‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 19 sur 43 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

ÉnASME. — ^^ SERF AnJiiTRE. LA MORT DE STAXJPÏTZ*.

Il y eut un moment, dans l'histoire de la Reforme, où tous les hommes qui travaillaient à la renaissance des lettres, confondirent leur cause avec celle de Luther. On luttait ensemble contre la « barbarie » , et comme on avait devant soi le même adversaire, on crut un instant que le but aussi était commun. L'illusion ne dura que quelques années. Quand ces « poëtes » , qui ne rêvaient que de belles études et de doux repos» virent s'allumer partout ce vaste incendie, et ces passions et ces luttes terribles, dans toutes les classes de la société, ils eurent peur. Un grand nombre d'entre eux, ceux-là du moins dont Tàme n'avait pas été profondément saisie par la nouvelle doctrine de la grâce, se prirent à regretter les jours plus calmes, maintenant disparus, où la jeunesse se pressait à leurs leçons et s'enthousiasmait pour les arts et les belles-lettres.

II leur semblait que la passion théologique, âpre^ inflexible, parfois grossière, dédaigneuse du beau, allait ramener dans le monde une nouvelle barbarie. Les scènes tumultueuses de Wittenberg et d'Erfurt arrêtèrent leur premier élan, et dès cette époque les défections commencèrent*.

* R. Blaiklëy Drummond, Fra^muj, his life, etc. Lond. 1873. — Plitt^ in Zeitschr.f. Luth. Theol», 1866. — Staehlik, Erasm, Stellung zur Refor* mation. Basel, 1873. — Koldb, Aug, Congr, — Seckerdorf. — Voir le» remarquables articles de M. Milsakd, Luther et le Serf-Arbitre, dans le supplément trimentriel de la critique philosophique^ 1883.

'^ Dès cette époque, les juristes Ulrich Zasius, de Fribourg, Christophe

Érasme, le plus illustre et le plus craintif de tous ces poëtes, n^avait pas attendu Theure des combats pour séparer sa cause de celle de Luther. Un des premiers, il prévit la tragédie qui allait s'accomplir, TÉglise divisée, les vieilles institutions ébranlées , les peuples soulevés contre leurs maitres; et tout en maintenant les éloges circonspects qu'il avait adressés au théologien, à Thomme qui avait jeté un si grand mépris sur le monde des moines qu'il haïssait, il s'appliqua à eflBaicer auprès des puissants l'impression que ses premiers jugements avaient pu faire sur leur esprit. La franchise, les hardiesses de Luther, la violence de sa polémique et le peu de ménagements qu'il avait pour ses adversaires, si haut placés qu'ils fussent, répugnaient d'ailleurs à son tempérament de critique. Lui, qui n'était jamais bien entré dans le fond de la doctrine, croyait à la possibilité d*une réforme modérée, paisible.

Il pensait qu'il suffisait pour cela de mettre en lumière les erreurs scolastiques, l'ignorance des moines, l'abaissement du clergé, et de combattre^ en se jouant, la superstition; et quand il voyait cet audacieux ébranler la foi antique et les bases mêmes de TÉglise, il s'épouvantait à l'idée d'assumer sur lui une part de responsabilité dans une œuvre aussi dangereuse.

Les rapports qui s'établirent entre ces deux hommes ne furent jamais intimes. Tous deux sentaient à merveille ce qui les séparait. Érasme redoutait Luther, et ne voyait en lui qu'un barbare de génie. Luther bien qu'il recherchât son appui, ne l'estimait point, ail sacrifie tout pour la paix, il

Scbeurl, de Nuremberg, et l'humaniste Grotus, fout entendre leurs plaintes : « Wittenherg est une senti ne d'erreurs et d'hérésies malfaisantes. » (Scheurl.) « On dit que ces docteurs de Wittenherg qui communient chaque jour, s'eaivrent de bière... » (Zasins.) — Eoban Hess lui-même, après avoir vu son Université d'Ërfurt envahie par le fléau des disputes théologiques, écrit sa Lettre de V Église humiliée y dans laquelle il , dépeint les dangers dont les fanatiques menacent l'étude des lettres. Luther et Mélanchthon lui répondent et reconnaissent avec lui le péril (1523). V. Stinzing, C/. Zasius» — ScHBURL, Briefbuch. — De W., II, 31 Corp. réf., I, 613.

fuit la croix » , disait*il. II comprit vile qu'Érasme n^était pas homme à entrer dans une lutte dans laquelle le Pape et TEmpereur tenaient un parti.

Des aigreurs réciproques préludèrent au conflit qui devait les séparer pour jamais. Les mots incisifs d'Érasme, tels que ceux-ci : « Je n'aime pas une vérité séditieuse », colportés, envenimés, blessaient Luther au défaut de la cuirasse. « Il ment, disait celui-ci, quand il affirme qu'il est mon ami. Eck, au moins, combat à visage découvert. Je déteste les détours et la ruse de cet homme qui se pose tantôt en ami, tantôt en ennemi \ »

Il pressent l'imminence de la lutte, et semble la chercher tout en la redoutant. Érasme s'y prépare de longue main et n'attend plus que l'heure propice. Il a choisi son terrain; c'est la grande doctrine de la lléforme, la grâce, contre laquelle il va s'élever! Des amis communs savent ses intentions, s'interposent et par cela même précipitent le conflit.

Dès l'année 1522, Luther écrit à Gaspard Boemer, professeur à Leipzig :

« Vous êtes du côté d'Érasme ; mais celui-ci en sait moins sur la prédestination que n'en ont su jadis les sophistes de Técole. Je ne crains pas ses coups, car il n'est nullement formidable en ces choses, pas plus du reste qu'en aucun autre point de la connaissance chrétienne. La Vérité est plus puissante que l'éloquence, l'esprit plus que le génie, la foi plus que l'érudition. Dans les luttes du Forum» l'éloquence de Gicéron n'a-t-elle pas été souvent vaincue par une moindre éloquence? Julien n'était-il pas plus éloquent qu'Augustin? La victoire appartient à la vérité alors même que celle-ci balbutie, et non à la menteuse éloquence.

a Je ne provoquerai certes pas Érasme, et ne répondrai même qu'après avoir été plusieurs fois provoqué. Et pourtant il ne me paraît pas sage, à lui, d'essayer sur moi les

« DeW.. TT. 196.

forces de son éloquence. Je crains qu'il ne trouve pas en Luther un autre Lefebvred'ÉtapIes, et qu'il puisse se glorifier de moi comme de cet homme '. »

Mêmes plaintes dans une lettre qu'il adresse Tannée suivante à (£colampade :

« 20 juin 1523.

a Bien que je sente les traits qu'il me décoche, comme il dissimule son inimitié, je feins aussi de ne pas m'apercevoir de son astuce; mais je le comprends mieux qu'il ne le pense. Érasme a accompli la chose pour laquelle il a été appelé. II a introduit les langues et nous a détournés des études sacrilèges. Il mourra, comme Moïse, dans les campagnes de Moab; car il ne nous conduit pas à ces choses meilleures qui regardent la piété... Il a mis le doigt sur le mal; mais il ne saurait ni nous enseigner le bien, ni nous conduire à la terre promise '. »

Ces lettres et d'autres semblables montrées à Érasme blessaient la vanité de ce grand humaniste : « Luther me traite de misérable, d'homme attaché à la lettre, ignorant des choses chrétiennes. Je me suis réjoui de voir renaître, grâce à lui, la liberté évangélique ; j'espérais qu'il céderait aux conseils de la modération. »

II savait que le parti évangélique, qui jadis l'avait couvert de fleurs, le considérait maintenant comme un ennemi de la foi, et il ne lui épargnait pas ses sarcasmes. Encouragé tour à tour par les papes Léon et Adrien YI, pressé par le roi Henri VIII, qui par lui cherchait sa vengeance, il se décida, après mille tourments intérieurs, à sortir de la fausse position, indigne de lui, dans laquelle il s'était tenu jusqu'alors.

Dès que Luther fut informé de son projet, il lui écrivit dans l'espoir d'empêcher un si grand éclat :

t De W., II, 200.

« De W., II, 352.

« Je me suis tu bien longtemps, cher Erasme; et quoique J'attendisse que vous, le premier et le plus grand des deux, TOUS rompiez le silence, j'ai cru que la charité même m'ordonnait de commencer. Je ne tous accuserai point de TOUS être séparé de nous, afin d'être plus libre dans tos luttes contre les papistes, qui sont aussi mes ennemis. Je ne TOUS reprocherai pas non plus de ce que, dans les liTres que TOUS aTez publiés pour capter leur faTeur ou adoucir leur furie, TOUS nous aTez fait des morsures trop TiTes. Nous Toyons que le Seigneur ne tous a pas donné l'énergie qu'il faudrait pour attaquer aTec nous ces monstres, librement, courageusement ; et nous ne sommes pas gens à exiger de TOUS ce qui dépasse tos forces et Totre manière. Nous aTons accepté et respecté Totre faiblesse et la mesure du don que Dieu TOUS a fait.

« Ce que le monde entier ne peut nier, c'est que, grâce à TOUS, fleurissent les lettres qui conduisent à l'intelligence Téritable de l'Écriture. Aussi rendons-nous grâces à Dieu de ce don si beau, si admirable, qui apparaît en TOUS. Pour moi, je n'ai jamais désiré que tous désertiez Totre terrain, pour entrer dans notre camp. Si grands que soient les services que tous eussiez pu nous rendre par Totre talent et Totre éloquence, puisque le cœur n'y est pas, mieux Taut serTir dans la mesure de Totre don. Nous craignions seulement qu'entraîné par nos adTcrsaires, tous n'en Tinssiez à attaquer ouTertement nos dogmes, et alors notre dcToir eût été de tous résister en face.

« Nous aTons apaisé quelques-uns des nôtres qui aTaient préparé des liTres pour tous traîner dans l'arène. C'est pour cette raison que je n'aurais pas Toulu Toir publier VExpos-tulatio de Hutten et encore moins TOtre Éponge de Hutten\ Vous aTez pu, dans cette^ dernière circonstance,

^ Hutten, fugitif après la chute de son noble ami Sickingen, avait cherché un refuge à Baie. Érasme refusa de voir « ce héros besoigneux qui ne demandait qu'un nid pour y mourir » , et fut lâche à son égard. Hutten,

SA VIE ET SON OEUVRE. Jll

sentir par Yous-méme combien il est aisé d'écrire sur la modération, et d'accuser l'emportement de Luther, mats difficile, impossible même, de se modérer soi-même sans une grâce singulière de l'Esprit. Croyez-le ou ne le croyez pas, Christ m*est témoin que je vous plains du fond de Tàme en voyant tant de haines et tant de passions irritées contre vous. Il est impossible que vous n'en ressentiez aucune émotion, car votre vertu tout humaine est trop faible pour de tels orages. Les nôtres pourtant sont poussés par un zèle légitime, et il leur semble que vous les ayez indignement provoqués; et telle est leur feiblesse qu'ils sont incapables de supporter ces traits et ces feintes que vous appelez prudence et modestie. Ils n'y feraient pas attention s'ils avaient l'àme plus forte. Bien que moi-même je sois irritable et me sois souvent laissé entraîner à écrire avec trop de véhémence, je ne l'ai fait pourtant qu'à l'égard des arrogants et des opiniâtres. Ma conscience me rend le témoignage d'avoir use de douceur et de clémence envers les pécheurs et les impies, quelque insensés et iniques qu'ils pussent être, et je puis en appeler à l'expérience de bien des gens.

« De même, j'ai retenu ma plume malgré vos piqûres; j'ai écrit à mes amis que je m'abstiendrais aussi longtemps que vous ne m'auriez pas attaqué ouvertement : les lettres vous ont été montrées. Car quels que soient nos dissentiments , avec quelque impiété ou quelque dissimulation que vous exprimiez votre désapprobation ou vos doutes sur les points les plus importants de la religion, je ne puis ni ne veux vous accuser d'entêtement. Mais que faire maintenant que les choses sont des deux parts si envenimées? Je voudraiis, si je pouvais, servir de médiateur, et obtenir de mes amis qu'ils cessassent de vous attaquer avec tant de passion, qu'ils laissassent votf e vieillesse s'endormir en paix dans le Seigneur.

|»our se venger, écrivit contre lai un pamphlet fort vif : Huttenis Expostu^ latio cum Erasmo, Érasme se défendit dans un écrit sarcastique intitulé : Erasmi spongio adversus Huttenicos adspergines.

Ils le feraient, je pense, s'ils considéraient votre faiblesse et s'ils appréciaient )a grandeur de cette cause qui a depuis longtemps dépassé votre mesure, car les choses sont parvenues à ce point qu'il n'y a guère pour elle de péril à craindre^ quand même Érasme, au lieu de nous lancer des traits et de nous montrer parfois les dents, réunirait contre nous toutes ses forces. A votre tour, Érasme, il vous faudrait épargner leur faiblesse et vous abstenir contre eux de vos figures de rhétorique, si perçantes, si amères; et si vous ne pouvez ou ne voulez affirmer nos croyances, laissez-les intactes.

a II y a bien quelque raison pour que les nôtres supportent mal vos attaques : c'est que l'humaine faiblesse s'inquiète et s'effraye de l'autorité et du nom d'Érasme. Être mordu par Érasme une seule fois, c'est tout autre chose que d'être en butte aux attaques de tous les papistes conjurés. Je voulais vous dire cela, cher Érasme, en preuve de ma candeur à votre égard, et parce que je désire que le Seigneur vous envoie un esprit digne de votre nom. S'il tarde de vous le donner, je demande de vous, en attendant, que vous restiez spectateur de notre tragédie, que vous ne joigniez pas vos forces à celles de nos adversaires, et, en particulier, que vous n'écriviez pas de livres contre moi. Je n'en publierai pas non plus contre vous. Quant à ceux qui se plaignent d'être attaqués à cause du nom de Luther, souvenez-vous que ce sont des hommes semblables à vous et à moi, auxquels il faut accorder indulgence et pardon, et que, selon l'expression de saint Paul, il nous faut porter les fardeaux les uns des autres. Nous nous sommes assez mordus ; songeons à ne plus nous dévorer les uns les autres ; cela serait un spectacle d'autant plus misérable que ni les uns ni les autres nous ne cherchons à nuire à la piété. Prenez en bonne part cette lettre un peu enfantine et portezvous bien dans le Seigneur '. »

' De W., H, 898. Avril 1524.

Cette lettre singulière, dans laquelle perce le sentinnent d'une supériorité assez dédaigneuse, si différente par le ton de celles que le vieillard tant adulé était habitué à recevoir des plus grands et des plus nobles personnages de Tépoque, dut lui apparaître comme une injure de plus \

Il répondit donc avec une pointe d'ironie (5 mai) que s'il avait voulu le combattre, il l'eût fait aux applaudissements des princes, mais que cette lutte risquant de nuire à l'Évangile, il s'est borné jusqu'ici à indiquer qu'il n'était pas de son parti. Il ajoutait que rien, humainement parlant, ne saurait lui être plus favorable qu'une attaque de Luther. « Si vous êtes disposé à rendre à tout le monde témoignage de votre foi, pourquoi prendriez-vous donc en mal que, pour s'instruire, on disputât avec vous? Peut-être Érasme, en écrivant contre vous, servirait-il mieux l'Évangile, que ces télés folles qui écrivent pour vous, et qui ne permettent à personne de rester spectateur de cette tragédie. Dieu veuille que tout cela n'ait pas en effet une fin tragique! »

Quand Érasme écrivit cette lettre, non-seulement il était prêt au combat, mais son livre était fait. Il parut bientôt après sous le titre : Diatribe d'Érasme sur le libre arbitre *.

Le sujet était admirablement choisi. Érasme, en attaquant Luther sur une doctrine de cette importance, ne se pose pas en vulgaire défenseur de la papauté et de ses abus.

C'est un philosophe qui discute sur le dogme avec une savante modération, avec discrétion même ; et comme tout le monde n'avait point encore compris alors combien le fait même de donner à l'homme une part dans l'œuvre divine

* Du reste, la sincérité de Lutber était parfaite : « Je viens d*écrire à Érasme ; j'espère la paix, la concorde, la tin de cette grande tragédie. Je vous prie d'y coopérer, si vous pouvez quelque chose. Assez de combats, assez d'indignations réciproques. Que Jésus-Ghrist règne enfin, et que Satan cède la place à i'Esprit-Saint. » L. à OEcolampade. De W., If, 501.

2 De libero arbiti-io Aiarpiêy), sive Collaiio Desiil. Erasmi, Roterod., 1524. Trad. dans Walch., XVIII, 1962 ss.

de la Rédemption, affaiblit le dogme de la justification par la foi et ébranle dans les âmes la certitude du salut, il se trouvait qu'il pouvait compter sur Tassentiment d'un grand nombre d'hommes intelligents, modérés, pieux, qui, tout en tenant pour la Réforme, répugnaient à la folie de la grâce telle que, après saint Paul et saint Augustin, l'enseignait Luther *•

Mais cette éternelle question de la grâce et de la liberté tant débattue depuis Pelage et saint Augustin, Érasme se gardait de la sonder dans ses profondeurs, soit par une analyse de l'âme, soit par une étude de Dieu. Il semble, au contraire, qu'il n'ait eu d'autre pensée que de mettre en lumière les théories déterministes de Luther dans leur exagération même, et d'en signaler les périls.

a II y a, dit-il, trois opinions opposées à celle de Pelage. Les uns pensent que l'homme ne peut ni vouloir, ni commencer, ni encore moins accomplir rien de bon sans un secours particulier et constant de la grâce divine ; et cette opinion semble assez vraisemblable. D'autres enseignent que la volonté de l'homme n'a de puissance que pour le mal, et que c'est la grâce seule qui opère en nous le bien. Et enfin il y en a qui prétendent qu'il n'y a jamais eu de libre arbitre, ni dans les anges, ni en Adam, ni en nous, soit avant, soit après la grâce, mais que Dieu accomplit en l'homme soit le bien, soit le mal, et que tout ce qui a lieu arrive par une nécessité absolue. » — C'est cette dernière opinion qu'il attribue à Luther.

Quant à sa doctrine à lui, bien fin qui la découvrirait. Tient- il avec Pelage pour la liberté absolue? Il le nie, tout en alléguant des arguments dont Pelage eût pu être satisfait, des raisons qui rendent superflue l'œuvre de la grâce. — Est-il avec les sémipélagiens qui admettent que les premières déterminations viennent de la grâce, mais que la

> Entre autres ; Mosellanus, Capiton, etc.

volonté humaine concourt au salut? Peut-être ? Et pourtant il n'ose Taffirmer, il se contente de déclarer que le libre arbitre a quelque réalité. Il dit sur ces matières ce que dira toujours un esprit modéré, sage, peu soucieux de la logique, et qui se refuse à pénétrer dans les profondeurs du problème. « N'allons pas trop loin dans la recberche de ces <[uestions qui scandalisent les simples et n'apportent rien à la piété. »

On ne saurait même dire qu^il attaque avec énergie la doctrine de Luther. Il ne fait guère que tirer les consé- <|uences que Ton sait, de toute théorie déterministe. « Le bien et le mal sont ramenés à Dieu ; il n'y a donc plus pour rhomme ni vice ni vertu; et par conséquent tout ressort moral est brisé. » — Tous les efforts de sa dialectique habile tendent à enfermer Luther dans cette doctrine périlleuse de la nécessité, sans laisser jamais entrevoir quelle est au fond sa propre pensée. Il se sauve de la difficulté du sujet par sa circonspection ordinaire et dit : « Sur ces points délicats que les Saintes Écritures n'ont pas fixés, je me range volontiers à l'opinion des sceptiques * » ; mais comme le scepticisme luimême a des dangers, il déclare accepter d'avance avec respect toutes les décisions de l'Église sur ces matières.

a Qu'il est déplaisant, ce livre du libre arbitre! quel ennui de répondre à Tœuvre si peu docte d'un si docte esprit * ! »

Telle fut la première impression de Luther à la lecture du livre d'Erasme ; et pourtant il sentit tout de suite combien était redoutable la lutte théologique qui s'engageait. Détourné par d'autres combats, il prit son temps pour répondre, travailla, châtia son style pour ne point être trop au-dessous de la belle latinité d'un si grand adversaire.

Sa réplique parut en décembre 1525. Le titre en était significatif : « le Serf-arbitre : De servo arbùrio » , ou, dans

^ Lettre à Spalatin. De W., II, 561 (1" nov. 1524).

2 Op., VII, 113 S8.

la traduction allemande que Jonas en fit aussitôt : « Le libre arbitre n'est rien! »

« Vous seul parmi tous mes ennemis avez saisi le point principal. Vous ne me fieitiguez pas de ces discussions sur la papauté , le purgatoire , Tindulgence et toutes ces misères avec lesquelles on me pourchasse jusqu'ici. Vous seul avez compris le centre de la bataille, et vous ayez pris l'adversaire à la gorge. Je vous en remercie du fond du cœur, car j'ai plaisir à me mouvoir dans ces questions, »

Sa discussion est longue et parfois embarrassée , car il suit pas à pas l'argumentation de son habile adversaire et ne veut laisser aucune de ses allégations sans réponse.

Après avoir dit, dans sa pré&ce, l'impression pénible qu'il a reçue du livre d'Érasme, et avoir rappelé que Mélancbthon, dans ses Loci communes, en a déjà fait une réfutation anticipée, il relève ironiquement le scepticisme de son adversaire qui, dans une question capitale pour la vie chrétienne, refuse de conclure et déclare s'en remettre aveuglément aux décisions de l'Église.

a II faut au chrétien, lui dit-il, une certitude : le Saint- Esprit n'est pas un sceptique. Il n'y a point de christianisme sans de fermes convictions et une confession franche de la vérité; et si la vérité révélée dans les Saintes Écritures est cachée au cœur naturel de l'homme, elle apparaît avec évidence aux yeux des chrétiens et leur donne une invincible défense contre leurs adversaires. Quant à cette capitale doctrine de la grâce et de la liberté, il y a toujours eu unanimité de vues dans la véritable Église, car celle-ci ne peut être dans l'erreur en un point d'où dépend le salut. Il y a toujours eu un peuple de croyants qui, alors même qu'ils ne savent pas bien parler du libre arbitre, s'appuient pour vivre et pour mourir sur la seule grâce de Dieu. — Question indifférente au salut, dit Érasme ! — Est-ce que le laboureur ne doit pas connaître la nature du sol auquel il demande des moissons? Est-ce que nous ne devons pas savoir la nature des rapports

qui nous lient à Dieu» et ce que nous pouvons faire pour le servir et l'aimer? Autrement, il nous reste éternellement étranger. Oui, il faut savoir, avant tout, que Dieu opère tout en nous, que le hasard n^est rien; que tout se fait selon son immuable volonté. Les païens, en adorant au-dessus de tous leurs dieux, la nécessité, le Fatum dont parlent Virgile et les stoïciens, avaient déjà comme une lueur de cette vérité. »

De là il passe à Texamen des passages scripturaires qu'Érasme avait cités comme favorables à la doctrine du libre arbitre ; il les interprète à sa façon, il les violente parfois et les contraint à déposer en foveur de sa thèse.

Puis il en vient aux deux apôtres saint Paul et saint Jean, ces deux colonnes de la grâce. Là il est puissant ; les textes abondent comme d'une source intarissable. Il n'a nulle peine à faire ressortir l'identité de son enseignement avec celui des deux grands docteurs apostoliques.

Il montre, avec saint Paul, l'humanité entière placée sous la colère de Dieu et n'ayant d'alternative que la condamnation ou une grâce imméritée. Gomment l'apôtre parlerait-il de cette inévitable condamnation s'il y avait en nous la moindre aspiration vers la justice, la plus petite étincelle de vietNicodème, dont parle saint Jean dans son Évangile, peut bien venir trouver Jésus-Christ; mais il ne sait rien de la voie qui conduit au salut; Jésus lui dit : « Il faut nattre de nouveau, et personne ne vient à moi si le Père ne l'attire. » Où donc est le libre arbitre?

Tout le poids, toute la force, toute la vérité de sa démonstration est dans cette double pensée qu'il répète sous mille formes diverses : « L'homme est incapable de se sauver par lui-même. Le salut vient de Christ; et c'est un don de Dieu. Si nous croyons que Jésus-Christ nous sauve par son sacrifice, n'est-ce point anéantir son œuvre de grâce que d'en revendiquer une part quelconque pour nous? »

C'est dans cette double conviction que Thomme puise la

Page 1