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joyeuse certitude de son éternelle félicité. Si le salut devait dépendre de ses efforts, dans quel trouble dans quelle affreuse incertitude ne retomberait-il pas? — Il va jusqu'à dire : « Dieu lui-même voudrait me donner le libre arbitre,, que je le refuserais, non certes à cause des combats et destentations, mais parce que je ne trouverais jamais rien en moi qui pût apaiser ma conscience I »
Jusque-là, Lutber n'est pas sorti de Texpérience cbrétienne. Il dit ce qui Ta consolé, fortifié, ce qui a consolé tou& les saints avant lui. Ce sentiment de la misère infinie de rhomme et de la libre grâce de Dieu, qui délivre et qui sauve, est le centre même de TÉvangile, et le libre arbitre est peu de cbose à quiconque se sent enveloppé sous la puissance du péché.
Mais il ne s'arrête pas à ce domaine de l'expérience et de la foi intime. Avec saint Paul il va plus loin, plus haut, il entre dans la spéculation, et se demande enfin quelle peut bien être la liberté de la créature en face de l'immuable volonté de Dieu. Éternel problème, qui semble n'avoir d'autre solution logique que la négation de Dieu ou l'écrasement de la créature I Luther, tout plein de Dieu et tout convaincu de son propre néant, aboutit forcément à ce dernier terme, et il ajoute :
ff Puisque c'est la volonté gracieuse de Dieu qui apporte à l'homme sa délivrance et, par une impulsion intérieure, attire à Jésus ceux qui doivent être sauvés, les autres hommes sont donc impuissants à atteindre le salut, car la volonté dépravée ne peut se modifier d'elle-même; ils sont serfs de Satan, le Dieu de ce monde. Nous sommes tous ses esclaves jusqu'au jour où Christ, le fort, vient nous arracher à sa domination et nous faire ses esclaves à lui, bienheureux esclavage qui constitue notre royale liberté. La volonté de l'homme, c'est une bête de somme que mènent tour à tour le Diable et Dieu. Quiconque n'est pas saisi parla main puissante de Dieu demeure dans le péché et la perdition. De qui
SA VIE ET SON OEUVRE, n»
donc dépend cet affranchissement d'un côté, et cette servitude de Tautre? De la volonté seule de Dieu.
a Bien plus, cette volonté divine agit dans les méchants et dans Satan lui-même. Nul acte mauvais ne s'accomplit sans elle; par elle la nature corrompue se corrompt davantage, la volonté mauvaise empire. Ce n'est certes pas en ce sens que Dieu ferait le mal et s'y complairait. Non, mais il opère avec la nature corrompue de Thomme comme un ouvrier avec un instrument ébréché. Si le travail est mauvais, la faute en est à l'instrument, non à l'ouvrier. Cette corruption d'ailleurs n'est pas l'œuvre de Dieu, mais la faute venue de l'homme et de sa descendance.
« Au reste, le premier homme ne jouissait pas, même avant sa chute y du libre arbitre. Il était serf de Dieu, et quand l'esprit divin qui le dominait l'a abandonné à lui-même, il est tombé. Dieu a voulu montrer par là que l'homme sans l'assistance de la grâce n'est que néant. Si Adam, par ses propres forces, n'a pu accomplir sa volonté, qui donc oserait parler du libre arbitre dans les créatures pécheresses qui descendent de lui? »
Loin de reculer devant les conséquences de cette doctrine de la grâce absolue et de la prédestination divine, Luther s'y enfonce résolument et se débat contre les arguments habiles de son adversaire.
a Si Dieu a donné des commandements à l'homme, avait dit Érasme, [c'est sans doute parce que celui-ci pouvait les accomplir. — Non, répond Luther, c'est par ses commandements mêmes que Dieu veut le convaincre de son impuissance, afin de le plier à l'ordre de la grâce. Il agit ici comme le médecin qui, uniquement pour constater la grandeur de la maladie, dit au patient : a Lève-toi » , bien qu'il sache que celui-ci en est incapable,
c Mais Dieu a dit : a Je ne veux pas la mort du pécheur; a je veux plutôt qu'il se convertisse et qu'il vivel » Comment peut-il vouloir en même temps que tant d'hommes demeu*
lent dans le péché, s'y endurcissent et périssent?» — Luther se tire de cette énorme difficulté par une distinction subtile : « Distinguez, dit«il, entre la Tolonté de Dieu révélée dans sa Parole et sa volonté cachée, incompréhensible. Nous ne connaissons que sa volonté révélée.
« Par elle, il veut le salut de tous leshommes, il les cherche, il les attire à lui, sachons nous y confier et nous tenir à elle seule. Néanmoins, derrière cette volonté connue, il y en a une autre, insondable, mystère incompréhensible, par laquelle il opère en tous les êtres la vie et la mort, et a décrété d'avance quels sont les hommes qui doivent être sauvés, quels sont ceux qui ne doivent jamais Têtre.
« Gomment un tel décret se concilie-t*il avec Tidée d*un Dieu bon? Pourquoi Dieu ne change-t-il pas la nature mauvaise de tous les hommes? De quel droit rend-il responsables de leur péché des êtres impuissants à s'en dépouiller? » — A toutes ces questions, il répond avec saint Paul : « Qui es-tu, homme, pour t'élever contre Dieu? Le vase de terre dira-t-il au potier : Pourquoi m'as-tu fait ainsi? Laissez ces questions subtiles, adorez. En Dieu, il n'y a ni règle ni mesure. Tout ce qu'il veut est bien, et le bien n'est que ce qu'il veut. Notre raison naturelle peut s'en scandaliser; mais la foi et TEsprit disent : Âmen, alors niême qu'il anéantirait l'humanité entière. »
Puis, sentant combien ces réponses jettent de trouble dans l'àme, il ajoute : « Nous ne savons pas. Dans la vie à venir, ce mystère nous sera révélé ; les questions insolubles à notre intelligence actuelle se résoudront d'elles-mêmes. Si, déjà dans ce monde, la foi nous donne la raison du malheur des justes et de la prospérité des méchants, il faut être assuré que, dans l'éternité, Dieu nous convaincra aussi de sa justice et nous révélera pourquoi il sauve les uns et condamne les autres. »
On peut ajouter encore qu'à ses yeux, tous les attributs divins se résument dans l'amour éternel, et que, par consé-
quent, il lui est impossible de supposer que Dieu, quoi qu il fasse, puisse jamais être injuste ou cruel envers ses créatures. Comment concilie-t-il cette haute et consolante pensée de Dieu avec sa doctrine de la prédestination ? — Il ne la concilie point; mais c'est sur elle qu'il met Faccent, si Ton peut dire ainsi; et c'est à TéterneHe charité 'qu'il convie les âmes. Lulher n'a jamais rétracté les conclusions extrêmes que, dans son livre du Serf-arbitre, il tire de la doctrine de la grâce; il ne les a pas répétées non plus. Il ne voyait, du reste, aucun moyen terme possible entre le libre arbitre qui enlève à Tâme la certitude du salut, efface le mystère de la rédemption, et l'humble acceptation de la grâce avec toutes ses conséquences logiques. Tous les hommes de la Réformation: Mélanchthon, Zv^ingle, Calvin, ont pensé comme lui, sans apporter même & la doctrine les correctifs que Luther y introduit. Chez tous, même sentiment de ce que le péché a de tragique et de fatal, même négation de la liberté morale, même décision à tirer résolument les conséquences extrêmes de la prédestination .
Cette énergique génération qui a ramené dans le monde l'esprit d'indépendance et de liberté, qui a donné le spectacle d'une incomparable constance dans la lutte pour la foi et dans les longues souffrances de la persécution, a puisé peutêtre la meilleure partie de ses vertus dans l'acceptation de cette doctrine de la grâce qui semble devoir nous ravir toute initiative et tout sentiment de notre responsabilité! Quel jour étrange cela jette sur la conscience humaine I —
C'est que l'homme est par lui-même une bien pauvre créature, II n'est grand, il n'a de vertus qu'en Dieu, et l'unique source de sa force est le sentiment de sa dépendance divine. La théologie qui exalte celte dépendance aboutit forcément aux conséquences logiques que nous avons signalées, mais elle donne àThomme un point d'appui qui l'élève au-dessus de lui-même. Celle, au contraire, qui relève sa liberté et son indépendance, n'exalte qu'un être de néant, impuissant à se
182 LUTHE».
défendre lui-même et à trouver dans sa fiaiblesse un appui pour sa Tie et ses espérances.
Érasme fut blessé au vif par le livre de Luther. Précipitamment il écrivit sa défense : Hyperaspistes Diatribœ ad servumarbitrium Lutheri *, et cette fois il fut infidèle à ses habitudes de modération. Aussi violent et plus spirituel que son adversaire, il Taccuse même de s'être fait aider par Mélanchthon. — Puis il se plaignit à l'Électeur des calomnies que Luther avait écrites contre lui. — Luther conseilla à celui-ci de répondre qu'il n'était pas juge en ces matières théologiques.
Dès lors, la rupture entre ces deux hommes, qui avaient pu se croire, un instant, destinés à accomplir la même œuvre, fut complète, irrémédiable. Érasme ne perdit plus une seule occasion de susciter à Luther des ennemis, et de jeter le mépris sur les adhérents de la réforme. Les luttes des partis, les passions théologiques, les troubles qui ensanglantèrent l'Allemagne, lui rendirent cette tâche facile; et son cœur ulcéré distilla sa vengeance goutte à goutte dans de nouveaux écrits satiriques, et dans sa correspondance avec tout ce que l'Europe comptait d'hommes instruits on éminents par leur position. Les humanistes qui n'avaient point saisi l'esprit nouveau suivirent son exemple, et, impuissants à arrêter ou à dominer le mouvement religieux, s'appliquèrent dès ce moment à le dénigrer et à en faire ressortir les côtés ténébreux.
Luther demeura tranquille, et bien que manifestant parfois Tintention de rentrer dans la lice, il ne donna point suite à ce projet ; mais sa répulsion contre « cette vipère » ne fit que grandir avec les années. Le nom même d'Érasme lui était devenu odieux : il en entretient sans cesse ses amis :
« O vous tous qui avez à cœur la gloire de Christ et la
1 La deuxième partie de V Hyperaspistes ne parut qu*en 1527.
propagation de TÉvangile, je vous conjure d'être les ennemis cl*Érasme. Si je vis, je purgerai TÉglise de ses immondices. C'est lui qui a donné naissance à Grotus, Egranus, Yicelius, OEcoIampade et Campanus.
a Bien que ce serpent vous glisse dans la main, nous et notre Eglise, nous le condamnerons avec ses écrits.
« C'est un petit Grec qui se moque de tout le monde, le roi de l'amphibologie, un Judas qui trahit son Christ dans •un baiser, un homme plus pernicieux que Lucien, un bouffon, un épicurien qui s'est joué de toutes choses \
« Erasme, l'adversaire de toute religion, Tennemi de Dieu, l'image parfeite d'Épicure et de Lucien. Je t'écris ceci de ma propre main, mon cher fils Jean, à toi, à tous mes enfants, à la sainte Église de Christ. Garde -le dans les profondeurs de ta pensée, car la chose n'est point petite*. »
Dans une lettre fort longue à Amsdorf, il résuma tous ses griefs : « Érasme, ce sceptique, couronne Jésus de fleurs, -et, au fond, ne croit ni à l'Évangile, ni à la vie étemelle *. »
Quand on lui apprit sa mort, et qu'on lui dit que, dans son agonie, il s'était écrié : « Fils de Dieu, aie pitié de moi ! » il refusa de le croire et répondit : « Ces paroles sont feintes. Il a vécu dans la sécurité, et il est mort de même *. »
A l'époque où Érasme lançait contre Luther sa première attaque, l'ami des anciens jours, le conseiller devenu le dis- -ciple de son propre élève, le docteur Staupitz, mourait isolé. Quand, après les conférences d'Augsbourget les infructueuses tentatives de Miltitz, le pieux moine vit la douce réforme -qu'il avait rêvée se changer en une furieuse tempête, il avait pris peur, et poussé par l'âge et par l'ardent désir de finir en
1 Col., I, 216 ss.
«DeW., IV, 497(1533). « De W., IV, 306 ss. (1534).
* Col., I, 275.
paix sa vie dans la retraite et la prière, il s^ëtait réfugié chez son ami le cardinal Matthieu Lange, coadjuteur et bientôt après archeTéque de Salzbourg.
Ce Matthieu Lange jouait alors le rôle de partisan de la Réforme, et on le croyait gagné à la cause de Luther. Plus tard, il jeta le masque et se fit persécuteur. Le vieux moine, séduit par les avances de cet homme plein de ruses, y fut si bien trompé qu'il songea même un instant à appeler Luther à Salzbourg. « Le monde est exaspéré contre la vérité. C'est une haine semblable à celle qui crucifia le Christ. Je ne vois pas ce qui peut vous attendre encore aujourd'hui, sinon la croix. Bientôt il sera décrété sans doute que nul, sans la permission du Pape, ne doit chercher dans TÉcriture la volonté du Christ. Vous avez peu de partisans, et ceux-là, hélas! se taisent par crainte des ennemis. Quittez Wittenberg pour un temps et venez auprès de moi, afin qu'ensemble nous vivions et mourions. Le prince ^ en est content. Il faut que toutes ces choses arrivent. Abandonnés de tous, suivons Christ que tout le monde délaisse. Adieu et venez bientôt. »
Luther ne vint pas, et Staupitz dans sa retraite n'assista plus que de loin à la grande lutte du siècle. Hélas! il chercha la paix, et ses dernières années furent remplies d'amertume; il recueillit toute la peine d'une position incertaine et flottante. D'un côté, il ne voyait que l'indignité des indulgences, la mauvaise foi, la violence et le mépris des choses saintes; de l'autre, les hasards et les excès d'une révolution. Que pouvait-il faire? Se retirer du combat, pleurer l'Église et pleurer la vérité poursuivie. Luther en eut le cœur déchiré.
«Malgré la distance qui nous sépare, lui écrit-il, et bien que vous n'écriviez pas à ceux qui attendent vos lettres avec tant d'ardeur, nous rompons le silence; nous vous désirons* Tous ceux qui sont sous cette plaie du ciel voudraient vous
* Probablement le cardinal, 15 oct. 1518. «DbW., 1,231.
Et à Spalatin : « Le Bëyérend Père vicaire nous a oubliés ; îl n'écrit point. » (21 février 1519.)
Ses plaintes deviennent touchantes : a Vous me délaissez trop ;j*ai été ce jour en grande tristesse à cause de vous, comme Tenfant sevré, à Tégard de sa mère... J'ai eu cette nuit un songe : il me semblait que vous vous retiriez de moi; je pleurais et me désespérais amèrement; alors vous m'avez fait un signe de la main et vous m'avez dit : Sois tranquille, je reviendrai à toi *. »
Le bon vieillard était tombé entre des mains habiles. Le cardinal, tout en feignant les dispositions les plus bienveillantes pour Luther, lui rappelait sans cesse les dangers qu'il avait courus, lui montrait la puissance des adversaires, l'esprit altier et dominateur de son disciple, les réformes impossibles par la violence, la paix de l'Église troublée, le pouvoir de Rome contesté. Il le poussa même à écrire à Luther de ne point feire paraître sa lettre k la noblesse allemande. Telles furent ses menées que Staupitz se démit solennellement de sa charge de vicaire général' et s'établit définitivement à Salzbourg (29 août 1 520) .
Luther, plus clairvoyant, écrivait à Link : » Je ne sais où est notre cher père Staupitz. On me dit qu'il est devenu le familier de l'idole de Salzbourg; j'en ai regret pour cet excellent homme. »
Une fois qu'il fut entré dans la voie des concessions, il n^ eut plus pour lui d'issue honorable. Chaque jour les exigences de son protecteur devinrent plus grandes. Puis vint le moment où l'on exigea de lui une rétractation publique de ses erreurs. Le cœur de cet excellent homme en fut brisé; sa conscience se révoltait à l'idée d'abandonner une cause qui, malgré les excès qu'il déplorait, lui paraissait encore être la cause de Dieu. II refusa, mais offrit de se soumettre.au juge-
< De W., I. 243.
' Le 28 août 1519, a la Saint-Augustin, dans un chapitre tenu a Eisleben. Wenceslas Linck fut nommé à sa plaoe.
186 LUTI4ËU.
ment du Pape. La lettre dans laquelle il raconte à Wenceslas Link cette triste afEaiire est pleine de mélancolie :
M ...Le monde ne parle que des luttes de Luther; et j'attends avec anxiétë pour roir qui remportera, de la force ou de la vérité. Le rugissement du lion cherchant sa proie est arrivé jusqu'à nous. II a été enjoint au Bëvérendissime Cardinal de me contraindre à reconnaître que les propositions de Martin Luther sont respectivement hérétiques, erronées, scandaleuses, et à les rétracter devant un notaire et des témoins. Gomme je ne dois pas rétracter ce que je n'ai pas moi-même affirmé, et que je ne puis renier ce qui ne m^appartient pas, j'ai supplié qu'on me tint pour excusé... Je n'ajouterai qu'une chose : j'espérais jouir ici d'une paix plus grande, et je n'ai trouvé que cette pénible épreuve. Je ne suis pas £ait pour voler bien haut, n'étant puissant ni par la doctrine ni par l'excellence de la vie; néanmoins, abandonner la vérité me paratt le comble du mal. J'accepterai ce calice et j'invoquerai le nom de Dieu. Que Votre Révérence paternelle m'aide de ses conseils et de ses prières. Martin, doué d'un grand esprit et divinement éclairé, a entrepris des choses difficiles; il agit, et moi je balbutie comme un enfant qui a besoin encore du lait de sa mère. Que Votre Révérence demeure en santé et ne nous abandonne pas, nous qui sommes logés dans le cloaque du monde et à la sombre étoile. Ceux qui sont prisonniers avec moi vous saluent.
« 4juin 1521. »
Luther comprit le danger et essaya d'en arracher son ami. Dans une lettre datée du 9 février 1521, il lui montre la gravité de sa démarche auprès de Rome, démarche que tout le monde va considérer comme une rétractation formelle ; il lui dépeint ses adversaires professant contre l'Évangile la haine la plus aveugle, et fait un appel direct à sa conscience :
« Ce n'est pas le temps de craindre, mais de crier, aujour-
d'hui que Notre-Seigneur Jésus-Christ est repousse, condamné et blasphémé. Vous m'exhortez à Thumilité; moi, je vous exhorte à TorgueiL Si mon orgueil est trop grand, votre humilité va trop loin. Vraiment la chose est sérieuse; ne voyons-nous pas Christ soufFrir?... ^Mon père, le danger est plus grand que plusieurs ne le supposent. C'est maintenant que s'accomplit cette parole de l'Évangile : « Celui qui me « confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon « Père, et celui qui me reniera, je le renierai *• »
Les objurgations de Luther et de Link le relevèrent pour un moment de sa défaillance. Évidemment son àme était toujours avec ses chers disciples, mais il ne se sentait plus libre. Les deux lettres suivantes adressées à Link dépeignent )a grandeur de son trouble:
« Vous avez bien voulu, Révérend Père en Christ, consoler encore votre subordonné. Que mon Jésus vous rende grâce pour grâce... Je réponds à notre Martin qui, de même que vous, m'accuse de pusillanimité. Je pourrais sans doute m'excuser, mais j'aime mieux confesser ma faute. Que Celui qui est là sagesse nous donne d'être sages; que Celui qui est la vertu de Dieu nous accorde la force de l'Esprit.
« mars 1521.»
« Vous seul me restez aujourd'hui, cher Père, vous seul pour prendre soin de moi. Je suis, ô douleur! privé de l'autre; je n'entends plus sa voix, je n'ai plus de ses nouvelles. Que l'Esprit du Seigneur le console!... C'est pour moi qu'il est écrit : Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais quand tu vieilliras, un autre te ceindra et te conduira où tu ne voudrais pas aller. Libre je suis sorti; je reste presque contraint; mais comme le lépreux, je dirai : Seigneur, si tu veux, tu peux me sauver I
« 16 octobre 1521. »
J De W., 1,556 ss.
Le yieillard était ëbranlë, et peut-être auraît^I quitté sa retraite etserait-il Tenu se réunira ses jeunes amis, siThabile cardinal n'eût déjoué ses projets. Celui-ci fit si bien que Staupitz n'eut pas le courage d'accomplir son dessein ; et pour le séparer à jamais de Luther et le retenir définitivement à la cause de Rome, il le fit nommer abbé des Bénédictins de Saint-Pierre à Salzbourg'. Les dispenses nécessaires furent obtenues, et la communauté violentée lui donna tout entière sa voix (2 août 1522).
Dès lors il fut perdu sans retour pour la Béformation. Fatigué de la vie, effrayé des excès de la liberté qu'il voyait apparaître partout où l'Évangile pénétrait, il chercha la solitude, s'entoura d'un petit monde de fidèles, de femmes, auxquels il prêchait la doctrine nouvelle, pieusement, saintement, tantôt gardant un long silence à l'égard de ses amis de Wittenberg, tantôt leur envoyant des lettres touchantes où il pleurait sa triste destinée et leur disait ses craintes avec ses tendresses.
« Staupitz n'écrit plus de la même manière, disait Luther à Spalatin; sa lettre est vide d'esprit. Que Dieu nous le ramène! (19 décembre 1522.)
« Votre silence est très-injuste ; vous comprenez bien ce que nous devons en penser; mais si nous avons cessé de vous plaire, il ne nous convient pas d'oublier que c'est par vous que la lumière de l'Évangile est sortie des èénèbres et a illuminé nos cœurs... Ce qui nous feit le plus de peine, à moi et à vos plus chers amis, ce n'est pas de vous savoir éloigné de nous, mais de vous voir devenu la propriété du cardinal, ce monstre de cruauté *. » (17 septembre 1523.)
Enfin Texcellent homme rompt le silence et écrit encore :
^ KoLDE, Aug, Con(jr.y p. 334.
*De \V., II, 214, 265, 271, 407, 506.
n Au docteur Martin Luther, mon meilleur ami, son frère et
son disciple.
« Tu m'as bien souvent écrit, cher Martin, et tu suspectes ma constance. A quoi je réponds : Ma foi en Christ et son Évang^ile est toujours la même, bien que j'aie besoin qu'on lui demande qu'il subvienne à mon incrédulité; Tamour que j'ai pour toi, amour plus grand que celui des femmes \ est toujours le même et non altéré. Mais pardonnemoi si mon esprit trop lent ne saisit pas toutes tes entreprises, et si je garde le silence. Vous me paraissez rejeter beaucoup de choses purement extérieures, choses neutres qui ne concernent ni la foi ni la justice. Pourquoi troubler les cœurs simples? pourquoi cette haine contre des habitudes monastiques accomplies, la plupart du temps, dans une sainte foi à Gbrisl? L'abus, hélas! n'existe-t-il pas dans toutes les choses humaines?... Je te supplie, mon doux ami, de penser aux petits et de ne pas troubler les consciences timides. Nous te devons beaucoup, à toi qui nous a ramenés « des carouges que mangent les pourceaux » aux vivants pâturages, à la Parole du salut. Que le Seigneur Jésus donne accroissement à son Évangile, et nous accorde de vivre avec lui, alors même qu'une multitude abuse de cet Évangile pour vivre dans une liberté charnelle I Plût à Dieu que je pusse être une heure avec toi pour t'ouvrir les secrets de mon cœur! Priez pour moi, indigne, qui jadis ai été le précurseur de la sainte doctrine évangélique, et qui, aujourd'hui, languis dans l'odieuse captivité de Babylone *. »
Toutes ces tristesses l'avaient brisé. Il mourut d'un coup de sang, à Salzbourg, le 28 décembre 1524, n'ayant gardé
1 Allusion k l'amitié qui unissait David et Jonathan. (// Samuel, i, 26.) ^ La lettre, dans Rolde, àu^, Cong,, p. 446.
sa charge que deux ans. Suspecté par ses nouveaux amis, il n'avait trouvé auprès d'eux ni bienveillance ni justice. Sur le catalogue des abbés de TOrdre on écrivit son éloge en ces termes :
a Jean IV passa, par autorité pontificale, d'après le conseil et la volonté de Matthieu Lange, cardinal-archevêque, de l'Ordre des Ermites de Saint-Âugustin à l'Ordre du Bienheureux saint Benott. Homme docte et éloquent. Élu abbé, il prit un soin particulier des biens du couvent, et acheta deux vignes. Il gouverna pendant deux ans et mourut en l'année 1525 ^ » — « 11 acheta deux vignes. » Quelle épitaphe pour l'homme qui donna à l'Allemagne l'Évangile et Luther !
Staupitz ne laissa en ce monde qu'une bibliothèque peu considérable et sa correspondance avec Luther; mais rien de ce qui avait appartenu à Thérétique ne trouva grâce aux yeux de ses fanatiques successeurs. Livres et papiers périrent dans les flammes '.
' L*année commençait à Noël. Y. l*épitaphe dans Seckendorf» p. 49. ' Kolde a pourtant retrouvé aux Archives de Salzbourg un certain nombre de sermons et de lettres.