‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 22 sur 43 · II · texte numérisé non relu

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des juristes, pour les mêmes motifs, entrent dans le mouvement et donnent à ces masses désordonnées une apparence d'organisation \

En mars parut un petit écrit, humble dans la forme, de tous points modéré et respectueux : les Griefs et les doléances des paysans, rédigés en douze articles*. L'expression en était si juste et si conforme à la situation, qu il devint aussitôt la charte de la révolte, le drapeau autour duquel tout ce monde misérable se groupa. L'auteur en est resté inconnu.

a On accuse, y disait-on dans une courte préface, TÉvangile d*étre la cause de cette sédition. Non, l'Évangile est la bonne nouvelle du Messie qui apporte aux hommes la paix et l'union; et les paysans ne demandent qu'à y conformer leur vie. Si des ennemis de Christ s'opposent à ce désir légitime, n'accusez pas TÉvangile, mais uniquement les tyrans qui en empêchent la prédication. Pourquoi appeler révoltés et séditieux des hommes qui ne prétendent qu'à ce droit naturel? Si Dieu veut exaucer les paysans qui ne demandent, avec angoisse, qu'à vivre selon sa Parole, qui donc oserait s'opposer à ses desseins? S'il a entendu le cri des enfants d'Israël et les a délivrés de la main de Pharaon, ne peut-il pas aujourd'hui sauver encore les siens? »

Voici la substance des douze articles :

1. a Notre première prière, notre premier humble désir, c'est qu'on accorde à chaque communauté le droit d'élire son pasteur qui lui enseigne le véritable Évangile de Jésus« Christ.

2. « Nous consentons à donner la dlme du froment, telle qu'elle est établie dans l'Ancien Testament. C'est pour Dieu et pour ses serviteurs. Une partie en sera employée à l'entre^

1 Entre autres, le célèbre Gœtz yon'Berlicliingen» Tbomme à la main fer, et le jurisconsulte Wendel Hippler « Walch., XVI, 25 8S.

tien du pasteur et de sa Bamille ; Tautre, au soulagement des pauvres et aux besoins publics, afin de diminuer par là le nombre des impôts. Quant à la dime du bétail, nous la refusons; car c^est une invention humaine. Dieu a crée le bétail pour être librement à Tusage de l'homme.

3. « Chose lamentable! nous sommes encore regardés <ïomme la propriété d'autres hommes, tandis que Jésus-Christ a racheté par son précieux sang nous tous sans exception, le berger aussi bien que le prince. Nous sommes libres, selon rÉcriture, et nous voulons Tétre ; nous ne revendiquons pas une liberté chamelle, mais nous voulons servir Dieu et notre prochain, et nous soumettre à toute autorité légitime. Laissez donc, en vrais chrétiens, tomber la servitude, sinon montrez par TÉvangile qu'elle est juste.

4- « Il est contraire à la justice et à la charité que les pauvres gens n'aient aucun droit au gibier, aux oiseaux, aux poissops des eaux courantes; qu'ils soient obligés de souffrir en silence l'énorme dommage que font à leurs champs les bétes des forêts. Quand Dieu créa l'homme, il lui donna pouvoir sur tous les animaux indistinctement, sur les oiseaux de l'air et les poissons dans les eaux. Si quelque seigneur peut prouver, par un titre quelconque, son droit de propriété, nous y aurons égard.

5. «Les forêts qui ont passé aux mains des seigneurs séculiers ou ecclésiastiques, autrement que par suite d'une vente "équitable, doivent revenir aux communes. Chaque habitant doit avoir le droit d'y prendre le bois qui lui sera nécessaire.

6. « Modérez le fardeau de jour en jour plus pesant des •corvées. Nous voulons servir comme nos pères, selon la Parole de Dieu.

7. « Que le seigneur ne demande pas au paysan de faire plus de corvées quHl n'est dit dans leur pacte mutuel.^

8. a Beaucoup déterres sont grevées d'un cens trop élevé» Que les seigneurs acceptent l'arbitrage d'hommes irrépro- <îhables, et qu'ils abaissent le cens selon l'équité, afin que le

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paysan ne travaille pas en vain, car tout ouvrier est digne de son salaire.

9. « La justice se rend avec partialité; elle est sévère ou douce, non selon la fiaute, mais selon le caprice. Il &ut s^en tenir à Tancien droit écrit,

10. « Que les champs et les prairies distraits des biens des communes autrement que par une voie équitable, retournent à la commune.

11. Il Abolition absolue de la mainmorte. Accabler les veuves et les orphelins, et les dépouiller de leurs biens, est une chose intolérable. Dieu ne veut pas cela. Nul homme ne pourrait être contraint à y consentir.

12. « Enfin s'il se trouvait qu'un ou plusieurs des articles qui précèdent, fassent en désaccord avec la Parole de Dieu (ce que nous ne pensons pas), nous y renonçons d'avance. Si, au contraire, on nous indiquait d'autres griefs touchant Thonneur de Dieu et l'oppression de notre prochain, nous déclarons dès maintenant que nous leur donnerons notre adhésion. »

Nous voyons apparaître en même temps des plans de rénovation sociale, des projets de réforme pour l'empire d'Allemagne, qui dénotent, chez leurs auteurs, une remarquable sûreté de jugement et des vues généreuses. Ces projets réclament par exemple : la création de tribunaux supérieurs pour tout ce qui concerne les affaires de l'empire, la séparation des charges civiles et des charges ecclésiastiques, l'abaissement des droits de péage, l'établissement d'un système unique de la monnaie et des poids et mesures, des règlements sur le prix des denrées et les grandes associations commerciales, une réforme des tribunaux et des lois, la substitution aux mille législations capricieuses et tyranniques, du droit commun « naturel et divin » .

Ces vœux si semblables à ceux que Luther lui-même avait formulés dans sa Lettre à la noblesse allemande et sa Captif vite de Bahyloney cette sagesse supérieure qui marque des

réformes que trois siècles n'ont point encore complètement réalisées, n^avaient, hélas! aucune chance d'être écoutés. Les seigneurs, surpris parla soudaineté de Forage, ne songeaient qu'à réprimer la révolte et à défendre leur existence menacée. Les populations soulevées, avides de pillage, exaltées par des premiers succès, conduites par des chefs fanatiques, cédaient à d'autres inspirations, a Plus de châteaux, plus de villes ceintes de murailles! La roue de la fortune a tourné; le monde est au paysan, les puissances sont tombées, les tyrans, « ces rois de Moab » , doivent être mis à mort; plus d'autorités que celles qu'on accepte et qu'on choisit librement *• »

Dès lors les bandes désordonnées se livrèrent à toutes leurs ivresses. Les châteaux et les couvents tombent par centaines entre leurs mains. Ils pillent, brûlent, égorgent. Tout ce qui résiste est massacré.

Les paysans de la Souabe en avaient appelé, dès le début, à Luther, à Mélanchthon, à tous les hommes qui avaient ramené dans le monde, avec l'Évangile, la liberté chrétienne. Quand les douze articles parvinrent à Luther, il était en voyage. Il venait, sur les instances du comte Albert de Mansfeld, d'inaugurer une école à Eisleben. Il avait le cœur tout plein du bruit des séditions qui partout éclataient, mais il n'en connaissait encore ni l'étendue^ ni les horribles excès. Lui qui, dès longtemps, avait prophétisé ces malheurs* et annoncé aux nobles et aux princes « ce jugement de Dieu » , n'en pouvait être grandement surpris. Il les voyait apparaître

^ Les paysans ameutés autour de Heilbronn (Wurtemberg) disaient aux comtes de Uohenlohe : « Venez avec nous, frère Albert et frère Georges; jurez aux paysans que vous resterez au milieu d*eux comme des frères et que vous ne ferez rien conti'e eux. Vous n*êtes plus seigneurs, mais paysans comme nous. Nous sommes seigneurs de Holienlohe. Jurez comme ceux de Sclioentbal que vous garderez nos douze articles pendant cent un ans. » ^Umchuld Nachrichtetîy 524.)

2 Particulièrement dans on écrit sur la puissance civile (1523).

avec la prescience douloureuse des catastrophes qui se préparaient. « Le monde naguère, disait-il, était plein de pui^ esprits. Les esprits s'incarnent, et Satan s^élève contre Christ; mais celui-ci est le plus fort'. »

Invoqué comme arbitre par les paysans qui se réclamaient de lui, accusé par ses adversaires d*étre, par sa révolte contre Rome et ses violents appels à la liberté, Tinstigateur de la terrible sédition*, il n'hésita pas, et il entra dans la lice pour défendre son Érangile contre les uns et les autres. Il prit la plume le lendemain du jour où il avait reçu les doléances des paysans, et, rapidement, d'un trait, il écrivit une ardente réponse, dans laquelle éclate son horreur égale pour la tyrannie et la sédition : Exhortation à la paix, réponse aux douze articles des paysans assemblés en Souabe*.

c Les paysans révoltés de la Souabe ont dressé douze articles contre l'intolérable oppression da l'autorité. IIs^ appuient leurs griefs sur des passages de la Sainte Écriture» Ce que j'approuve le plus dans cet écrit, c'est la promesse qu'ils font de se laisser instruire et convaincre, pourvu toutefois qu'on n'emploie que des paroles claires et certaines tirées de la Sainte Écriture. Cette prétention me semble juste et bien fondée, la Parole de Dieu ayant seule puissance et autorité sur la conscience des hommes.

« Le fait qu'ils ont librement publié ces articles et qu'ils^ ne s'effrayent pas de la lumière, est une preuve de la sincérité de leurs convictions. Il y a donc espérance d'arriver à bien» Puisque l'on me met au nombre de ceux qui ont répandu la Parole de Dieu dans le monde, etqu'eux-mémescitentmonnom

« A Spalatin. De W., II, 642.

^ Érasme lui-même lui jette à la face cette accusation : « Voilà donc le fruit de votre) esprit!... Vous refusez de reconnaître ces séditieux, mais eux se réclament de tous, et il est patent que beaucoup de ceux qui se vantent de votre Évangile sont les instigateurs de cette cruelle sédition. C'est vou» qui y avez donné occasion en parlant comme vous l'avez fait pour la liberté évangéiique et contre la tyrannie des bommes. » (Érasme, Byperasp., IV.)

3 Erl., XXIV, 257.

et invoquent mon témoignage dans un autre écrit, j'aurai le courage de donner ouvertement mon avis, avec une confiance chrétienne et dans le sentiment d'une charité toute fraternelle. Il ne faut pas non plus qu'à cause de mon silence , on puisse me rendre responsable devant Dieu et devant les hommes des malheurs qui peuvent être la suite de cette affaire.

(c II se peut que l'offre qu'ils font de se laisser instruire ne soit qu'une feinte de leur part. G^est ce qu'on a sans doute le droit d'affirmer de beaucoup d'entre eux; car il n'est pas possible de prétendre que cette foule immense ne soit composée que de vrais chrétiens. Non; une partie d'entre eux s'abrite sous les loyales convictions des autres dans un but intéressé et pour satisftdre leurs passions. On ne ramène pas de telles gens.

a II y a là un immense danger, et pour le règne de Dieu et pour les royaumes de ce monde. Partout où la révolte l'emportera, c*en est fait de l'un et de l'autre : il n'y restera plus ni autorité humaine ni Parole de Dieu, et il s'ensuivra une ruine complète de tout le pays. Parlons donc et conseillons librement. Sachons aussi écouter et laissons-nous instruire, afin que nos cœurs ne restent plus endurcis et nos oreilles fermées; et que la colère de Dieu n'éclate pas sur nous dans sa violence. Tant de signes terribles au ciel et sur la terre n'annoncent-ils pas de grandes calamités pour toute l'Allemagne? Hélas! nous nous en soucions peu; mais Dieu poursuit son œuvre, et un jour il saura bien amollir la dureté de nos cœurs.

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