confondaient avec les séditieux, et il fit demander aussitôt une audience à Luther. Celui-ci était à table, à l'hôtellerie de VOurs noir, en nombreuse et illustre compagnie. — « Qu'il vienne au nom de Dieu, dit-il, je suis prêt à le rece-> voir. »
Garlstadt entra, prit place au miUeu des convives et dit • « Monsieur le docteur et vous tous chers frères, veuillez me pardonner si je viens vous déranger. J'ai été poussé à cette démarche par le sentiment de mon innocence et par une grande nécessité. Dans votre sermon de ce matin, vous m'avez attaqué et confondu avec ceux que vous appelez les esprits de sédition et de meurtre. En parlant comme vous
< Lettre au magistrat et à la communauté de MuUialuen; De W., Il, 536 89.
l^avez fait du sacrement de la Gène, c^est moi que vous aviez en vue, car personne, depuis les apôtres, n^a écrit comme moi sur cette matière. En m'accusant d*étre animé du même esprit de meurtre dont vous dites ceux d'AUstâdt possédés, TOUS me faites tort , et je réponds : Non, cet esprit n'a rien de commun avec mes vues sur la sainte Gène.
— Gher docteur, répondit Luther, vous ne pouvez certes pas dire que je vous aie nommé dans mon discours. Mais du moment que vous vous reconnaissez dans mes paroles et que vous vous sentez atteint, soyez-le au nom de Dieu. J*ai prêché aujourd'hui contre les esprits; je le ferai dorénavant encore; si je vous ai frappé, à la bonne heure I »
Alors une discussion s'éleva entre ces deux hommes, longue, véhémente de part et d'autre. Un ami de Garlstadt, Rheinardt, prédicateur à lena, en a publié la relation sous le titre de Acta lenensia ^^ relation contre laquelle Luther a vivement protesté comme étant tout entière à la louange de Garlstadt et dénigrante pour lui*. En voici quelques traits, qui montreront combien ces questions passionnaient alors les esprits :
Gaulstaut. — a Gher monsieur le docteur, je prends pour moi tout ce que vous avez dit touchant le Sacrement, et je prouverai par écrit que là, vous avez mal enseigné l'Évangile. J'ajoute que vous me fidtes injure en m'associant à Fesprit de meurtre. Je proteste publiquement devant tous les frères ici présents. »
Luther. — « Gher monsieur le docteur, il n'est nul besoin de vous défendre à ce sujet. J'ai lu la lettre que TOUS avez écrite à Thomas Mûnzer, et j'ai vu par elle que TOUS étiez opposé à toute sédition, m
GifiLSTADT. — « Pourquoi donc a^ez-vous dit que l'esprit meurtrier d'AUstâdt et celui qui brise les images et attaque le Saint Sacrement, sont un seul et même esprit? »
1 Acta lenensia, dans Walch., XY. p. 2422 ss, 3 De W., II, 552.
144 LUTHEA.
Luther. — « Je n'ai nomm^ personne; et n*ai point dil un seul mot de tous. » — « Si, à vos yeux, je suis dans l'erreur, ajouta Garlstadt, vous auriez dû m'en avertir fraternellement et ne pas m'attaquer en public. Ne puis-je pas prouver, quant au Sacrement, que vous avez enseigné non le vrai Christ, mais un Christ tout imaginaire, et que vous vous êtes contredit vous-même? »
Luther. — « Prouvez-le donc, cher monsieur le docteur, écrivez et mettez au jour ce que vous savez. »
Carlstadt. — « Je le ferai. Je ne crains pas la lumière comme vous m'en accusez. Je m'offre à disputer avec vous, à Wittenberg, à Erfurt... Il faut que la lumière se fasse à ma honte ou à la gloire de Dieu. »
Luther. — a Soit. Il faut que votre folie apparaisse au grand jour. »
Carlstadt. — « Je n'ai nulle crainte ; je sais que ma doctrine est de Dieu. »
Luther. — « Si votre doctrine est de Dieu , pourquoi ne Tavez-vous pas emporté, quand à Wittenberg vous brisiez les images? »
Carlstadt. — « Vous m'avez lié les maius et les pieds; puis vous m'avez frappé. Vous avez écrit, prêché contre moi, et m'avez empêché d'écrire en faisant fermer mes imprimeries. Si j'avais été libre, vous auriez vu ce que peut mon esprit... Si je me suis trompé, votre devoir était de m'avertir fraternellement, au lieu de me combattre, de me frapper* »
Luther. — « C'est ce que j'ai fait. »
Carlstadt. — « Si vous l'avez fait, je veux que Dieu me couvre de honte devant tous ces messieurs. »
Luther. — « Je lai feU. »
Carlstadt. — « Qui donc était présent? »
Luther. — « Philippe et Poméranus. »
Carlstadt. — « Où? »
Luther. — « Dans votre cabitiet. »
Carlstadt. — « Cela n'est pas vrai. »
: Le dialogue continue sur ce ton. Garlstadt s'excuse auprès de rassemblée, de son extrême vivacité. — ic Messieurs, dit^ il, ne vous scandalisez pas; je suis de complexion violente, mais mon cœur n'a ni méchanceté ni colère. » Puis il ajoute : K Dans votre sermon de ce jour, vous n'avez cherché qu'une chose : nous signaler à la haine du peuple. »
Luther. — « Je vous répète que j'ai prêché contre & les Esprits » et que je prêcherai sans cesse contre eux, n'importe qui s'y oppose. «
Garlstadt. — « Prêchez donc ; il ne manquera pas de gens pour vous répondre. »
Luther. — « Faites-le donc, courage, écrivez librement. 9
Garlstadt. — « Je le ferai sans rien craindre. »
Luther. — a Vous tenez le parti des prophètes. »
Garlstadt. — « Oui, pour autant qu'ils ont le droit et la vérité; là où ils ne l'ont pas, que le diable tienne leur parti. »
Luther. — « Écrivez ouvertement contre moi. Ne le £aites pas en secret. »
Garlstadt. — « Puisque cela vous agrée, vous n'y perdez rien. »
Luther. — « Faites. »
Garlstadt. — « C'est dit. »
Luther. — ► « Écrivez, voici, je vous donne un florin. » . Garlstadt. — « Un florin? »
Luther. — « Je veux être un coquin si je ne le fais. »
Garlstadt. -^ « Donnez-le donc ; je l'accepte, v
Le docteur Luther tira un florin d'or de sa poche, le remit à Garlstadt et dit: « Prenez-le, et attaquez-moi vivement. » — Garlstadt le prit, le montra à tous les assistants et dit : « Ghers Frères, ceci s'appelle Arraba; c'est un signe que j'ai le droit d'écrire contre le docteur Luther. Je vous pjrie d'en être tous témoins. » — Là-dessus, il plia le florin, le mit dans sa bourse, donna la main au docteur Luther.