II
li»> LUTHER.
Celui-ci but à sa santé, Garlstadt but à son tour ; puis il dit : « Monsieur le docteur, je tous prie de ne pas vous opposer à rimpression de mes livres, de ne pas me persécuter, de ne rien faire qui puisse nuire à ma subsistance; car je compte me nourrir par ma charrue, et tous verrez ce que la charrue peut faire. »
Luther. — a Gomment pouvez-vous supposer que je vous fasse empêchement? Ne vous ai-je pas donné un florin? Ne m^épargnez pas ; plus vous m'attaquerez, plus, vous me ferez plaisir. » — « Allons, répondit Garlstadt; si je vous manque, toute la faute en est à moi. » — Ils se donnèrent encore la main, et Garlstadt sortit.
Les assistants à cette scène étrange étaient : le doc* teur Gerhard Westerburg, de Gologne; Martin Reinhardt, prédicateur à léna ; Wolgang Stein, prédicateur du Ghâteau à Weimar; le prieur de Wittenberg, André Breunig, bourgmestre de léna; le secrétaire de la ville et beaucoup d'autres. Les uns et les autres parlèrent beaucoup, et donnèrent maints bons avis pour qu'avec la Grâce de Dieu, la lumière se fit sur toutes ces choses. — « Que le lecteur chrétien, ajoute Reinhardt, demande à Dieu de nous révéler sa vérité ! Amen. »
Pendant son séjour à léna, Luther reçut une lettre du maigistrat et de la communauté d'Orlamunde, Tinvitant à venir justifier les accusations qu'il avait portées> contre eux.
a Notre pasteur, André Garlstadt, lui disait-on, après être revenu de Wittenberg, nous a fait connaître que, du haut de votre chaire, vous nous décriez impudemment comme étant des hommes hérétiques, enthousiastes, livrés à Terreur, Vous n'avez pourtant [point sondé notre esprit, et vous ne vous êtes jamais entretenu avec nous. Vous ne pouvez du reste pas nier que vous n'ayez jeté le mépris sur tous ceux qui, par l'ordre de Dieu, détruisent les idoles muettes et les images païennes...
c< Gomme vous nous avez insultés et calomniés sans nous entendre et sans nous avoir convaincus, nous, membres du corps de Christ que le Père a plantés, nous vous déclarons que vous n'êtes pas un vrai chrétien... Nous sommes prêts à rendre raison devant vous et devant n'importe qui, de notre foi, de la richesse de nos œuvres, étant assistés de la Grâce et de la puissance divines. Nous vous prions donc, vous qui nous tenez en si petite estime, de vous rendre auprès de nous le plus tôt que vous pourrez, et si nous sommes dans Terreur (ce qu*à Dieu ne plaise), de nous reprendre avec bienveillance, et non en nous injuriant et en nous menaçant de nous bannir du pays \ »
« — Messager, dit Luther, à Thomme qui lui remit celte sing[ulière épttre , dis à ces messieurs d'Orlamunde que je serai bientôt chez eux, et que je leur donnerai ma réponse verbalement. »
Après être parti de léna, il s'arrêta dans la petite ville de Kahla, sur la Saale, dont la population était hostile. Gomme il montait dans la chaire où il devait prêcher, il trouva un crucifix brisé, dont les fanatiques de l'endroit avaient semé les débris tout autour de son siège. Bien que son émotion fût vive, il se baissa, réunit tranquillement les débris épars, et fit un édifiant sermon sur la foi, la conscience et l'obéissance *.
Le 24f, il arriva à Orlamunde. Les bourgeois, qui l'avaient en vain attendu la veille, étaient aux champs, occupés à la moisson. La foule bientôt avertie accourut avide de le voir, mal disposée. Le magistrat, avec le conseil de la ville, vint le complimenter dans la maison de l'échevin où il était descendu. « Nous espérons, lui dit-il, que vous voudrez bien monter en chaire et nous dire en quoi nous avons erré. Nous, d'un autre côté, nous vous dirons les raisons de notre foi. » — Luther secoua la tête et répondit qu'il n'était pas venu
» Walch., XV,. 2433. — Ent., LXEV, 898. ^ Mathés., V, 43.
à Orlamunde dans cette intention; puis il lui demanda si la lettre qu'il avait reçue était bien d'eux : « Vous me paraissez être des gens simples. Je ne puis croire que vous l'ayez écrite ; aussi je ne vous en rends pas responsables. C'est Garlstadt qui doit Tavoir écrite sous le sceau de la ville. • Tous protestèrent. Alors il lut à haute voix la lettre :
« Notre pasteur Andréas Garlstadt : «Tous le nommez votre pasteur; ni mon seigneur le duc Frédéric, ni l'Université de Wittenberg ne lui reconnaissent ce titre. » •*— « S'il n'est pas notre pasteur, s'écria l'un des conseillers, saint Paul nous a mal enseignés, et vos propres livres mentent. »
Tandis qu'il continue la lecture de la lettre, Garlstadt entre dans la salle; ses amis lui font signe d'aller s'asseoir à côté de Luther. Il s'approche et dit : « Si vous le permettez, monsieur le docteur, je vous recevrai ici. — Non, vous êtes mon ennemi. — Gertes je le suis, et cela aussi longtemps que vous combattrez contre la vérité et contre Dieu. — Monsieur le docteur, veuillez sortir ; je ne veux pas de vous dans cette aCFaire. — Ne tenez-vous pas ici audience publique? Si vous agissez loyalement, vous n'avez rien à craindre de moi. — — Je vous tiens pour suspect. — Je ne suis pas votre juge, mais votre adversaire, et à ce titre je dois rester ici. »
« Monsieur le docteur, dit alors Wolfgang Stein, vous avez reçu votre congé à léna, vous n'avez rien à faire ici. — Vous, répond Garlstadt, vous n'êtes pas mon prince, vous n'avez rien à m'ordonner ici. » — Luther impatienté s'écrie alors : « Attelez; si Garlstadt ne veut pas sortir^ je pars à l'instant. »
Garlstadt consentit alors à se retirer, mais le tumulte ne cessa point; il grandit au contraire. La foule irritée pressait Luther, les interruptions éclataient de toutes parts*
«Vous avez écrit, dit le secrétaire de la ville, que nous, gens d'Orlamunde, nous faisons cause commune avec les fanatiques d'AUstaedt, parce que, avec eux, nous avons brisé les images. — J'ai parlé en général, il y a beaucoup d'autres villes encore qui l'ont fait; si je vous ai atteints, qu'y
SA VIE ET SON OEUVRE. Îi9
puis-je? — Vous nous avez frappés injustement en nous comparant aux enthousiastes. — Vous m'avez écrit une lettre hostile, vous ne me donnez pas seulement le titre que tout le monde m'accorde, même mes ennemis. Vous m'appelez K docteur chrétien » , puis vous me condamnez. — Notre lettre est fraternelle, reprend le bourgmestre. — Fraternelle, non! — Prouvez donc alors, dit l'un des assistants, qu'elle ^e Test pas. ^- Ah! si je ne savais déjà que vous êtes des fanatiques , je l'apprendrais maintenant; car vous voilà tous autour de moi brûlants comme le feu. Vous ne me mangerez pourtant pas. Comment pouvez-vous prouver par l'Écriture qu'on doit briser les images? — Monsieur le docteur, cher frère, dit un des conseillers, vous nous accorderez bien que Moïse était un bon interprète des commandements de Dieu? — Oui. — N'est-il pas écrit : «Tu n'auras pas d'autres, dieux devant ma face, et tu détruiras toutes les iinages, tu n'en garderas pas »? — Oui, mais Moïse parle des images idolâtriques, des idoles qu'on adore. Quel mal peut me faire un crucifix que je n'adore pas? »
Un cordonnier prit alors la parole et dit ': « J'ai bien souvent levé mon chapeau devant une image pendue au mue ou dressée à côté du chemin. C'est une idolâtrie, une honte faite à Dieu, un grand dommage pour le pauvre homme; c'est pourquoi il ne faut pas avoir d'images! — Alors, à cause de l'abus, il faut donc aussi se défaire des femmes et jeter le vin? — Non, répondit un autre, ce sont des créatures de Dieu pour notre usage, et il ne nous est pas ordonné de les détruire; tandis que les images sont faites de la main des hommes. — Je t'accorderai volontiers, reprit le cordonnier, que nous pourrions garder les images, si Moïse ne les avait pas toutes défendues. — Cela n'est point dans rÉcriture ! — Gageons que cela y est ! Que signifient donc ces paroles : » Dieu dit : Je veux avoir ma fiancée nue, je ne Taux pas lui laisser sa chemise. »
Luther, à l'ouïe de ces paroles, se laissa tomber sur son
siëge, stupëfeit de ce qu'il venait d'entendre » et se couvrit le visage de ses mains, puis il dit : « Quel étrange langage! Gela signifie donc qu'il faut briser les images? — Eh oui, s'écria l'un des assistants, ces paroles signifient que Dieu veut que l'àme de toutes ses créatures soit nue, c'est-à-dire vide et dépouillée de toutes choses. Sitôt que mon âme prend plaisir à une créature quelconque même permise, elle devient idolâtre, à plus forte raison quand elle met sa détection à des images défendues. » — Puis un autre apporta le livre de Moïse et lut à haute voix :
tt Vous n'avez vu aucune figure le jour où l'Eternel vous parla du milieu du feu, à Horeb ; veillez donc sur vos âmes, de peur que vous ne vous corrompiez et que vous ne vous ^ fessiez une image taillée, une représentation de quelque idole, la figure d'un homme ou d'une femme , la figure d'un animal qui soit sur la terre, la figure d'un oiseau qui vole dans les cieux..^ Veille sur ton âme de peur que, levant les yeux vers le ciel et voyant le soleil, la lune et les étoiles, toute l'armée des cieux, tu ne sois entraîné à te prosterner en leur présence et à leur rendre un culte *. w
:a Ne voyez-vous pas qu'il s^agit ici d'adoration? Détruisez donc les cieux et les étoiles! — Non, reprit le cordonnier, les cieux et les étoiles ne sont pas faits de la main des hommes, et nous ne pouvons les détruire. »
« En vérité, ajoute Reinhardt, l'auteur de ce récit, il est de toute évidence que Dieu n'a pas défendu seulement les idoles, mais toute image quelconque. Il est donc interdit aux chrétiens d'en faire et d'en posséder. »
L^entretien devenait tumultueux; on ne s'entendait plus. Le bourgmestre réclama le silence et cria : « Écoutez, chers messieurs, nous nous en tenons simplement à la Parole de Dieu qui nous fait une défense absolue. »
« Vous m'avez condamné, répondit Luther. — Oui, reprit
^ Deutér., iv, 17 ss.
le cordonnier, sois condamne et maudit, toi et tous ceux qui parlent contre la volonté de Dieu. » Luther alors se leva. Ces hommes le suivaient en lui criant : « Cher monsieur le docteur, parlez-nous encore du sacrement et du baptême ! — Lisez mes livres, leur rëpondit-il; et si vous n^en êtes pas satisfaits, écrivez contre moi. v Et il courut à sa voiture, accompagné des vociférations de la foule.
«Ya-t^en à tous les diables, lui criait-on, et puisses-tu te rompre le cou avant de sortir de la ville ' ! »
Luther garda de cette scène une impression ineffaçable *. Cet esprit qu^il avait en vain tenté de conjurer était plus dangereux encore quHl ne Tavait soupçonné! « Voilà, se disait-il, il faut que TÉvangile apporte le scandale au monde; ils ne sont d'ailleurs pas des nôtres. Garlstadt est livré à un sens reprouvé, il est avide de bruit et de renommée; il ne cherche pas la gloire de Christs Cet homme misérable est possédé du diable. Je désespère de son retour. Que Dieu ait pitié dé lui, car il pèche mortellement '. »
Il devint dès lors évident que Taccord entre deux mondes si divers était impossible. Le jeune prince Jean Frédéric qui, sur les instances de Strauss, avait conçu le projet d'un colloque entre les théologiens des deux partis, y renonça. Garlstadt, dans une lettre à TÉIecteur, pleine d'accusations contre Luther, demanda à être entendu. Celui-ci irrité lui répondit par un ordre d'expulsion. Les gens d'Orlamunde réclamèrent en vain un adoucissement à cet ordre rigoureux ; rÉIecteur fut inflexible, et le prédicateur Reinhardt, Fauteur des deux relations des entrevues d'Iéna et d'Orlamunde, fut banni également.
Le malheureux Garlstadt prit le chemin de Texil, errant de
1 Relation du prédicateur Martin Reinhardt, ami de Garlstadt : D. M, Luther s Handlung mit demBath tind Gemeine der Stadt Orlamûnde, Walch., XV, 2435 ss.
2 De W., II, 579.
« De W., II, 551.
Heu en lieu et remplissant le monde de ses plaintes contre Luther, c<son déloyal ennemi, Tauteurde toutes ses misères )> • Dans sa lettre d'adieu à la population d'Orlamunde, il signait : «André Garlstadt, chassé par Martin Luther ; mais ni entendu ni vaincu. » Le dépit le rendait injuste, car Luther n'était pour rien dans le malheur qui le frappait ^.
Garlstadt avait Timagination extraordinairement féconde. Aigri par les douleurs d'une vie aventureuse, il se posait partout comme Tennemi naturel de Luther, le papiste caché , le meurtrier des âmes, le patron des idoles, un misérable sophiste, frère cadet de TAntechrist.
Il ne se lassait pas d'écrire; et dans chaque ville où il pas-< sait, il laissait quelque traité contre « l'hérésie luthérienne * » • Cette hérésie était, à ses yeux, la doctrine de la présence réelle dans la Sainte Cène« « Illusion dangereuse, disait-il, qui invite le$ âmes simples à chercher le pardon de leurs péchés non dans la foi, mais dans un acte extérieur. NesufBt-il pas d'avoir Jésus-Christ dans son cœur pour être sauvé? Si vous le cherchez dans le sacremeut, ne rabaissez-vous pas sa croix et son vrai sacrifice? La Sainte Gène n'est pas même un signe du pardon, puisque saint Paul convie les chrétiens à s'examiner d'abord. Bref, elle n'apporte rien qu'on n'ait déjà obtenu parla foi. Qu'est-ce d'ailleurs que ce mystère de Jésus dans le pain et le vin? Jésus est au ciel à la droite de Dieu; et il ne reviendra ici qu'au jour du jugement du monde. » Quant aux paroles de l'institution de la Cène :
* « Vous verrez que moi, je vais faire des martyrs, moi qui n*ai pu l'être. Egranus se vante aussi d'être persécuté autant par les luthériens que par les papistes. Le pasteur de Kahla a reçu Tordre aussi de partir; il se repent et demande grâce; j*ai écrit en sa faveur, je ne sais si je réussirai. » (De W., II, 557. L. à Amsdorf, II, 270, an. 1524.) Voir son écrit sur les prophètes célestes*
2 Sur l'abus antichrétien des éléments du pain et du vin dans la Cène du Seigneur, Strasbourg ou Basle, 1524. — Entretien sur Vabominable abus du sacrement de Jésus-Christ, — Interprétation des paroles : Ceci est mon corps. 1525. — Contre les anciens et les nouveaux papistes, etc., etc.
« Prenez, mangez, ceci est mon corps » , il appliquait, par une exégèse bizarre et puërile, les premiers mots : « Prenez et mangez » , au pain, et les derniers à la présence de Christ.
Telle fut la première apparition publique des doctrines rationalistes sur Tun des plus grands mystères de la foi chrétienne. Garlstadt les jetait dans le monde à peu. près telles qu'il les avaient reçues de ces hommes de Hollande qui s'en .étaient faits, à Wittenberg et en Suisse, les apôtres secrets, mais sans parvenir à leur donner la netteté nécessaire.
Tandis qu'il publiait ses livres plus remarquables par la passion que par la lumière, d'autres hommes d'une tout autre portée d'esprit, Zwingle, OEcolampade, qui avaient puisé à la même source que lui, cherebaient en silence la formule du dogme nouveau qui devait scinder l'œuvre de la Réforme, jeter celle-ci dans d'interminables luttes théologiques et arracher au génie de Luther une partie de l'Europe.
Prêchant contre la double idolâtrie du sacrement et des idoles, se donnant comme l'homme qui enfin délivrait les âmes de toutes les servitudes papistes, Garlstadt semait partout le trouble et partout il recrutait de nombreux adhérents, non-seulement parmi le peuple, mais dans le monde des théologiens et des érudits. Cette propagande dont le succès était si rapide et si sûr, étonnait, blessait Luther. Il avait beau mépriser Carlstadt dont il avait percé à jour l'extrême vanité et le faible esprit, il se sentait atteint au cœur et dans ses plus vives convictions. Ses lettres de cette époque abondent en plaintes :
« Vous ne sauriez croire combien ce dogme de Garlstadt sur le sacrement, gagne et s'étend partout., • Voilà/en Suisse Zwingle, Léon Juda et beaucoup d'autres qui pensent comme lui et assurent qu'il n'y a que du pain dans la Cène... Quelle humiliation! Mais Christ règne *. »
Carlstadt aVait fait de Strasbourg et dé Bàle les centres de
1 De W., II, 557, 563, 571.
154 I.CTHER.
sa fiévreuse activité. A Strasbourg, où la Réforme avait pénétré de bonne heure et commençait à triompher du papisme, sous Fbabile et prudente direction d'hommes distingués tels que Bucer, Capiton, Hédion, Mathieu Zel, etc., il n'eut pas de peine à recruter dans le peuple des partisans fanatiques. Fuyant les chefs autorisés, il réunissait son monde dans des conciliabules secrets, où il enflammait les esprits par sa prédication mystique et par le récit de ses malheurs. On avait compassion de sa misère, de sa femme enceinte, du petit enfant qu'il tratnait après lui. Une partie de la ville se souleva en sa faveur et se passionna contre les images, Tidolatrie et la Sainte Gène. Les partisans de l'ancien régime se reprenaient à espérer en voyant les évangéliques divisés se combattre les uns les autres *.
Les prédicateurs, très-avisés, obtinrent du magistrat qu'il interdit l'impression et la dissémination des écrits de Garlstadt, puis ils donnèrent au peuple une instruction pour lui recommander le calme et la sagesse sur des questions qui n'intéressaient pas directement le salut.
Troublés eux-mêmes plus qu'ils ne consentaient à l'avouer, et séduits en partie par ce que les nouvelles doctrines présentaient, à leurs yeux, de raisonnable, ils prirent le parti d'envoyer un des leurs à Luther pour le tenir au courant des grandes émotions qui agitaient leur ville et le supplier de mettre, s'il le pouvait, un terme à leurs dissentiments, en leur donnant des explications solides sur les points en litige. La lettre qu'ils lui écrivirent h ce sujet, lettre signée : Capiton, Mathieu Zell, Hédion, Symphorianus, Theobaldus, Antonius, M. Bucer, porte la marque évidente de leur perplexité.
« Nous vous envoyons, lui disaient -ils en substance, quelques écrits de Garlstadt que les bourgeois de notre ville lisent avec avidité. Certes, nous tenons avec vous, selon les paroles de l'institution, que dans la Cène du Seigneur, le pain
1 V. la lettre de Gerbellius à Luther. Walch., XV, 2452. « Ni Eck ni Emser, lai dit-il, ne vous ont fait autant de mal. »
est le corps de Christ, le vin est son sang. Néanmoins, nous exhortons le peuple h se souvenir de la mort de Jésus-Christ, et nous lui enseignons que ce souvenir est Tunique usage salutaire de la Cène; car à quoi sert la chair? Caristadt ne nous a pas persuadés, bien qu'il mêle à ses rêveries des choses qui paraissent à plusieurs d'entre nous assez vraisemblables.
« A ceux qui nous interrogent, nous répondons : Rien de ce qui est extérieur ne sert. Nous détournons les esprits des disputes; mais quand on nous presse, nous n'avons aucune certitude à donner. Vous ne sauriez croire combien les esprits en sont troublés; nous vous supplions donc, pour Tamour de Jésus-Christ qui vous a donné une part si riche de son esprit, d'arrêter un mal qui dépasse déjà toute mesure. Un grand nombre d'hommes versés dans les Saintes Écritures, ici, à Bâie, à Zurich, penchent vers les opinions de Caristadt, bien qu'ils aient horreur des calomnies qu'il répand contre vous. »
Puis ils l'entretiennent du baptême des enlEaints, de l'abolition des fêtes et de la destruction des images enlevées des églises par l'ordre de l'autorité, des écrits d'Érasme sur le libre arbitre, toutes choses sur lesquelles ils demandent des instructions*.
Les pasteurs de Strasbourg exposaient ainsi à Luther leurs doutes, leurs incertitudes de théologiens. Nous ne connaissons point sa réponse. Peut-être même ne leur en fit-il aucune et se réserva-t-il de discuter leurs objections dans le livre qu'il se disposait à écrire contre les prophètes célestes. Le lendemain du jour où il reçut leur message, il rédigea, à la manière de saint Paul, son « Épftre aux chrétiens de Strasbourg * » .
Évitant toute discussion sur les matières controversées.
> Walch., XV, 2455 ss.
3 « Martin Liither, indigne ecclésiaste et évangéliste, à tous les cliers amis de Dieu, aux chrétiens de Strasbourg* » De W., II, 574 ss. — Rarkb (II, 233) pense que Luther avait dcjà rédigé cet écrit avant d'avoir reçu les communications des théologiens de Strasbourg. Voir Bavm, Capito,
156 LUtHER.
il s^attache uniquement à faire ressortir les dangers d'une tendance funeste qui partout jette le trouble dans les âmes et néglige le fond même de TÉvangile.
« C'est Dieu, leur dit-il, qui nous éprouve par l'opposition de ces sectaires ; car il &ut qu'il y ait des sectes et que, de droite et de gauche, l'Évangile soit attaqué. C'est la marque de sa divinité. — Je ne suis point votre pasteur et n'ai sur vous nulle autorité; mais vous savez comment j'ai parlé jusqu'ici de la grâce, de la loi, de la foi, de la charité, de la . croix, de tous ces points qui constituent l'essence même de l'Évangile. Si sur des articles de cette importance, mon enseignement a été celui d'un fidèle témoin de Jésus-Christ, pourquoi en serait-il autrement quand il s'agit de. points secondaires? Carlstadt, qui vous trouble par ses rêveries sur les sacrements, les images, le baptême, et qui m'accuse de l'avoir chassé du pays, a suivi une voie tout opposée. Il laisse l'Évangile et se passionne pour des choses extérieures, tellement qu'on dirait que le christianisme ne consiste qu'à briser des images, à renverser le sacrement de la Cène et le Baptême.
« J'avoue que si, il y a cinq ans, le docteur Caristadt ou n'importe qui eût pu me prouver qu'il n'y a dans le sacrement que du pain et du vin, il m'eût rendu un grand service. J'avais alors de si fortes tentations, je luttais et me débattais tant que j'eusse été heureux d'en sortir, voyant bien que par là je porterais à la papauté le coup le plus sensible. J'ai connu alors deux hommes qui m'écrivaient sur ce sujet avec autrement d'habileté que Caristadt, et qui ne tordaient pas comme lui les paroles du texte pour le plier à leur sens. Mais je suis lié, je n'en sors pas ; le texte est trop puissant, et nulle interprétation ne saurait le fléchir. Si aujourd'hui même quelqu'un me pouvait démontrer, par des preuves convaincantes, qu'il n'y a là que du pain et du vin, on n'aurait pas besoin d'employer tant de colère pour m'y convaincre. Je n'y suis que trop porté, pour autant du moins que je sens en moi le vieil Adam.
« Que m'importe qu'il brise des images? J'ai renversé plus dMdoles avec ma plume que lui avec toute sa violence ; mais ce que je ne puis accepter, c'est qu'on y pousse et qu'on y excite le monde, comme si l'on ne pouvait être chrétien qu'à cette condition. N'est-ce pas ainsi qu'on lie les conciences et qu'on les assujettit à des œuvres misérables?
« Je prie donc vos pasteurs de vous détourner de toutes ces choses extérieures, de laisser de côté Carlstadt et Luther, et de vous conduire à Christ seul, non à son œuvre, à son exemple, comme s'il n'était qu'un saint, ainsi que le voudrait Carlstadt, mais à sa personne, puissance de Dieu, sagesse, justice, salut et sanctification. »
Enfin il prit corps à corps toute cette mystique malsaine,* dans un travail d'ensemble, violent, selon sa nature, avec ses ironies et ses hauteurs habituelles, mais d'un admirable bon sens et parfois d'une -éloquence magnifique. Il intitule son pamphlet : Contre les prophètes célestes, touchant les images et le sacrement \ La première partie résume les doctrines évangéliques de la Réforme, traite à fond la question des images, réfute les accusations et les calomnies de Carlstadt; la seconde expose la doctrine du Saint Sacrement de la Gène.
Ce qui frappe tout d'abord dans ce livre, excellent de tous points, malgré son excessive virulence, c'est le soin tout particulier que prend Luther de bien mettre en lumière la nature toute spirituelle, intime, du christianisme, d'en définir l'essence, et si l'on peut dire ainsi, le côté divin, nécessaire, étemel, de le séparer de tout ce qui n'en est que l'ombre ou l'enveloppe extérieure.
«Ce qu'il faut enseigner aux chrétiens, y dit-il, c'est
^ La preniière partie du livre parut à la fin de Tannée 1524 ; la seconde, en janvier 1525. — Erl., XXIX, 134 ss.
d'abord la loi de Dieu qui trouble rame pécheresse et lui Saiit sentir la profondeur de son mal, puis TÉYangile, c'est-àdire la prédication de la grâce qui relève, console le. cœur abattu et lui montre, dans la personne même de Christ, la yie et le salut. L'âme croyante est alors propre à la charité, à la souffrance, à la sainteté, à toutes les œuvres de mortification, celles-ci d'autant plus fécondes qu'elles sont plus libres et plus joyeusement accomplies, car le chrétien n'y attache pas son salut.
«La misère de ces inspirés et de ces prétendus prophètes, c'est que, pas plus que les prophètes, ils ne comprennent rien à l'Évangile du Christ, et s'amusent à des puérilités. Otez donc d'abord les images du cœur; montrez-en le néant ou le péché; elles tomberont alors d'elles-mêmes; mais quelle folie de s'en prendre à ce qui frappe les yeux, et de ne pas toucher à l'idolâtrie du cœur ! Dangereux christianisme, celui qui consiste à exciter la populace, à l'ameuter en lu» criant : « Frappez l'idole, renversez, détruisez; à bas ce « crucifix, crachez-lui au visage! » Ne voyez- vous pas que des choses mortes il passe déjà aux hommes; et comment l'empêcherez-vous de frapper aussi ceux qu'il croit être idolâtres? Le docteur Garlstadt n'est pas certainement un prophète de meurtre ; mais attendez ce qu'accomplira l'esprit qui le domine, si on le laisse libre d'agir.
« Le grand argument des inspirés, c'est que Moïse a défendu les images. — Non, il n'a défendu que l'idolâtrie, et tout ce qui peut effacer dans les âmes le culte du vrai Dieu. » — Et il le prouve par des exemples ; puis.il ajoute ces mémorables paroles : « Quand même Moïse les aurait défendues, la loi qu'il a donnée n'est-elle pas uniquement pour le peuple juif ?' Nous, chrétiens et païens, nous avons notre Évangile, et cet Évangile est notre liberté. Pour le juste il n'y a plus de loi.. « Pourquoi, dit saint Pierre, imposez-vous aux disciples un « joug que ni vos pères ni vous n'avez pu porter? Nous espé- « rons être sauvés par la grâce en Jésus-Christ, comme eux
a Font été. » Par cette parole, il affranchit tous les chrétiens, de Moïse et de ses lois.
«Gela est juste, répondez-vous; mais il ne s'agit ici que du joug des cérémonies et des lois lévitiques; et le Décalogue, qui dit : « Tu ne feras pas damages taillées » , n'est pas anéanti. Le Décalogue ne traite pas de choses cérémoniales. — Je sais que telle est Topinion ordinaire; mais cette distinction n'est pas juste ; car- dans ces dix commandements la loi entière de Moïse est résumée.
« Alors, si le Décalogue lui- même n'est plus une loi que Ton puisse imposer aux chrétiens» que deviennent ces grands commandements : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant a ma &ce ; tu ne tueras pas, tu ne déroberas pas. » — Nous accomplissons ces choses, non parce que Moïse nous en a donné le commandement, mais parce que c'est une loi naturelle que Dieu lui-même a écrite dans nos cœurs. SM n'en était pas ainsi, c'est en vain qu'on prêcherait la loi; jamais on ne pourrait forcer la conscience à l'accepter !
« Partout où la loi de Moïse est d'accord avec ces lois de la nature, elle a conservé toute sa valeur, et la foi la transfigure; mais quant à ces choses qu'aucune loi naturelle uMmpose à la conscience, telles par exemple que les images ou le Sabbat, elles ne concernent que l'Israélite, et ne lient personne d'autre que lui. C'est ainsi qu'un roi, en donnant une législation à son peuple, ajoute aux lois naturelles et communes à toutes les nations, des lois particulières qui ne concernent que ce peuple. La Saxe a sa législation (Sachsenspiegel), mais la France n'y est pas soumise, bien qu'elle tienne aussi toutes les lois naturelles. Laissons donc aux Juifs la législation de Moïse, qui ne regarde ni les païens ni les chrétiens.
« Pourquoi donc enseignons-nous aussi les dix commandements? — C'est parce que nulle part les lois naturelles ne sont aussi admirablement exposées que dans le Décalogue. Il y a beaucoup de choses qu'on pourrait encore emprunter
avantageusement à Moïse ; par exemple : la lettre de divorce, le jubile, Tannée de liberté, les dîmes, etc. Et pour le Sabbat, si nous le gardons aussi, c'est uniquement parce qu'il répond à cette loi naturelle qui veut que Thomme et le bétail se reposent, et qu'on ait un jour pour enseigner la Parole de Dieu. »
Telles sont les conclusions hardies qu'il tirait du sentiment de sa liberté chrétienne. Il y est demeuré fidèle; et ici son esprit devance évidemment la pensée de son temps et contraste avec l'orthodoxie méticuleuse et littérale des siècles qui l'ont suivi.
Garlstadt se posait en martyr. Luther^ en quelques pages, repousse ses accusations personnelles et justifie son prince qui l'a banni de ses États : » Pour moi, dit-il, je puis dire que jamais je n'ai traité l'affaire du docteur Garlstadt avec l'électeur de Saxe. Je n'ai jamais de ma vie dit un seul mot à €0 prince, et n'ai jamais entendu un seul mot de sa bouche; je n'ai même vu son visage qu'une seule fois, à Worms, devant l'Empereur, lors de ma deuxième comparution. Il est vrai que je lui ai souvent écrit par M. Spalatin, et que j'ai beaucoup insisté pour qu'on s'opposât à l'esprit d'Allstaedt. J'en ai parlé à mon jeune prince, Jean Frédéric, à qui j'ai fiaiit comprendre le danger des menées de Garlstadt; et j'avoue que j'approuve hautement son bannissement, non pas que je veuille ici flatter le prince, mais parce qu'il ne saurait être permis de fomenter des troubles dans le pays et d'exciter la populace à la révolte et au mépris de toute autorité. » — Puis il montre toutes les populations de la Thuringe excitées, affolées par un esprit de vertige et prêtes au combat. Il dit les vains efforts qu'on a faits pour arracher Garlstadt à la société des prophètes, sa désobéissance au prince, à l'Université, son infidélité à ses devoirs les plus chers, et enfin la nécessité ou l'on a été de frapper l'homme qu'aucune parole amie n'a pu convaincre et retenir.
La deuxième partie du livre traite de la Sainte Gène, de son essence, de sa signification.
Luther aborde ce sujet avec le sentiment douloureux des luttes qui se préparent. «Quelle joie pour les papistes que le spectacle de notre désunion ! quels combats nous réserve Tavenir, car le diable n*a pas encore mis au jour tout ce qu*'il propose! »
Puis il établit, dans une espèce d'exorde, comment Dieu agit sur Thomme, sur le chrétien en particulier, de deux manières diverses : extérieurement par la Parole de l'Évangile et par les Sacrements, intérieurement par son Esprit et par la foi, qu'il ne communique néanmoins que par la voie extérieure qu'il a choisie. Or c'est justement l'erreur des prophètes, de mépriser les moyens de grâce ordinaire, d'en appeler directement à l'Esprit, de se placer dans le monde des songes et des visions, et d'attendre qu'une voix du ciel vienne leur parler. Et tandis qu'ils méprisent ainsi l'ordre que Dieu lui-même a établi pour se communiquer à nous, ils mettent toute leur piété à des choses de néant, h des brisements d'images, à une recherche de vie singulière, à deè dévotions puériles.
« Avec quel dédain, avec quel mépris ils jettent au vent tout ce que Dieu a ordonné! — Quoi, disent-ils, un peu d'eau dans la main me purifierait? L'Esprit, c'est l'Esprit seul qui feit cela. A quoi nous serventj du pain et du vin? Quelques mots prononcés sur ce pain vont- ils amener Christ dans le Sacrement? Non, non, c'est spirituellement qu'il faut nous nourrir du Christ. Ceux de Wittenberg ne savent rien de ces choses; ils nous volent notre foi en la liant à une lettre. — Quand on leur demande : Gomment parvient- on à un esprit si élevé? ce n'est pas à l'Évangile extérieur qu'ils vous convient, mais aux pays des songes. — Placez-vous comme nous dans l'ennui, disent-ils; et vous verrez. Une voix viendra du ciel, et Dieu vous parlera directement. Si vous leur demandez ce
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que signifie cet ennui, ils en savent juste autant que le docteur Carlstadt sait de grec et d'hébreu. Ne reconnaissez* vous pas là le diable, Tennemi de Tordre divin? En nous jetant ces paroles : L'Esprit! TEsprit ! il jette à bas toutes les voies, tous les ponts, toutes les échelles par [lesquels TEsprit vient à vous, je veux dire Tordre extérieur de Dieu dans sa Parole, dans ses sacrements. Ils vous enseignent non comment TEsprit peut venir à vous, mais comment vous devez vous élever jusqu'à TEsprit. Ils vous apprennent à chevaucher sur les nuages et sur le vent '• »
Ce que Luther défend contre les attaques de Carlstadt, c'est la présence du corps de Jésus-Christ dans la Sainte Cène, c'est le mystère chrétien, sans lequel, à ses yeux, toutes les grâces et toutes les certitudes s'évanouissent. Ce dogme, capital pour lui, mais contre lequel d'autres adversaires plus redoutables que Carlstadt se sont déjà secrètement déclarés, il cherche à le fonder sur les paroles mêmes de l'institution : « Prenez, mangez, ceci est mon corps» , et sur les déclarations de l'apôtre saint Paul dans sa première épltre aux Corinthiens : « Le pain que nous rompons, n'est-il pas la communion du corps de Christ? Quiconque mangera de ce pain ou boira de la coupe du Seigneur indignement» sera coupable du corps et du sang du Seigneur *. »
U s'établit dans ces textes comme dans une forteresse inexpugnable ; il ,les commente, en fixe le sens et s'efforce de montrer qu'ils ne sauraient avoir d'autre signification que celle qu'il leur donne. Il démolit, avec une verve éblouissante, la fantastique exégèse de Carlstadt sur ces mots : « Ceci est mon corps » v ^^ &ux doutes formulés sur la possibilité d un miracle tel que la présence de Jésus-Christ dans un morceau de pain, il répond inébranlablement : « Je ne sais pas; mais le texte est clair, évident. Il me force à confesser
» Erl., XXIX, 209.
'Carl., X, 16; XI, 27.
la présence de Jésus-Christ, et je sais que la Parole de Dieu ne saurait mentir. »
« D^où viennent donc toutes les objections de Garlstadt contre la présence de Christ dans la Cène ? Uniquement de ce qu'au lieu de se plier à la Parole de Dieu, il n'écoute que la rai&on, cette sirène, « Frau Hulda » , qui se vante de posséder la sagesse et qui honnit toutes les œuvres de Dieu. Pour en arriver là, il n'est as besoin d'entendre des voix célestes et de se vanter de recevoir l'Esprit, car la raison la moins développée est d'elle-même assez portée à ne voir dans la Gène que du pain et du vin, et à nier le mystère. Mais ces objections elles-mêmes n'ont pas la valeur qu'il leur suppose. Par exemple, il nous demande ironiquement si c'est ce pain qui a été crucifié pour nous. Eh non ! Christ prend ici la partie pour le tout et se sert d'une manière ordinaire de parler que nous nommons a synecdoche » . Il dit, en parlant du pain : a Ceci est mon corps» ; comme d'un fer ardent nous disons : ce C^est du feu » ; comme une mère devant le berceau où repose son fils, dit: «Voilà mon enfant. » On objecte encore que Jésus dit dans l'Évangile selon saint Jean : « La chair ne sert de rien. » Luther répond : a II s'agit ici des pensées chamelles des Juifs qui l'interrogent; et si l'on nie la présence de son corps, par ce motif que la chair ne sert de rien, ne pourrait-on pas nier aussi la présence du pain, qui ne sert pas davantage?» « Jésus est au ciel, ajoute Carlstadt; comment peut-il être en même temps corporellement présent à chaque communion? » — a Jésus, lui répond Luther, n'est ni ici ni là; il ne descend ni ne monte, il remplit toutes <;hoses de sa plénitude. » Et alors, joyeux d'avoir défendu ce grand dogme contre les atténuations qui non-seulement Famoindrissent, mais à ses yeux faussent toute la vie chrétienne, en conviant l'àme croyante à chercher son Dieu plutôt qu'à le recevoir dans l'ineffable mystère de la communion, il s'applique à montrer le but suprême du sacrement, qui est de consoler les pauvres consciences troublées,
en leur communiquant la grâce acquise par Jësus dans le sacrifice de la croix.
Cette sèche et trop brève analyse redonne les arguments principaux au moyen desquels Luther combat la doctrine de Caristadt et des £ginatiques. Ce qu'elle ne saurait reproduire, c'est le mouvement extraordinaire de cet esprit, qui prend les inflexions les plus diverses, c'est cette verve étonnante à laquelle on ne peut rien comparer. Puissant, élevé, sérieux, sarcastique, bouffon même, tour à tour il s'élève aux plus hautes pensées, discute magistralement un texte ou joue avec son adversaire en le couvrant d'un immense ridicule.
Ij'importance de ce pamphlet est très-grande. Non-seulement Luther y a percé à jour et vaincu fe rêve malsain, l'exaltation religieuse, mais encore il y a mis en une vive lumière la vérité à laquelle il a consacré sa vie, à savoir que tout l'Évangile consiste à se confier complètement en l'œuvre rédemptrice de Jésus-Christ, à accepter la grâce offerte, à y reposer notre vie, et à trouver dans la gratuité même de cette grâce la liberté et la joie. En affirmant avec décision cette théorie du salut, il s'élevait, pour n'y plus revenir jamais, au-dessus du mysticisme du moyen âge, de la théologie germanique et de celle de Tauler qui avaient tant captivé sa jeunesse.
Frappé de l'immense péril des convictions religieuses qui ne s'appuieraient que sur la raison ou le sentiment de l'homme, raison variable, sentiments incertains, il s'applique à donner à la foi une base, à ses yeux, inébranlable. La Parole de Dieu et ses sacrements, telles sont les sources uniques de toute connaissance chrétienne, de toute foi, de toute vie. C'est là que Dieu se révèle et se donne, et nulle part ailleurs; tout le reste est vain et ne conduit pas à la connaissance. Il faut se pliera l'ordre que lui-même a établi; voilà l'Église sauvée du caprice des hommes.
Ce qui frappe encore dans ces pages, c'est sa répulsion croissante contre la raison dans sa prétention de se suffire à
elle-même, et de vouloir juger les choses de Dieu. La raison est captive et folle; c'est la grande inspiratrice du mensonge ; elle n'est pas plus apte à connaître le divin que la conscience à nous donner la vie. Ces expressions ne sont certainement pas nouvelles sous sa plume, mais on sent qu'ici, sa pensée se fixe pour toujours, et qu'il n'en reviendra plus.