LA GUERRE DES PAYSANS
Au commencement de ce siècle, le paysan s^appelle encore a le pauvre homme, der arme Mann » . Ce seul mot dit son histoire. Accablé d'impôts, de dîmes, de corvées, il n'obtient pas même de ses maîtres, ecclésiastiques ou séculiers, une protection efficace. Dans ce temps d'anarchie et de guerres continuelles, il voit sa récolte pillée, sa chaumière incendiée par les bandes de mercenaires qui passent en ravageant le pays. Heureux s'il peut lui-même s'enrôler dans ces bandes, servir comme lansquenet, ou se réfugier dans quelque ville et s'y faire artisan. Les villes deviennent populeuses, les campagnes sont désolées. Un proverbe du temps dit : « Il n'y a ni Dieu au ciel, ni maître sur la terre. »
Les grands changements qui partout s'accomplissent, la civilisation naissante, l'immense développement du commerce qui enrichit la bourgeoisie des villes, les arts et le luxe, très-général depuis cinquante ans, ne pénètrent pas jusqu'à lui. Il n'en reçoit qu'une aggravation de charges. Cet homme si peu protégé désespère. Les procès de sorcellerie jettent un jour effrayant sur sa situation, dans les provinces du Rhin par exemple, en Westphalie, dans les marches de Lorraine,
* Walch,XVI. — Corp. Réf. 1. — Ran&e, II. STR0BEL,£e6en^etc, Thomœ Mûnzer, etc. 1795. Seidemakh, Thomas Mûnzer, Baumakr, Quellen zur Geschichte des Bauemkrieges, 1878. Zimmermahn, Allgemeine Geschichte des grossen Bauemkrieges, 1854. Joero, Deutschland in der Révolutions période» Jansse», II.
nous le montrent tombé aussi bas qu'homme puisse tomber, avec la haine de Dieu, du prêtre et du noble dans le coeur,
L^excès de la servitude le pousse à la révolte. Partout des bandes s'organisent; peu armées, ne tirant de force que par le nombre, elles pillent les châteaux, brûlent les couvents et se livrent à d'horribles excès; mais elles tiennent peu devant des troupes organisées. On les disperse et on les égorge. Ici 5,000 hommes périssent, là 10,000. Elles se reforment plus loin, attendent et saisissent Toccasion, mais toutes finissent misérablement ^
Quand Luther commença à prêcher son Évangile, toute la masse du peuple en fut ébranlée. Ce moine qui s'élevait contre le clergé, le Pape, les grands de la terre, et qui appelait le chrétien à la liberté, était l'homme attendu, espéré. Sa grande voix retentissait jusque dans les chaumières. Dans ses nombreux voyages, la foule, de dix lieues à la ronde, accourait à ses sermons, se pressait sur son passage. C'était le héros merveilleux que Dieu envoyait pour briser Tantique esclavage et établir la justice. Si cet homme avait pu, avec une telle audace, attaquer de front la grande puissance ecclésiastique, cette clef de voûte du monde, et montrer à tous que le Saint des saints n'était qu'oppression et mensonge, qui pouvait désormais contraindre le peuple à sup-
1 A la fin du quinzième siècle et au commencement du seizième, Is révolte est partout. Les paysans des Pays-Bas se soulèvent. Ils portent sur leurs drapeaux un pain et un fromage; de là le nom de Kasembrodier qu'on leur donne. Ils sont défaits par Albert, duc de Saxe, avant d'avoir pu rassembler toutes leurs forces.
En 1503, les paysans des environs de Spire et des bords du Rbin se soulèvent et, à l'instar des Suisses, combattent pour la liberté. C'est la célèbre ligue des sabots (Bundscbub).
£n 1514, tout le Wurtemberg est en armes contre la tyrannie du duc Ulrich. Les rebelles, obéissant k un paysan, u le pauvre Gunz » , s'emparent de plusieurs villes, et forcent l'Empereur et les princes à traiter avec eux.
En 1515, grande révolte en Autriche et en Hongrie. Les paysans exercent d'horribles cruautés contre les nobles et le clergé. On les extermine.
SA VIE Eï SON OEUVRE. 193
porter la tyrannie de chaque jour, et Tempêcher déjuger le monde à la lumière de la Parole de Dieu?
On vit alors naître dans les campagnes le sentiment du droit, et les paysans, aussi bien que Luther, en appelèrent à Dieu, revendiquèrent la liberté chrétienne : « N'est-il pas inique de réduire à la servitude des affranchis de Jésus- Christ, des hommes pour lesquels il a versé son sang précieux? En Christ il n'y a plus ni libre ni esclave. Dieu n'a-t-il pas donné à Thomme puissance sur toute chaire, sur les oiseaux de Tair, sur les poissons dans les eaux, sur les animaux qui vivent sur la terre? D'où vient que les prêtres, les évéques sont investis de la puissance séculière, quand Jésus- Christ ne les a institués que pour TÉvangile et la charité? »
Dans les pays où les princes persécutaient la doctrine luthérienne, Texaspération était à son comble. Tous les anciens griefs disparaissaient devant celui-ci, le plus intolérable de tous : « Les tyrans s'opposent à l'Évangile de Dieu, ils ne veulent pas que le pauvre homme soit sauvé. » Les rêves des fanatiques avaient une prise facile sur ces populations aigries par la misère ; de toutes parts on attendait la délivrance d'Israël que Mûnzer prêchait avec une extrême hardiesse.
Une première révolte éclata au mois de novembre 1524 parmi les sujets du comte de Llipfen, en Souabe. On l'apaisa tant bien que mal, mais quelques mois après (au printemps de 1525), toutes les contrées situées entre le haut Danube et le Rhin se soulèvent. La sédition gagne de proche en proche avec la rapidité d'un incendie et s'étend d'un côté vers FAutriche, de l'autre à travers l'Alsace, le Palatinat, la Souabe, la Franconie, jusqu'aux frontières de la Saxe. Le paysan se rue sur les châteaux et les couvents, les saccage et les brûle. Les petites villes, incapables de résistance, poussées d'ailleurs par la populace qui secoue le joug de leur patriciat aristocratique, se joignent à eux. Des geatilshommes, des prêtres, des chevaliers en grand nombre,