‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 23 sur 43 · AUX PRINCES ET AUX SEIGNEURS · texte numérisé non relu

AUX PRINCES ET AUX SEIGNEURS

« Ce n'est qu'à vous, princes et seigneurs, que nous devons ces soulèvements et ces calamités, à vous principalement, évéques aveugles, prêtres, moines insensés qui, aujourd'hui encore, dans votre endurcissement, ne cessez de poursuivre le Saint Ëvangile de votre rage et de votre furie. Vous savea

pourtant que cet Évangile est la vérité, et que vous n'avez pas la puissance de la détruire! Dans vos gouvernements, vous ne faites que pressurer, écorcher, pour assouvir votre orgueil et votre luxe, tellement que le pauvre peuple n'en peut supporter davantage. On vous a mis Tépée sur la gorge; et néanmoins vous pensez être si bien en selle qu'on ne pourra jamais vous mettre à bas. Votre sécurité et votre présomption vous briseront le cou. Je vous ai plusieurs fois avertis de prendre garde à la sentence portée au psaume 104 : « Effun- « dit contemptum super principes» Il jette le mépris sur les « princes. » Tel est le sort qui vous attend. Vous voulez être frappés à la tête; et il n'y a point d'avertissement ni d'exhortation qui puissent arrêter ce malheur.

« Poursuivez donc! Comme vous êtes la cause de cette colère de Dieu, elle passera sur vous. Les signes au ciel, les prodiges sur la terre vous concernent, chers seigneurs, et ils n'annoncent rien de bon...

« Car vous devez le savoir : Dieu a permis que les choses en vinssent à un point tel que personne ne veut et ne peut plus supporter votre tyrannie. Changez donc de conduite et cédez à sa Parole. Si vous ne le faites volontairement, vous y serez contraints par la violence. Si les paysans ne vous y forcent, d'autres le feront. Vous les extermineriez tous, qu'à peine seraient-ils morts, Dieu vous susciterait d'autres ennemis. Car il veut vous frapper, et il vous frappera. Ce ne sont pas les paysans, chers seigneurs, qui se révoltent contre vous; c'est Dieu lui-même qui se lève contre votre cruauté et vient vous visiter. Quelques-uns, parmi vous, ont dit : « Pour «extirper la doctrine de Luther, nous jouerons pays et « peuples. » Que diriez-vous si vous aviez été les prophètes de votre malheur et si déjà pays et peuples étaient perdus pour vous? Ne plaisantez pas. Les Juifs disaient aussi : « Nous (( n'avons pas de roi. » Et Dieu a pris tellement cette parole au sérieux qu'ils en seront éternellement privés.

« Pour mettre le comble à leurs péchés, plusieurs accusent

rÉvangile et disent que celte révolte est le fruit de ma doctrine. Blasphémez, si cela vous plait, chers seigneurs. Vous ne voulez apprendre ni ce que j^ai enseigné, ni ce qu^est rÉvangile. Si vous ne vous amendez, celui qui va vous l'apprendre est à la porte. Vous me donnerez tous ce témoignage, que j'ai enseigné dans le silence, que j'ai combattu la révolte avec force, que j'ai exhorté avec zèle vos sujets, que je les ai retenus dans l'obéissance et la fidélité envers votre autorité tyrannique et furieuse, de sorle que ce soulèvement ne saurait provenir de moi. Ceux qui l'ont fomenté, ce sont ces prophètes de meurtre qui sont autant mes ennemis que les vôtres, et qui se sont glissés parmi la populace. Depuis plus de trois ans qu'ils se démènent, je suis presque le seul qui les ait attaqués et qui se soit opposé à leurs desseins. Si Dieu, pour vous punir, a permis à Satan d'ameuter cette foule insensée par le moyen de ces faux prophètes, et peut-être de m'empécher d'agir, qu'y puis-je et qu'y peut mon Évangile, cet Évangile que vous persécutez, qui prie pour vous, protège, défend et maintient votre autorité sur le peuple?

n Ah! si j'avais le désir de me venger de vous, je rirais bien maintenant! Je regarderais faire les paysans ou me joindrais à eux pour envenimer le conflit; mais Dieu m'en garde, et maintenant et à jamais! C'est pourquoi ne méprisez pas ma fidélité, bien que je ne sois qu'un pauvre homme, et ne méprisez pas non plus cette révolte. Je ne la crois certes pas plus puissante que vous, et je ne veux pas dire que vous devriez en être épouvantés, mais craignez Dieu, et reconnaissez en elle un effet de sa colère...

a S'il est encore temps de vous donner un conseil, mes chers seigneurs, pour l'amour de Dieu, arrêt ez-vous. Une voiture de foin se serre de côté pour laisser passer un homme ivre. Faites de même à l'égard des paysans, agissez avec eux comme envers des gens ivres ^ou égarés, adoucissez votre tyrannie; car vous ne savez pas quelle peut être la fin du

conflit. Une seule étincelle suffit pour embraser TÂlIemagne entière, et qui pourra éteindre l'incendie? Nos péchés sont si grands devant Dieu que le bruissement d'une feuille devrait nous effrayer; à plus forte raison le soulèvement d'une foule pareille. Vous ne perdrez rien par la bonté, et dussiez-vous faire quelques concessions, la paix vous rendra dix fois plus que ce que tous aurez perdu, tandis que la guerre peut tout vous ravir, biens et vie. Pourquoi donc vous jeter dans le péril quand vous avez un moyen plus sûr d'arriver à une heureuse issue?

« Les paysans ont rédigé douze articles dont quelques-uns sont si justes, si raisonnables, que, devant Dieu et devant les hommes, ces gens ont contre vous la gloire que donne la modération. Néanmoins presque tous ces articles sont rédigés^ dans leur sens, pour leur avantage particulier et leur intérêt propre. J'aurais aimé en présenter d'autres contre vous, mais dans l'intérêt de la patrie et du gouvernement de l'Allemagne, comme je l'ai fait déjà dans mon livre adressé à la noblesse allemande, alors que l'occasion semblait plus propice. Mais puisque vous avez jeté mes griefs au vent , il faut maintenant que vous entendiez, que vous supportiez ces articles intéressés; et cela est juste.

« Le premier de ces articles, par lequel ils réclament le droit d'entendre et de choisir leurs pasteurs, vous ne pouvez le repousser avec quelque apparence de justice. Us disent, il est vrai, que ces pasteurs doivent être entretenus avec le produit de la dlme, et l'on entrevoit bien ici l'intérêt qui les guide; mais l'essentiel, c'est qu'on laisse ou vertement prêcher rÉvangile. L'autorité n'a ni le droit ni la puissance de le défendre. Elle ne peut empêcher personne d'enseigner et de croire ce qu'il veut, que ce soit l'Évangile ou Terreur. C'est assez qu'elle empêche de prêcher la révolte et le trouble.

« Les autres articles contre l'oppression matérielle, sous laquelle ils gémissent, me paraissent également raisonnables. L'autorité n*a pas été établie pour chercher son avantage, et

pour tyranniser, mais pour donner le bien-être aux sujets^ C*est une chose intolérable que d'être taillés et pressurés comme ils le sont. A quoi servirait-il à un paysan que son champ lui rapportât autant de florins d'or que d'épis, si vous lui prenez ce qu'il récolte, et si vous gaspillez la fortune publique en festins, en somptueux habits, en folles constructions, comme si l'argent n'était que de la paille?...

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