‹ Luther, sa vie et son œuvreChapitre 24 sur 43 · AUX PAYSANS · texte numérisé non relu

AUX PAYSANS

ft Je dois reconnaître, chers amis, que vos accusations contre les princes et les seigneurs ne sont que trop fondées. Ceux qui font défense de prêcher TEvangile et qui oppriment le peuple avec tant de cruauté, méritent que Dieu les précipite de leurs sièges à cause de la grandeur de leurs péchés contre lui et contre les hommes ; aussi n'ont-ils aucune excuse. Prenez garde, toutefois, à ce que vous ayez pour vous la conscience et le bon droit. Si vous agissez en bonne conscience, vous avez un précieux avantage, et Dieu vous soutiendra. Dussiez-vous tous y périr, vous gagnerez néanmoins votre cause. Mais si vous n'avez pour vous ni le droit ni la conscience, vous serez vaincus. Eussiez-vous exterminé tous les princes, vous péririez néanmoins corps et âmes. Ceci n^est pas un jeu. Examinez-vous donc sérieusement; demandez-vous, non si vous êtes les plus forts et si eux sont injustes, mais si vous avez le bon droit de votre côté.

a Je vous en prie bien fraternellement, mes chers amis, réfléchissez à ce que vous Caites; ne croyez pas à tout esprit et à tout prédicateur; car, sous le couvert de TÉvangile, Satan a, de nos jours , suscité une foule de fanatiques et d'esprits meurtriers. Sachez écouter, et laissez-vous instruire, puisque vous vous y êtes engagés. Je vous dois une exhortation fidèle, et je ne faillirai pas à ce devoir. Il est possible que plusieurs, empoisonnés par cet esprit de meurtre, m'appelleront hypocrite et me haïront. Peu m'importe, pourvu que je

parrienne à sauver de la colère céleste quelques hommes de bon cœur et de bonne intention. Que les autres me mëpriseat^ ils ne sauront me nuire. Il en est un plus puissant qu'eux tous qui me dit : « Quand des milliers d'ennemis se lèveront « contre moi, je ne les craindrai pas... » (Psaume m.) J'ai la certitude que ma gloire subsistera devant la leur.

d Ghers frères, vous vous abritez sous le nom de Dieu, vous vous nommez une association chrétienne, vous prétendez agir et marcher conformément au droit divin. Soit.

« Or la Parole de Dieu dit : « Celui qui se sert de l'ëpée <c périra par l'épée. » C'est assez dire que personne ne doit résister par la violence aux puissances établies. Saint Paul dit en outre : « Que chacun de vous se soumette avec crainte « et respect à l'autorité. » Vous qui avez saisi l'épée et vous êtes soulevés^ contre l'autorité, comment pouvez-vous vous vanter d'agir conformément au droit de Dieu? « Ceux qui a s'opposent à l'ordre que Dieu a établi, dit saint Paul, atti> 0 reront sur eux-mêmes la condamnation! » Ne pensez-vous pas que vous êtes sous le coup de cette sentence?...

« L'autorité, ajoutez-vous, est tyrannique, intolérable; « elle nous prend l'Évangile, elle fait peser sur nous le joug le « plus dur. » Laissez-moi vous répondre : Ni l'injustice ni la tyrannie ne justifient la révolte; car il n*appartient pas à chacun de punir les méchants. Le prince seul, dit saint Paul, porte l'épée, et saint Pierre ajoute qu'il est établi de Dieu pour punir ceux qui font mal. Le droit naturel, le droit des gens, nous enseigne aussi que personne ne peut être juge dans sa propre cause et se venger soi-même. Vous connaissez le proverbe qui dit : « Qui donne coup pour coup est injuste, et « éternise la dispute. » Le droit de Dieu ne dit pas autre chose : a La vengeance m'appartient, dit le Seigneur,je le rendrai... » {Deut., xxxn.) Or vous ne sauriez nier que, par votre sédition, vous ne vous êtes faits juges dans votre propre cause, et que vous vous refusez de supporter l'injustice. Vous péchez

donc ici, non-seulement contre le droit de Dieu, mais encore contre le droit naturel...

« Comprenez donc, mes chers amis, que si votre action était juste, il deviendrait loisible à chacun de se constituer le juge de son prochain, et qu'il n'y aurait plus ni puissance, ni autorité, ni ordre public sur la terre ; car dès qu'un homme penserait qu'un autre lui fait tort, il le punirait lui-même. Si, de la part d'un simple particulier, cela n'est pas tolérable, peut-on l'accepter de la part de tout un rassemblement? Si, au contraire, la révolte est juste venant d'une foule d'hommes, on ne saurait sans injustice refuser le même droit à un simple particulier. Car les uns et les autres agissent ici par le même motif : ils ne veulent pas souffrir l'injustice.

« Que feriez-vous vous-mêmes, si, dans vos rangs, ce goût de la violence devenait tel, que chacun voulût venger luimême les offenses reçues? Le souffririez- vous? Ne diriezvous pas au contraire : « Il faut laisser la justice et la venu geance à ceux que nous avons établis pour cela. »

a Je n'ai parlé jusqu'ici que du droit naturel tel que païens. Turcs et Juifs l'observent afin de maintenir l'ordre et la paix dans le monde. Ce droit, vous ne l'observez pas même.

a Maintenant, puisque vous vous glorifiez du titre de chrétiens, souffrez que je vous expose le droit selon l'Évangile. Chrétiens, connaissez le droit des chrétiens. Voici ce que dit notre souverain Maître, Jésus-Christ, dont vous portez le nom : «Ne résistez pas à celui qui vous fait du maK a Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi a l'autre. Si quelqu'un veut plaider contre toi et t'ôter ta « robe, laisse-lui aussi l'habit; et si quelqu'un veut te con- « traindre d'aller une lieue avec lui, vas-en deux. »

« Entendez-vous, association chrétienne? Comment votre conduite s'accorde-t-elle avec ce droit? Vous ne voulez pas supporter qu'on vous maltraite et qu'on vous fasse injure; vous réclamez la liberté, la justice, les biens; tandis que Christ ordonne de ne pas résister à celui qui nous fait du

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mal, de céder toujours» de souffrir, de nous laisser tout ravir. Si vous ne voulez pas de ce droit, ne prenez pas non plus le titre de chrétiens. Glorifiez-vous d'un autre maître qui vous convienne mieux, sinon Jésus-Christ lui-même vous arrachera ce nom trop lourd pour vos épaules,

« Poursuivons : saint Paul dit : « Ne vous vengez pas vous- « mêmes, mes bien-aimés; mais donnez lieu à la colère. » Le même apôtre loue les Corinthiens de ce qu'ils souffrent avec patience qu'on les frappe et qu'on lear fesse tort. Il les blâme de ce que, pour des choses de cette vie, ils en appellent aux juges. Puis Notre-Seigneur Jésus-Christ dit : « Bénissez « ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous tt haïssent; priez pour ceux qui vous outragent et vous per- « sécutent. » Voilà , mes chers amis , quel est le droit chrétien.

« A l'ouïe de ces sentences, un enfant même peut comprendre que ce droit ne consiste pas à se roidir contre l'injustice, à saisir l'épée, à se défendre, à se venger, mais à tout laisser, corps et biens, à qui veut les ravir. Qui possède Jésus-Christ, possède assez de choses. Souffrir, souffrir! La croix, la croix 1 tel est le droit du chrétien. 11 n'en a pas d'autre.

« Si vous agissiez d'après ces principes, vous ne tarderiez pas à voir apparaître le miracle de Dieu. 11 viendrait à votre aide comme il l'a fait pour son Fils ; car après que les souffrances du Seigneur ont été accomplies, Dieu l'a si bien vengé que son Évangile et son règne ont partout remporté la victoire en dépit de la haine de ses ennemis. Si vous saviez souffrir, si vous lui remettiez votre cause et le soin de votre vengeance, son Évangile paraîtrait bientôt avec éclat au milieu de vous. Mais non, vous voulez agir par vousmêmes, conquérir votre liberté non par la souffrance, mais par la violence. Ainsi vous empêchez la vengeance de Dieu, et vous ferez si bien que vous perdrez et votre Évangile et votre liberté.

« Permettez-moi de me citer en exemple. Le Pape et l'Empereur ont fait rage contre moi. Gomment s'est-il fait que plus leur fureur grandissait, plus mon Évangile s'éten* dait au loin? Je n'ai jamais eu recours à Tépée et n'ai jamais cherche à me venger. Je n'ai fomenté ni sédition ni révolte. Au contraire, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour protéger Fhonneur et la puissance de l'autorité, même de celle qui me persécutait. J'ai simplement remis ma cause à Dieu, et me suis abandonné à sa seule puissance; aussi m*a-t-il défendu contre le Pape et tous les tyrans ; ma vie a été protégée par un miracle dont je ne saurais trop reconnaître la grandeur.

ft Je ne veux rien ôter à la justice de votre cause ; mais puisque vous la défendez vous-mêmes et ne voulez supporter ni injustice ni violence, allez à la garde de Dieu ; mais ne vous vantez pas du nom de chrétiens ; n'en faites pas un prétexte pour colorer votre conduite impie et votre sédition. Ce nom, je ne vous le laisserai pas : tant qu'il y aura une goutte de sang dans mes veines, je travaillerai à vous l'arracher par mes écrits et ma parole...

« Ce n'est pas à dire que je veuille justifier l'injustice de l'autorité à votre égard. Je reconnais que les seigneurs agissent cruellement envers vous. Ce que je veux, c'est que, dans le cas où, résistant à toutes mes instances, vous en viendriez aux mains, vous, aussi bien que vos adversaires, vous renonciez au titre de chrétiens. Vous n'êtes plus alors qu'un peuple qui s'élève contre un autre peuple, un méchant que Dieu frappe et punit par un autre méchant.

« Vous citez aussi l'exemple des enfants d'Israël. Ils ont crié à Dieu^ et Dieu les a secourus. Pourquoi donc ne les imitez-vous pas? Criez donc à Dieu ; persévérez jusqu'à ce qu'il vous envoie un Moïse qui prouve sa mission par des signes et des miracles. Les Israélites ne se sont pas soulevés contre Pharaon ; ils ne se sont pas aidés eux-mêmes comme vous le fisiites. Cet exemple, dont vous vous glorifiez, est

contré tous et vous condamne ; car tous faites justement le contraire de ce qu'il enseigne.

ff ...En demandant qu'on vous laisse rÉvangile, vous êtes dans votre droit, si toutefois votre demande est bien sérieuse. J'appuierai même plus que vous ne le faites sur cet article. Oui, c'est une chose intolérable de fermer le ciel à un homme et de le précipiter dans l'enfer. Mille fois mieux vaut perdre sa vie que de souffrir une pareille chose; car celui qui m'ôte l'Évangile me ravit le ciel. Voilà le droit nettement établi ; mais il ne s'ensuit pas que la révolte soit permise... Vous direz sans doute : J]!omment est-il possible d'accorder et de refuser en même temps ce droit? La réponse est facile, et la voici : Personne au ciel ou sur la terre n'a la puissance de vous ravir l'Évangile. — L'Évangile est une doctrine éclatante qui marche libretnent sur la terre et qui n'est liée à aucun lieu. C'est cette étoile qui brille dans les airs et annonce aux mages de l'Orient la naissance du Christ. Les maîtres d'une ville ou d'un pays peuvent bien en empécber la prédication ; mais tu peux fuir et chercher un autre lieu où la Parole soit libre; car il n'est pas nécessaire que tu gardes à la fois la ville et l'Évangile. Laisse la ville à son mattre et emporte ton Évangile... Fuyez, fuyez de ville en ville jusqu'à ce que le Fils de l'homme vienne I »

Puis il passe en revue les principaux articles dressés par les paysans.

a . ..Dans votre troisième article, vous dites : a II ne doit pas « y avoir de servage, parce que Jésus-Christ nous a tous rendus « libres. » Qu'est-ce à dire? N'est-ce pas feiire de la liberté chrétienne une chose toute charnelle? Abraham, les patriarches, les prophètes n'ont-ils pas eu des esclaves? Lisez ce que saint Paul enseigne touchant les serviteurs qui, de son temps, étaient esclaves... Un serf peut être chrétien et posséder la liberté chrétienne. Il en est de lui comme d'un malade ou d'un captif. Un prisonnier n'est pas libre de son

corps; en est-il moins chrétien? Cet article, qui proclame l'égalité des hommes, tend à faire du règne spirituel de Christ un royaume terrestre extérieur, ce qui n'est pas possible ; car les royaumes de ce monde ne subsistent que par Tinégalité des conditions...

« Quant aux autres articles, je les abandonne à l'étude des juristes instruits. Il ne m'appartient pas à moi, évàngéliste, de porter un jugement sur ces questions; car mon œuvre unique consiste à éclairer les consciences et à enseigner la Parole de Dieu...

« A l'autorité et aux paysans.

a Vous le voyez, chers seigneurs, la querelle que vous débattez entre vous n'est nullement chrétienne. Nobles et paysans, vous n'avez en vue que des intérêts temporels, vous ne mettez en avant que des griefs terrestres. Des deux côtés vous vous élevez contre Dieu et vous vous exposez à sa colère. Au nom de Dieu, souffrez qu'on vous dise la vérité et qu'on vous conseille...

« Vous, seigneurs, vous avez contre vous l'Écriture et l'histoire qui enseigne comment les tyrans sont frappés. Les poëtes païens eux-mêmes vous disent que rarement les tyrans meurent de mort naturelle. Il n'est que trop vrai que vous régnez en tyrans, persécutant l'Évangile, opprimant et pressurant le pauvre peuple ; il est donc vraisemblable que vous périrez misérablement. Voyez tous les royaumes de ce inonde : l'Assyrie, la Perse, la Grèce, Rome et tant d'autres, ont péri par l'épée. Dieu témoigne ainsi qu'il juge le monde et qu'il ne laisse pas l'iniquité impunie. Si vous ne changez de conduite, le même jugement vous attend un jour ou l'autre.

« Vous, paysans, vous avez aussi contre vous l'Écriture et Texpérience qui nous enseigne que jamais sédition n'a eu une bonne fin. Dieu a toujours tenu sa parole : « Qui se sert

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